La crame (La déprave 3)

(épisodes précédents :

https://lespacelitterairesite.wordpress.com/2017/06/16/la-deprave/

https://lespacelitterairesite.wordpress.com/2018/05/17/la-decoupe-la-deprave-2/)

En surface

« Allez, debout, mes amis ! C’est le grand jour ! Regardez son aurore se lever depuis notre promontoire ! Mais à chacun son rythme…

Mon petit âne, un œil après l’autre, tu sais l’effet du sol argenté de l’Océan au loin à cette heure, si sa pureté t’agresse, tu ahanes dans l’instant et la beauté est plus douloureuse encore alors que ton cri finit par décanter. Et qui supporte moins que tout ce sac déposé par le seul désespoir ?

Toi, mon petit coq !, qui chantes alors pour remplir le vide, et la journée durant puisqu’il n’y a plus humain à réveiller ! Toi aussi, une plume après l’autre…

Pas de cris aujourd’hui, ne restons pas enfermés dans la tragédie de l’instant !

Allez, chacun sa place à mes côtés, écoutez ce que j’ai compris, car ne voyez-vous pas ? C’est comme si nous vivions sur une méta-planète, qui n’offrirait au mieux qu’une palette de signes qui n’ont de sens qu’en rapport avec d’autres signes déconnectés eux-mêmes du réel. Oui, il y a à désespérer celui qui veut interpréter, qui n’y rencontrera jamais rien à interpréter qui ne soit déjà soi-même une interprétation. J’en viens parfois à douter tout court de l’existence de notre planète, pas vous, mes amis ? Ah, ne me faites pas le coup de ma folie en me regardant ainsi, ah !, vos yeux ébahis ! Tout est là pourtant pour remonter à une cause première tangible…

Les montagnes récentes sur lesquelles nous vivons, dont on aperçoit les jeunes coutures dans leur manière de se succéder, naïves, maille à l’endroit maille à l’envers.

Notre soleil, qu’une main d’épais nuages noirs broie de toute sa puissance, ne peut plus manifester la sienne que dans d’incertains interstices.

Oui, mes amis, remontons aujourd’hui l’allée des circonstances depuis nos montagnes, notre soleil, confrontons-nous, il y a 5 ans déjà, au grand effondrement…

Ah, qu’ai-je dit ? Pas de cris aujourd’hui ! »


Fracas de ferrures tremblotantes : « Attendons-nous un attelage, les amis ? »

Non, la forme ondulant d’un métal cuirassé semble une syphilis habillée, coiffée d’un chignon ne prenant que partie des cheveux, si bien que le reste du crâne subit les incessantes vagues à son âme. Cerise sur le gâteau d’une beauté jadis, les vagues s’échouent sur un vieux port tout en rides et regrets lézardé. Les pierreries intenses ne se laissent pas facilement approcher, nécessitent un vieux cœur soumis à leurs grandeurs perdues :

« Princesse, prenez place à mes côtés… Las, 3 fois las, avec ce statut, vous n’êtes en rien préservée. Maintenant, faites voir, et chantez !

  • « Nous arriverons, le temps de le chanter, à l’Océan… »

  • Je dirais « 4 fois las » désormais, écoutez ! »

Un autre désastre, d’une facture moins empierrée, qu’on pût par le fait le croire son cocher, fend les derniers feuillages avant notre clairière, se perd dans la mélodie de son mouvement : « Nous arriverons, le temps de le chanter, à l’Océan… ».

« Par quel miracle cet homme, comme moi ?…

  • Comme nous tous, Princesse et beauté !

  • Une prière ?

  • Une dernière blague, sans doute, de quelque divinité… »


Tracto-pelles, pelles, doigts même ont gratté le sol circoncis à la clairière, tous ont suinté, chacun sa manière, d’huile, de ferraille, de sang. Tous ont fumé, sifflé au bonheur d’un travail inutile, puis le soleil s’est levé sur un ancien filon rocailleux, à coups de forts volumes et force humidité dégagés. Mais, au fond, qu’y gît-il désormais ? Comme dans tous nos rêves, des miroirs en pagaille, y voir son âme s’y refléter, s’y pénétrer, s’y renvoyer encore et enfin, de telle sorte qu’un seul grain de sable en tout l’y contient ?

