La bête

Un bouclier de seins, de ventres, d’ongles coupés en pointe, de pieds arc-boutés, de poings serrés, de fronts durcis, de dents, beaucoup de dents, les siennes parmi les autres, une masse de femmes jeunes, vieilles, sans âge, musclées, sèches, rondes, fripées, trapues, bancales, élancées, campées, peaux sombre, petites, déformées, affaissées, peaux laiteuses, lisses, très grandes, cicatrices sur le ventre, poilues, cheveux courts, hanches saillantes, ongles rouges, tatouées, tignasses hirsutes, molaires en métal, chignons tressés, lèvres pulpées au botox, des rides, beaucoup de rides, autour des bouches grimaçantes, de rage, elle parmi les autres, faire masse, mur de chair et d’os, transpirer collée aux autres, gueuler et trouver la force dans le cri des autres, celui des gorges offertes à la morsure de la Bête.

Beaucoup se feront éventrer. L’odeur chaude des entrailles nourrira la rage. Elles avanceront, elle parmi les autres. Certaines s’offriront à la Bête, yeux baissés, bouche en prières, d’autres se jetteront sur elle, certaines planteront leurs dents dans la cuirasse, elles seront si nombreuses que leur poids fera craquer le squelette de la Bête. Paralysée, le souffle ténu, ses paupières se fermeront doucement appelant la clémence. Elle parmi les autres chantera la victoire, jettera des pétales de fleurs blanches ou rouges. Elle se caressera les seins et frottera sa peau avec des pétales, pour se rassurer, et le calme reviendra dans ses veines. Elles se regarderont, presque étonnées et ne voudront pas parler de la Bête immobile. Certaines auront peur de leur propre rage, d’autres seront très excitées, les poings frappant leurs côtes en poussant des gémissements d’abord, puis de longs cris rauques, d’autres riront beaucoup et les fou-rires se mêleront aux chants et aux cris. Le calme reviendra à nouveau, puis le silence. Elles s’éloigneront et se laveront pour oublier l’odeur de la Bête. Elles s’éloigneront encore. Chacune ailleurs, elle sera seule. Comme aujourd’hui. La Bête est encore là, une autre ou la même, toujours la même. Les autres seront trop loin. Les mères, les soeurs, les amies, les inconnues, les garces, les bavardes, les gentilles, les savantes, les silencieuses, les pleureuses, les molles, les prétentieuses, les indifférentes, les gueulardes, les creuses, les condescendantes, les joyeuses, toutes absentes. Elle voudrait les inviter toutes dans son ventre, leur offrir à boire beaucoup d’alcool, festoyer ensemble au fond de sa grotte, si chaude, si sombre, la décorer d’empreintes de mains, transpirer ensemble, collées, s’enlacer, noyer la peur en l’arrosant de cocktails sucrés, la digérer ou la vomir, la chier sinon en gros étrons malodorants qu’elle jettera à la gueule de la Bête. Lui en mettre plein les yeux. 

FP

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2 commentaires pour La bête

  1. clairebouu dit :

    Fabienne rentre dans le gaaame

    J'aime

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