Searching for HALF MAN

Searching for HALF MAN

(documentaire réalisé par Malik Bendjelloul)

Décor de la rue principale de la city dans le film HALF MAN.

Voix off : « Objet de tous les fantasmes depuis 30 ans dans un cercle cinéphile restreint, le film HALF MAN sorti en 1990, le premier réalisé par Cantine Tarantine, l’est d’autant plus que son acteur principal, Culte Recel, n’est plus apparu depuis sur le grand écran. Sa mort ne fait l’objet d’aucun doute, si ce n’est sur ses circonstances exactes… »


Cantine Tarantine est affalé sur un canapé surdimensionné dans sa villa hollywoodienne. Son attitude est détendue, sa robe de chambre largement ouverte sur un torse poilu et un caleçon de soie.

« Mr Tarantine…

  • Juste appelle-moi Cantine, pour l’amour du Christ !

  • Cantine, peux-tu me donner les circonstances de ta rencontre avec Culte Recel ? »

Gros plan sur son visage, qu’une émotion palpe par de vifs tressautements. Puis plan plus large.

« Oh, Culte… ça fait quoi, 30 ans ? J’ai eu un coup de foudre pour son talent à sa séance de casting. Le style Actor Studio vous pétait de suite à la gueule, et mené avec la plus grande finesse encore. Vous vous rappelez les scènes de duel en fauteuil ? C’est ce que j’avais choisi pour caster les acteurs ! Ils devaient enfiler une moitié d’armure, ils en étaient tout déséquilibrés, pareil pour leur jeu… Culte, lui, bon dieu, il incarna l’ambivalence, double devant nous, Waouh !, moitié vivant, moitié inerte ! Tellement… »

Cantine laisse passer quelques longues secondes.

« Oui, Cantine ?

  • Tellement vrai ! Mais je n’ai pris conscience de son génie qu’au visionnage des rushs. Quelle claque ! Quand je suis allé le rencontrer, une gueule pas possible, avec une balafre en plein milieu du visage aussi régulière qu’une fermeture-éclair. Quel bonheur ! « Tu es mon homme ! Tu es mon homme ! », je ne pouvais dire que ça. Ah, sacré bon dieu de Culte… »

Se renfonce dans son canapé.

« Mais le film a été un échec commercial. Je n’ai jamais compris ! Seuls mes amis ont dû le voir. Puis je n’ai plus jamais revu Culte… Fin de l’histoire. »


Mexico. Andrés Miguel Obrado, diffuseur de films au Mexique :

« Gringo, au Mexique, c’est un film culte ! Mira, tous ces gringos morts sous l’unique main d’une moitié d’homme, quel pied !

  • Pourquoi…

  • Si on réfléchit bien, les moitiés d’hommes, c’est qui ? C’est nous, les mexicanos ! Ces putanos de gringos nous enlèvent jusqu’à notre froc avec leurs putanos d’accords de libre-échange, on se retrouve nus comme le petit Jésus, et il faut encore suer sang et eau. Des moitiés d’hommes ! Ce film est le seul qui nous a permis de supporter toutes ces pertes de fluides…

  • Et pourquoi n’a-t-il pas connu le même succès aux Etats-Unis ?

  • Santa Maria Madre de Dios… T’es con ou tu le fais exprès ? Les producteurs gringos ont reçu des pressions du gouvernement gringo pour ne pas le diffuser comme il fallait, pas de publicités, peu de salles, voilà ce qui s’est passé ! Et je suis sûr que personne n’est au courant là-bas du succès du film ici, pas même Tarantine !

  • Mais les recettes générées au Mexique ?

  • Quoi, les recettes ? Tu me soupçonnes peut-être ? Toutes expédiées aux producteurs gringos, ces putanos… Je suis une moitié d’homme comme les autres, j’veux pas qu’ils m’expédient la seule moitié qui me reste au cimetière ! »


Cantine s’est servi un Tequila Sunrise maison.

« Vegan, mon cher ! Où j’en étais ? Culte… Culte ne peut être que mort évidemment. Écoute, un acteur tel que lui ne peut pas ne pas jouer. S’il ne joue pas, il est mort ! Un suicide ou une mort violente, qui peut savoir ? »


Andrés s’est servi une Corona Extra :

« No sé, t’as déjà contacté la famille de Culte Recel ?

  • Tout de même il est mort…

  • Alors commence par leur présenter tes condoléances… T’es vraiment un gringo, toi ! »


South Central, Los Angeles, dans l’appartement de Parisse Mitonne, la seule femme connue de Culte Recel. Des photos d’une jeunesse triomphante trônent sur un buffet. Miss Campus et quelques portraits tirés sans doute d’un ancien booking de jeune actrice. Depuis, Mrs Mitonne se maquille aux rouges boursouflures de Bud :

« Toutes mes condoléances, Madame…

  • Pour qui ? Trump est mort ?