Aux pieds de la vieille et du vieux, les rêves somnolent, au moins sont-ils deux à palpiter d’un semblant d’unisson avec leurs mains, leurs cœurs s’étouffant comme peu d’autres, le temps qu’une trappe alourdie au sol s’entrouvre et hurle par un micro : « Un à la fois ! ». S’échappant d’un enfer du monde par la trappe, un chœur démentiel déploie ses organes : « Nous arriverons, le temps de le chanter, à l’Océan ! ». Les mains du vieux broient les siennes, ses yeux déjà l’encouragent, puis :

« Après vous, ma beauté ! »


En surface

« Ce qu’il a fallu s’accrocher, il est vrai, ces quelques secondes, et vous deux qui étiez encore si petits…

Sans doute ne vous en souvenez-vous plus, d’avant, des villes reliées entre elles par des routes, d’une nature pour combler les trous, de tout ça dont on pensait que c’était tout. Mais nous avons dû nous avouer que la surface n’était pas le tout, qu’un réseau souterrain au moins aussi dense existait puisque notre surface s’est effondrée sur lui. Des galeries souterraines ? Des termitières peuplées ? Et de quoi ?

Derrière la poussière dissipée, nous nous sommes certes tous les trois rencontrés pour ne plus jamais nous quitter… Mais à tant de points du planisphère, d’immenses parcelles se sont définitivement décrochées, d’où les nouveaux reliefs et nos belles montagnes cousues à perte de vue. Le volume de la Terre s’est réduit avec sa circonférence, tout comme son poids. Un miracle que la Terre, s’étant rapprochée drastiquement du Soleil, existe encore. Avec tous les changements à nous coltiner : une chaleur du feu de Dieu, des jours plus courts, des nuits plus courtes !, des saisons si rapprochées qu’elles ne sont plus que deux. Le printemps et l’été, le chaud et le brûlant, la montée de sève de la végétation et sa destruction quasi-instantanée au sommet de sa production. Nos fruitiers retiennent leurs frémissements en leur période de douce maturité car une brève brise suffirait à la chute définitive de leurs… fruits et une rafale de chaleur peut les dessoucher en quelques secondes. Nos divinités-même ont changé, voyez-vous, qui désormais effacent tout d’une année sur l’autre. Alors où trouver des signes ? Hé bien, il nous reste leurs nuages noirs qui jamais ne font pleuvoir. Mais rapprochez-vous, mes amis, la partie intime de mon exposé l’exige ! »


Sous trappe, marches, toutes du filon rocailleux, se succèdent comme phrases en suspens, qui doit deviner la suite, restant collé au présent, s’y enfonce, incertain d’y dénicher mieux.

Puis un tunnel, sans possibilité de le rendre, dès lors qu’on l’a emprunté, à la sa sortie duquel, saisi en effet – par quoi ?, on le découvrira – on se retourne par survie, pour y voir, images de toutes les blessures d’une vie, de multiples passages derrière soi, dont on ne sait plus, à force de regarder, par lequel on est arrivé.


Sitôt que poudre de lumière a éteint celle de nuit dans vos yeux, il n’y a plus à vous embarrasser de couleurs, il n’y aura plus que rouge et nuances, tandis que votre dernière grotte dévoilera tous ses méplats.

Au-delà d’un vaste parterre essaimé de tracto-pelles, une cérémonie déroule son catéchisme, que des vieux, et nombre d’entre eux s’agitent, molécules surchauffées, grouillent autour d’autres, piteux et figés comme statues par l’enjeu, les volontaires, à coups de « Bon Dieu, soyons industrieux ! », empilent les statues au bord d’une fosse remplie d’un rouge liquide jusqu’à la gueule, en effectuent l’ascension pour tenter ensuite celle de la grande excavation, une espèce de cylindre troglodyte évidé un jour d’folie par nos engins de chantier, tiens, tiens !, pile-poil à la verticale de la fosse, en s’acharnant à crocheter avec leurs mains des pieds suspendus depuis une première galerie aménagée à sa base, certains y arriveront, vous réussirez, poursuivrez avec un seul choix, crocheter vers le haut pour gravir/faire tâter de votre talon aux gueules vers le bas, ou participer à la grande ivresse du tournis, il y a tant de galeries intermédiaires avant la plus haute, et bien souvent il arrive que votre antique carcasse à crocheter n’esquive pas un coup de pied sur sa tempe qui suspendra un instant votre corps, devenu pantin désarticulé se tordant, tournoyant dans les airs en piqué, crochetant à tout vole pour entraîner d’autres corps des galeries inférieures vers la folie d’un maelström aérien dans lequel, à défaut d’un fil jusqu’au ciel, les carcasses ne tirent plus que celui de la gravité, avec une réponse cinquante mètres en-deçà, où elles se plaquent comme crêpes beurrées tout contre une lave rougeoyante et suçotante, et se repaissent déjà de ce qu’elles ne seront plus du moins de sales petites mantes, regardent fondre leurs organes par percolation, leurs cœurs déjà ramollis commandent l’ouverture de leurs gueules, la sortie d’une dernière parole, et ce n’est qu’enfin, sur le paysage derrière leurs yeux exorbités de blanc, que courra une dernière fois leur comptine, celle qui donna un peu de verdure à votre dernière ligne droite :

« Nous arriverons, le temps de le chanter, à l’Océan… »


En surface

« Les premières fleurs du premier printemps s’exposèrent et seul m’intéressait le message principal délivré par leur plus criard messager, la molécule du désir : il y aura pour tous en quantité et qualité ! Au diable vos moues honteuses, mes amis, je ne suis moi-même que sourire enchanté devant vos parades auprès de vos poules, vos ânesses, ne soyez qu’émerveillement à mes côtés ! Allons ! Allons… J’écoutai donc les notes infinies contenues dans leur nectar qui tantôt approfondissaient, tantôt aéraient la note dominante du désir. Je la préférais d’ailleurs ainsi, fluette, cette note, m’y allonger comme sur un fil suspendu, cela me permit en tout cas de survoler l’immense été qui suivit, caressé par le souvenir de ses effluves en attendant le printemps dont je ne savais pas encore qu’il reviendrait si vite. Dès le deuxième printemps malheureusement, l’équilibre du nectar ne fut plus qu’infâme, ses notes ne révélant plus du désir qu’une plongée dans les puits sans fin de la mort. Que s’était-il passé ? Je me rappelai avoir remarqué avant l’effondrement, malgré mes approches superficielles d’alors, que ses notes supplémentaires tenaient à la personnalité de la fleur, à ses saisons passées. Là, quand j’y revins, mon nez enrobé du pollen de toutes les fleurs humées craintivement, une seule odeur vierge pour ainsi dire. Les fleurs n’avaient pas évolué depuis la première année, le temps n’avait plus court. Le fil du désir s’était suspendu l’année précédente entre ma situation d’alors et la possibilité d’une nourriture sensuelle un jour. Cette possibilité disparaissant sous les coups de la permanence, je me trouvai expédié au fond d’un gouffre que l’été suivant rendit torride. Étais-je le seul à avoir survécu ? Je passai tout l’été à scruter de loin les alentours maladivement, laissant se manifester les quelques clairières disséminées çà et là sur les flancs de vallées visibles depuis notre promontoire, puis… Qu’étaient ces sales petites fumées s’échappant à certains de leurs endroits, qui semblaient se rejoindre par paquets successifs jusqu’à former justement nos nuages noirs ? »


Les tracto-pelles allègent nécessairement le bout de piste du parterre en vue du grand décollage permanent, expédient régulièrement l’empilement de statues dans la mare de lave et en mêlent leur effet à la grande crame, en tout et pour tout résultat formidable, où des pétards éclatent devant les yeux laissant tout un tas de lumières enchevêtrées sur la mémoire de rétine alors qu’une immense nuée de corbeaux, gaz noir, remonte comme une seule vague jusqu’à des ouvertures grillées tout là-haut, le plafond du troglodyte, tandis que le ballet des chutes jamais ne cesse. Cela fait rêver un instant, d’un monde idéal où les choses indéfiniment s’écouleraient des hauteurs jusqu’aux vallées sans jamais manquer, les bouteilles idem ne désempliraient qu’aux termes exacts de la nuit, laquelle prendrait le relais pour y réintroduire leurs plus noirs esprits.

Notre Antique beauté, avec son lot de bouteilles vides dans sa vie, se rappelle la permanence de ces rêves mentant comme des rétines. Elle ne voit là, s’il faut imager, qu’un empilement de coupettes et des corps qui s’écoulent de galeries en galeries comme champagne, sait qu’il faut des bouteilles pleines au-dessus pour l’alimenter, une main pour les pencher, quelque cerveau pour en assurer logistique. Justement, sur la plus haute galerie, ils sont deux.

Deux-là avec deux choses uniques en partage, à force pour notre Princesse de les mater derrière sa retraite, un engin de chantier à bout d’huile : un, les plus formidables coups de saton vers le bas afin de n’être jamais détrônés ; deux, une passion pour le saute-mouton, et qu’il n’y ait qu’un seul pour jouer le mouton, et encore par-derrière sans nul doute, Attention !

« Sodomites au sommet d’un troglodyte, cela ne s’invente pas ! Sulfureuse réputation, il y a Baleinier 1er bien sûr qui redresse le drapeau d’une Nation, chacun le connaît en Général, moi en particulier. Mais l’autre, qui tient justement une réelle bouteille ? »

L’autre et sa bouteille, à la faveur d’un flottement, s’approchent d’une porte et s’éclipsent. Extirpant une propre flûte dessous un taffetas de turquoises serties d’argent, elle la remplit virtuellement du liquide humain au loin en désescalade : « Pour la rime… », elle porte un toast, se fendant d’une rigolade. Mais, « Pouah ! », elle sent un arrière-goût, tout le contraire du « reviens-y », de jalousie.