  • Heu, non, je parlais de Culte Recel…

  • L’enfoiré, voilà pourquoi il me paye pas la pension alimentaire !

  • Culte est vivant ?!?

  • Alors pourquoi il me paye pas la pension alimentaire ?!? Quand vous le verrez, rappelez-le au bon souvenir de sa fille ! »


Venice Beach, Los Angeles, appartement de Fiona Recel, fille de Culte, 27 ans à peine visibles. À l’image de son appartement, lumineuse et cossue. Quelques affiches publicitaires bien senties sur le mur derrière elle en disent long sur son métier, source de toute cette lumière.

« Oui, mon père existe bel et bien, il n’est pas une invention de ma mère… Mais, ce vieux con sentimental, qu’a-t-il jamais fait de bien qui puisse justifier qu’on s’intéresse à lui ?

  • Il a été l’acteur principal de HALF MAN.

  • Et à part ça, qu’a-t-il fait ?

  • L’un d’entre vous a-t-il jamais su que HALF MAN était culte au Mexique ?

  • Heu…

  • Votre père a-t-il reçu de l’argent pour ce succès ?

  • Il aurait bu la moitié et donné l’autre à ma mère, qui l’aurait bue à son tour. Heureusement qu’il ne l’a jamais reçu, vous ne pensez pas ? »


Inglewood, Los Angeles, dans l’appartement de Culte Recel. Les nombreux trophées de Culte, bouteilles de Black Jack partout disséminées, nous éclairent sur l’activité principale qui l’a éloigné du Cinéma. Même gueule burinée, même balafre aux traits réguliers, le pouvoir de conservation du Bourbon est inimitable. Culte s’engloutit 2 verres d’affilée :

« Tout le monde vous pense mort, Culte… Qu’avez-vous fait toutes ces années après HALF MAN ?

  • J’ai travaillé comme tout le monde. Dans la restauration ! Vous savez, il est toujours utile de savoir se dédoubler lorsqu’on travaille en cuisine…

  • Se dédoubler, Culte ? »

Long travelling sur l’intérieur de l’appartement, les bouteilles vides suivent une longue procession qu’interrompt de temps en temps un verre sale.

Voix off : « Je ne me suis pas mis à boire après le film, j’ai toujours été alcoolique. N’oubliez pas que je viens du Kentucky… »


Parisse Mitonne casse des glaçons dans sa cuisine.

Voix off : « Nous nous sommes aimés un jour avec mon ex-femme Parisse et ce jour, bon Dieu, un bain de tendresse comme je n’avais jamais connu… ça m’aura fait ma vie ! »

Parisse saisit une bouteille de Black Jack et un verre dans lequel elle dépose 3 gros glaçons. Puis elle verse délicatement le bourbon dans le verre.

Voix off : « Elle est rôtie dans son genre désormais, qu’en pensez-vous ? « Ma pension, ma pension ! ». Ha, ha !… Mais ce ne m’empêche pas de la voir toujours se pencher sur mon cas et me distiller à mon oreille les tendresses les plus essentielles. Ce n’est pas elle bien entendu, elle ne me porte plus tellement dans son cœur, mais c’est elle quand même… »

Une main de Parisse place le verre rempli sur une table basse.


Dans son appartement, le long travelling aboutit à la main gauche de Culte au-dessus de sa table basse, qui saisit un verre de Black Jack « on the rocks ». Un autre, rempli lui aussi, est laissé là à l’abandon :

« J’étais désespéré à l’époque. HALF MAN, c’était moi… Mais je me sentais incapable de le démontrer. Le casting était dans une semaine et j’en ai parlé à un de mes potes costumiers qui m’a avoué qu’il avait inventé une technique pour tailler le corps humain aussi facilement qu’un habit.

  • Tailler, Culte ?

  • Ah… Regardez… »

Culte place sa main par-dessus son froc, à la base de ses roustons, et tire une fermeture-éclair de bas en haut jusqu’au sommet de son crâne. Sur tout le chemin, on voit son corps se séparer en 2 :

« à partir de là, je ne peux plus faire tout seul, venez m’aider ! »

Malik rentre dans le champ de la caméra et finit d’ouvrir la fermeture-éclair par derrière Culte. À la fin de l’opération, les deux moitiés de Culte sont autonomes :

« Apportez-moi cette chaise là-bas ! »

Les deux moitiés s’installent sur leur chaise respective, la main gauche reprend son verre tandis que l’autre saisit celui resté en réservation sur la table basse. Les deux moitiés trinquent :

« ça a dès lors été très facile pour nous ! Sous l’armure, j’avais enlevé ma moitié droite et le métal ne me pesait pas plus lourd que celle-ci. J’ai pu me concentrer sur mon jeu…

  • Votre prestation dans le film est en tout point remarquable !