En surface

« Le printemps suivant, le troisième, je m’attardai sur les clairières et le jeu des moutons pour y exercer leur influence. Les moutons broutaient en cercles concentriques depuis leurs centres, empêchant l’expansion des forêts, de pins invariablement, et rognant même légèrement sur elles en assaillant de leur ardeur gloutonne la végétation aux pieds des pins, à tel point que certains s’en laissaient tomber. Je me remémorai alors l’état de ces clairières l’année précédente et j’admis que le temps avait été réintroduit par les moutons, dont la laine se teintait d’ailleurs toujours plus de sombre au contact des fumerolles qu’éventait le sol afin de nous en donner une mesure quelque peu précise.

À la fin de ce printemps, je surpris au très loin une clairière singulière, entourée d’une lutte farouche entre pins et chênes. Aucun mouton n’y broutait ni ne noircissait. Des formes y apparaissaient, s’y agitaient sans but, puis en repartaient. Des formes, mes amis, qui de toute évidence se déplaçaient de clairières en clairières similaires où elles pouvaient rencontrer d’autres de ces formes. Je ne pouvais voir qu’une seule de ces clairières depuis notre promontoire, mais il n’y avait pas à douter… Une telle organisation, des êtres humains, mes amis ! »


C’était comme cette fois, il n’y en eut pas d’autre, où son cœur battit de toute sa pompe.

Notre vieille avait toujours été un gruyère, d’immenses trous béants donnant sur d’immenses galeries reliées tout en méandres. Pour graviter raisonnablement dans le monde autour d’un axe clair, elle ne pouvait se permettre de les revisiter le jour ainsi qu’à la nuit. Au sortir d’une nuit plus ténébreuse que les autres, elle se donna cette conclusion simple et définitive qu’elle était la plus belle d’entre toutes. La regardant plus qu’un soleil qui vous reste dans la rétine une vie, laissant leur cœur se faire bronzer puis rougir, les hommes à point dépassèrent les termes de sa conclusion : elle serait certes belle le jour, à en crever la nuit. Une hécatombe, un lui fit même un enfant avant de s’effondrer sur sa propre tombe celle qui suivit. Il arriva toutefois qu’un autre, jour comme nuit, imposa indolemment ses termes, ce fut lui.

Tout s’accrochait à ce benêt d’intellectuel, véritable chêne. Idées, sentiments et amis, tout venait d’abord à lui, puis étaient accueillis s’ils préexistaient en sa large et noble panoplie de branches. Il la décrocha, elle erra, misérable un moment dans les airs, avant de retomber à ses pieds parmi les feuilles mortes des choses refusées. Il mourut sans lui révéler jamais la nature de ce qu’il avait en elle banni. Pire, une pointe au cœur la transperça plus et plus, à l’image exacte du pauvre corps de cet amour accroché, pendu à jamais à une branche d’un vrai chêne dans une jungle d’autrefois.

En elle s’étaient toujours égosillées 3 déeSSSes, Survie, Sournoiserie, Solitude et, à l’heure où son cœur minuscule se densifia d’amour pour s’en trouver lacéré, un puits profond les accueillit en elle, l’allée des circonstances. Des déesses de toutes lettres furent aspirées par tant d’autres circonstances, qui rajoutèrent à ses méandres naturels à leur tour tant d’autres allées. En tout et pour tout un monde plus vaste que le monde, avec une seule fondation pour le porter, une seule divinité dont elle sentait aujourd’hui qu’elle ne l’avait jamais vraiment regardée.


En surface

« Une fois le four de l’été exaspéré, les formes qui s’y trouvaient semblèrent toutes se disperser sans que d’autres ne vinrent les remplacer. L’urgence d’une édification submergea toutes mes aspirations, je devais toutes les suivre jusqu’aux limites extrêmes de mon acuité visuelle et dresser une carte précise de ma communauté. Au feu, cette urgence me poussait à répondre par un foyer précis, avec des fondations humaines comme autant de poteaux solides vers un futur.

Vous connaissez notre situation géographique, mes amis… Notre promontoire est un des rares points qui ne s’est pas décroché, tant de vallées nouvelles y prennent source, du moins toutes celles dont notre vue dégagée nous permet d’apercevoir les crêtes successives s’éloigner et se succéder par le jeu de la longue courbe que toutes suivent imperturbablement jusqu’à l’Océan. La fameuse clairière se trouve en contrebas de la 4e crête, dans le prolongement de mon bras, là-bas, la voyez-vous ?…

Depuis elle, je pus assez aisément suivre les mouvements respectifs de toutes les formes en vertu du halo noir qui les entourait chacune. Si les moutons s’en teintaient leur seule laine, la fumée noire semblait constituer le seul oxygène pour nos formes humaines dès lors qu’elles rentraient en contact avec elle dans la clairière. Elles ne privilégièrent que trois uniques directions pour leur retraite d’été.

Certaines tentaient de gagner l’aval en suivant le cours de la rivière en creux de vallon ; d’autres franchissaient la 4e crête et je pouvais mesurer leur éloignement progressif dès lors que je les voyais gravir les crêtes successivement toujours plus éloignées ; les dernières semblaient s’approcher au contraire après avoir surmonté la 3e crête ; toutes néanmoins, à un moment différent selon chacune, selon leur constitution propre sans doute, se mirent à toussoter tout d’abord pour finir par se plier en deux et expectorer toute la fumée noire qu’elles avaient ingurgitée depuis des semaines. Leur dernier regard se portait invariablement vers le ciel où leur dernier souffle s’accumulait à celui des autres formes.

Alors qu’il ne m’en semblait rester pas une qui ne se soit écroulée dans l’immensité du paysage, je la vis, que j’avais ignorée dans l’édification de ma carte humaine, une forme restée dans la fameuse clairière, à laquelle le halo noir prêtait une élégance, délicatement posé sur des courbes délicates. Suffoquait-elle déjà ou le mouvement de sa poitrine traduisait-il un tressautement de vie inaltérable ? L’été s’achevait en tout cas. »


Ce fut à la tristesse qu’elle se convainquit s’abandonner pour en conjurer dès lors les brisures. Une seule colle, sa jute. Les hommes se déversaient par milliers dans les rues oubliées par le désir féminin et retournaient leurs sexes turgescents dépourvus d’équivalent féminin les uns contre les autres. De nombreux hématomes finissaient par colorer dangereusement de violet leurs pénis suite aux coups portés par les épées adverses, certains corps gisaient même déjà inertes, le sang ne circulant plus dans les sexes ne circulait plus ailleurs. Heureusement, elle surgissait et déversait sa jute à son passage comme un baume ; les sexes des hommes retrouvaient leurs couleurs de poupons et adoptaient l’attitude de bâtons de source tous dressés dans sa direction, ce but-là valait mieux que celui de s’entre-tuer. Émues jusqu’à pâmoison devant le spectacle de leurs hommes disciplinés depuis leurs fenêtres, toutes les autres femmes se pressaient aux bas de leurs escaliers et déversaient à leur tour leur jute dans le domaine public, d’abord timidement, puis à lèvres déployées par la force du chœur qu’elle dirigeait. Chaque homme dessinait alors un but plus véritable dans le creux de sa propre femme, sentait même un creux inédit se remplir d’un sentiment éternel au niveau de son cœur et rentrait dans son logis pour en témoigner auprès de sa femme. Sa mission était cette continuité entre les planètes humaines isolées, afin d’abroger son défaut premier. Elle en fut l’icône, sur les bras, les doigts, les oreilles, autour du cou de laquelle les hommes et les femmes déposèrent leurs plus fameux bijoux, le genou à terre, la gratitude aux yeux.

Ce ne fut évidemment qu’un nouveau pouvoir, qui lui avait préservé l’impression d’une plénitude en submergeant ses allées d’un déluge de jute. L’incendie de tristesse à tout semblant noyé, à flétrir sous les années, ne ferait finalement que mariner dans son propre arrière-goût et affiner les traits de son masque. Un jour qu’elle s’était rendue à un peu de culture, autant dire qu’elle n’avait jamais été si vieille, elle comprit de la main d’un jeune bibliophile qu’elle n’était qu’une planète humaine parmi les autres.

Il la glissa sous sa culotte pour atteindre sa jetée, jouer avec, à un jeu dont les règles s’écrivirent sous la plume d’un seul doigt expert.

« Allons-y !

  • Dans… dans ma forêt ?…

  • Oui ! »

D’un seul doigt, le plus délicat, léger comme une plume.

« Oh, vous bougez dans ma forêt, mon bibliophile, vous me… montrez… la direction ?

  • Je bouge certes mon doigt, mais j’ai l’impression qu’il est fixe, que votre forêt se déforme autour pour lui assurer qu’il n’est pas perdu.

  • C’est sans doute que je suis perdue moi-même.Vous me devez une direction plus certaine, les forêts… parfois… sont immenses.

  • Quand vous y serez, vous verrez, il y aura une clairière avec le bonheur pour tous, le monde vous apparaîtra sous son meilleur jour.

  • Son… meilleur, dites-vous ? »

    Un autre doigt, plus long, se glissa entre ses fesses.

    « Ou sous son jour le plus obscur, c’est tout comme. Les contrastes, parfois…

  • Mais ce n’est plus une forêt là où vous êtes !