  • Merci…

  • Saviez-vous que votre prestation a tout de même été reconnue ? HALF MAN est un film culte au Mexique.

  • Non, je ne savais pas…

  • Vous n’avez jamais perçu de royalties ?

  • Oh, vous savez, j’aurais bu la moitié…

  • … et donné l’autre à votre ex-femme, qui l’aurait bue à son tour…

  • Oh, vous avez-vu ma petite princesse… Comment va-t-elle ? »

Ses deux moitiés se mettent à pleurer instantanément.


Fiona Recel sort d’un buffet magistral une vieille affiche de HALF MAN. Derrière la demi-figure de son père qu’elle parcourt d’un doigt léger, une larme à l’œil, on peut voir Big Jim, l’ennemi juré de HALF MAN.

Voix off : « Il en a perdu la tête…

  • Qui, Culte ?

  • Mon copain Samule ! Samule Le Taxon, celui qui jouait le rôle de Big Jim dans HALF MAN… »

« Mais c’est mon vieux con sentimental, que voulez-vous ? »


Cantine semble voir un lever de soleil dans sa Tequila :

« Samule ? Fuck, je n’ai pas plus compris ! Comment nos techniciens ont pu réussir telle prouesse, vous pouvez me dire ? À la fin de son duel avec HALF MAN, Samule n’avait plus de tête, mais il soubresautait comme un nourrisson affamé ! Culte et lui, quel duo ! »


Ses deux moitiés s’enfilent chacune son verre de bourbon, mais c’est la moitié gauche qui le repose le plus vite sur la table basse. Culte est gaucher, à n’en pas douter…

« J’ai donné à Samule le truc de mon copain costumier. Si je n’offrais pas mes secrets à un copain, qui serais-je ? Seulement lui s’est fait installer sa fermeture-éclair à la base de son cou, de telle sorte qu’il puisse retirer sa tête à volonté. Et il a eu le rôle bien entendu…

  • Qu’est devenu Samule ?

  • Son gosier avait l’angoisse du vide, alors il le remplissait de tous les jus avec déraison. Certaines fins de soirée, il se replaçait la tête à l’envers et il reculait en pensant avancer !

  • C’est pour ça que…

  • Non ! C’est pour vous dire qu’on a bien rigolé à cette époque… Ah, mon Samule… Non, le problème est que le truc de mon copain costumier a un défaut : les cordes vocales ! Tout fonctionne lorsqu’on recolle les morceaux, sauf les cordes vocales. Pour moi, ça n’a pas été un problème, mes cordes vocales suivent la ligne de découpe, chaque moitié a la sienne, mais Samule est muet depuis ce temps. Et depuis que le cinéma est parlant, qu’est-ce qu’il est causant ! »


Passage de courts extraits de films dans lesquels Samule Le Taxon fait de courtes apparitions : Sleepy Hollow, L’homme Invisible, L’Homme sans Tête etc.

Voix off : « Il a enchaîné les petits rôles, de doublure principalement. Il n’y a que des grandes gueules dans le cinéma, regardez les grands acteurs défendre de grandes causes outrageusement, Samule n’avait que son haleine chargée pour tout argument. Et puis un contrat, quand on est un acteur méconnu, ça se défend et ça se signe à grands cris ! Comment voulez-vous qu’on n’arnaque pas un type qui ne fait que ronchonner de son fond de gorge ? Fatalement, ça a été pour Samule la descente aux enfers… Qui sait quelle substance vient remplir son vide désormais ? »


Les deux moitiés se servent un autre verre en tremblant, puis contemplant fixement la caméra :

« Tout ça, c’est de ma faute, qu’est-ce que je donnerais pas pour revenir en arrière… »


Le coucher de soleil est magnifique à travers l’immense baie vitrée de Cantine :

« Samule aussi est vivant ?!? Ces deux lascars sont vivants, pour l’amour du Christ ! »

Alors que sa joie se mêle à de la peine, le temps perdu défile dans ses yeux. Puis, une décision prend forme à sa manière de remonter son caleçon de soie et de renouer sa robe de chambre. Il se tourne vers un de ses assistants :

« Appelle Harvey Weinstein et demande-lui pourquoi nous n’avons jamais vu la couleur de notre fric !!! »

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