  • Et qui vous dit qu’il n’y a que des forêts dans les forêts ? »

Tout y passa dès lors, un ange, des hommes alignés vers une destination, sur une planète réduite de telle sorte que le premier homme du convoi suivait de près le dernier, et ainsi de suite pour des siècles et des siècles ; et tout y repassa comme un linge dans sa machine à laver. Elle poussa un cri dément dans sa forêt, en une libération qui n’était autre que barreaux de sensations. Son cri se réduisit à une queue de comète : « Nous arriverons, le temps de le chanter, à l’Océan… »


À l’Auberge du saute-mouton, Bibi s’était bu tous les distillats de vengeance possibles à pleines gorgées, une à trois bouteilles le jour.

Discrètement, derrière sa voix de sax ténor, Baleinier déposa des petits ronds de tendresse tout flottants depuis lesquels, moelleuses bouées de sécurité ménagées, Bibi put se raccrocher à ses branches d’antan.

Bibi goûta patiemment à l’eau claire de tous ses souvenirs depuis son plat-bord, puis finit par s’y baigner, y plonger pour les brusquer et en éprouver lui-même leurs douleurs et interstices. Enfin, il en produisit de sa propre substance dont il s’enduisit parfois, ce qui lui permettait enfin de flotter, debout et tout habillé.

20 ans durant, et lorsqu’ils furent passés, Bibi fut accueilli par Baleinier sur la jetée derrière des brumes éthérées. « Tiens ! », Baleinier avait distillé le plus honnêtement qu’il put la substance et lui tendait une bouteille largement remplie.

« Jette-la dans une de tes mers, pitit, va-t-en pour de bon…

  • Il n’y a qu’un océan, Baleinier, et tu y es avec moi.

  • Allons bon, soit !, nous la jetterons tous les deux, pitit con ! »

Ils se serrèrent dans les bras l’un de l’autre, le bonheur vif leur fit saisir qu’ils se ceindraient sous peu l’un pour l’autre comme couches de calcœur. Bibi redevint Choupi, Baleinier vira Baleinier 1er avec ce bout de royaume.


En surface

« Le 4e printemps, mes amis… Fut-ce un leurre de la Nature, de la mienne peut-être, de mon manque, ou du défaut de tout autre chose qui eût pu remplir cet office chez moi ? Cette femme devint en tout cas le seul poteau concevable dans toutes mes molécules, celles de mon corps autant que de mes pensées.

Je partis à votre insu, qui étiez engagés à vos affaires de cour, poules et ânesses n’ont jamais manqué ici, et il vous fallait bien y mettre un peu d’ordre, les années précédentes ayant connu de vives tensions dans vos communautés respectives.

Je mis 3 jours à traverser les thalwegs et gravir les crêtes intermédiaires successivement. À la fin du 4e jour, j’aperçus la lumière crue projetée par la lune sur la fameuse clairière, la femme en son centre. Je me cachai discrètement derrière les derniers arbres entre nous jusqu’à prendre conscience qu’ils n’étaient pas plus suffisants qu’un petit doigt : « Approche… ».

Elle expira et le halo noir s’évapora à l’endroit de son visage, clairière dans la clairière. Je la trouvai irrésistiblement belle, même s’il me fut impossible de rassembler les éléments de son visage. Son sourire, chacune de ses pupilles, son intense chevelure brune, ses joues blanchies par la souffrance, tout réclamait sa propre unité et renvoyait celle de l’ensemble vers des marges où seule la foi garantirait son existence. J’avais tout de même devant moi une créature de chair avec une présence physique suffisante pour que mon désir m’ait poussé à la retrouver ici. Elle était une demi-déesse. Les effluves du printemps qui m’avaient attiré jusqu’à elle s’étaient mêlées en même temps à un souffle plus large que celui des saisons.

« Pourquoi être restée, Madame ? »

Je n’eus pour toute réponse qu’un intense regard posé sur mon propre visage, et un sourire attendri. Le fait que ce soit moi qui l’eusse posée constituait la raison de sa venue et de son attente ici.

Elle mourut alors de sa demi-humanité.

Elle inspira pour se laisser recouvrir le visage du halo et me saisit une main. Les noires molécules enlacèrent toutes ses rondeurs déjà chenues, l’asphyxièrent de leur sale bon droit, l’équilibre de mon corps fut rompu, une tristesse prit l’exacte mesure du monde à la fois. Après que des nuées de gaz noir échappées de sa bouche vinrent compléter le tableau tragique du ciel, je me promis de conserver sa demi-divinité.

Je déposai sur son corps, son visage excepté, toutes les frusques que j’avais emportées, sauf un pagne pour respecter mon intimité, celle de sa mort avant tout. En bordure de l’amoncellement fini de son linceul se dévoila alors une fleur dont je ne reconnus pas la famille. Je pus l’extraire sans dommage en préservant une botte de terre à ses racines et la ramenai au plus vite ici, sur notre promontoire, en moins de 2 jours 2 nuits, l’arrosant régulièrement de mes pleurs. Alors je la replantai.

Le printemps fila, laissa place à l’été sans que je ne m’inquiète du sort des formes. Le mien ne tenait qu’à celui de ma fleur. Le poteau de tristesse me garantissait un pilier plus certain que celui d’amour. Mon cœur s’en remplissait en toute confiance, rassuré d’en trouver toujours à disposition. Mais cette opposition entre tristesse et amour ne tint qu’un temps, jusqu’à ce que ne m’enlacent à nouveau les effluves du 5e printemps. La promesse d’une tristesse infinie ne pouvait se contenter d’un seul fait, d’une seule mort, pour établir l’empire d’une vie. À cette phrase intérieure, que je ne saisis pas véritablement, étant certainement à la traîne de moi-même, je fus submergé d’un bonheur inattendu. Je n’avais cessé de préserver ma fleur des étuves, mais je m’inquiétai pour la première fois depuis mon retour du sort de la femme dans la clairière : son visage pourtant, au rapide regard que je lançai instinctivement au loin, intact, ne s’était en rien altéré. »


Choupi ferme la porte délicatement.

« ça chauffe aujourd’hui, messieurs ?

  • Autant que ça peut chauffer…

  • Qui pourrait se plaindre ? »

Oui, les deux-là, assistant par l’œilleton de la pièce au spectacle permanent dans le troglodyte, font le compte des satisfactions. La pyramide des âges devenue un gâteau auquel on prélève chaque jour la cerise en la ratiboisant de ses vieux, la population locale qui se chauffe par les tuyaux alimentés de gaz noir, se ramollissant de confort en une mixture asservie facile à manipuler. Il y a là un adepte de Dame Industrie, l’autre de Dame Finance, et il y a ce seul problème duquel témoignent leurs regards acérés : laquelle de ces Dames est à l’origine de ce Miracle permanent ?

« Messieurs, Dame Finance s’avance, très légèrement vêtue, et quelle élégance !

  • Et qui l’habille, Choupi, s’il vous plaît ?, l’adepte de Dame Industrie considère ses engins sur le parterre par l’œilleton.

  • Monsieur, Dame Finance se contenterait de poésie spéculative pour tout habit, les vieux ne sont pas nécessaires pour la chauffer. D’autant qu’elle n’aime s’embarrasser ni de risques ni de contraintes logistiques et, à leur grand âge, nombre de vieux meurent avant d’arriver ici, avant qu’ça les pique.

  • Gloire donc à Dame Finance !, son adepte, bras levés au ciel entravé, s’est déjà tourné vers ses deux interlocuteurs.

  • Monsieur, votre Dame ne s’envole-t-elle pas pourtant cycliquement vers des sphères trop hautes, avec leur plafond de verre, ne doit-on pas, après sa chute, la ramasser à la petite cuillère ? L’idée de la lester n’est pas si futile à plus long terme. »

    L’adepte de Dame Industrie se tourne aussitôt, brandit déjà un verre de champagne.

    « Monsieur, le nombre de vieux que votre Dame fait acheminer et entasser dans nos grottes est si immense, dépassant toute production réelle ayant jamais existé ; un nombre stable par définition puisque tous les vieux pénétrant nos grottes finissent un jour en fumée dans nos tuyaux d’usage ; Dame Finance n’est jamais aussi jolie que dans ce boudoir aménagé, toutes portes fermées à clé, aussi libre que jamais de fomenter ses manigances. »

L’ayant approché, Choupi abaisse le bras gauche de l’adepte de Dame Finance, lui place un verre de champagne dans sa main droite et s’en rejoint une place entre les deux adeptes :

« à la vôtre, messieurs ! Mais cette permanence où vos Dames sont impliquées a sa propre éloquence, avec sa propre Dame pour en user.

  • Quelle est cette bouteille que vous-même levez ?

  • Cette bouteille, messieurs ? Venez avec moi sur la plus haute galerie, et vous verrez à quelle divinité il nous faudra bientôt tous nous vouer ! »


En surface

« Le printemps de cette 5e année s’établit, statique, à l’image des formes humaines en nombre qui s’entassaient à l’orée de la clairière sans oser la pénétrer. Je ne sais pas quel avait été leur comportement l’année précédente, m’étant attaché à mon poteau et bandé les yeux pour ainsi dire, depuis combien de temps considéraient-elles la dépouille et son linceul comme un autel inviolable ?

Ce printemps ne fut qu’une longue prière partagée, adressée à une demi-divinité. Je priais à ma manière, humant la fleur en quête de toutes ses saisons passées, d’un message originel. La paix lumineuse qui s’établissait parfois en moi s’éteignait malheureusement sous les coups des nuages noirs et leurs ombres projetées. J’ai dit tout à l’heure que, parmi les formes humaines l’été venu, certaines semblaient se rapprocher en franchissant la 3e crête, puis les plus proches éventuellement. Mais c’était topographiquement faux : elles auraient dû se diriger vers l’amont par une des vallées si elles avaient véritablement voulu accoster nos hauteurs. Que les empêchait d’envisager telle détermination et pourquoi persister à demeurer sous l’emprise du gaz noir ? J’abjurais la demi-divinité de me faire parvenir une forme, que je nommais « élu » dans mon monologue automatique, qui aurait le courage, le pouvoir – qu’en savais-je ? – d’échapper au gaz noir, mais mon monologue glissa entre ses propres doigts, se répondit à lui-même. « Personne n’échappe au gaz noir, disait-il, « l’élu » sera constitué du gaz noir et dans son sang coulera la mémoire du gaz noir, veux-tu vraiment le rencontrer ? ». N’était-ce pas là l’objet-même de son parfum ? J’acquiesçai encore et encore, puis notre été apparut pour faire le ménage des formes humaines.

Alors, tandis que la demi-divinité patientait, au centre de la clairière, sous les feux depuis déjà quelques mois, une forme apparut qui pénétra sans hésitation, se précipita vers le linceul, se pencha sur le visage, souleva le corps et enlaça la dépouille. S’établit au loin de moi une véritable unité. L’homme – à l’absence de halo se substituaient des muscles tortueux, masculins – tournait avec la demi-divinité dans ses bras. Au gré de cet unique mouvement, leurs deux visages m’apparaissaient successivement, avec à chaque tour l’impression d’admirer une nouvelle image d’un très long récit. Alors, protégeant la fleur des rafales régulières de chaleur, ainsi que je le faisais depuis le début de l’été, entre mes mains soigneusement humidifiées, j’eus l’impression pendant ces quelques secondes de contenir l’existence de ces deux-là entre mes doigts. Dès lors que l’homme reposa la femme à terre dans sa position originelle, tout ne fut plus que mouvements. L’homme s’engagea de suite dans la direction des hauteurs, suivant méticuleusement le cours de la rivière vers l’amont.

La demi-divinité ne cesse elle non plus de se déplacer en moi depuis 2 jours, déborde de la seule scène que j’ai connue avec elle, remonte tous ses souvenirs jusqu’à moi. Ainsi son visage, qui n’est plus seulement le sien, devient peu à peu le mien, tente de dérouler un récit auquel manque néanmoins encore ma voix.

C’est le grand jour, mes amis… Semblant se déplacer sur l’Océan en arrière-plan, la silhouette de l’homme a presque déjà taille humaine. »


Sa mission à son corps branlant, la vieille s’élève au sommet d’un tas de statues empilées ; à la gravité du moment répond la légèreté de son fichu, glissant, libérant son visage ridé à l’assemblée ; en quelques gouttes de sa jute, autant de notes de vibraphone, le troglodyte résonne déjà comme mille caisses de son discours intérieur, « Cramés des Lois humaines », je vais tout lubrifier !

Il suffit à Baleinier 1er de presser au rond de son ongle, à l’aplomb de la peau arrachée, pour jouir autant qu’il souffre à s’extraire les gourmandes de ses doigts, rien ne vaut telle succession que presser, jouir, souffrir, alors il presse tant, selon cet esprit militaire qui chez lui tourne en rond ; depuis quelques jours, il se dévore la peau des mains, le rond se tord en une ligne droite avec promesse d’arrivée ; à la vue de la vieille en bas, il s’en décalotte la peau de tout son corps, un pyjama, sa chair souffre de ce premier contact avec l’air, l’échéance est cette naissance, il s’en mange des petits morceaux de pastèque, un jus en sort de partout, le réseau karstique sanguin alimente en permanence la dépression causée par sa succion, les douleurs ne mentent pas et par cette voie seule se rapprochent-elles du plaisir, cette douleur-ci est la même que quand sa maman le déshabillait au coucher de ses frusques du jour et de toutes les promesses de tendresse jamais tenues, la vieille est sa seule, « Maman ! », et Baleinier 1er s’en jette depuis la galerie haute en direction d’un terre-plein, le seul, situé en plein milieu de la fosse de lave, une petite île, 60 m de hauteur suffisants pour parcourir 57 ans de vie et pour conclure honnêtement par un impact nécessaire, l’être échoué, amas de barbaque, n’est guère plus qu’une glace à la fraise sur son cône à déguster au plus vite, la chaleur ici épouvantable fait fondre par nature et lui en redonne une, son visage découvert de son épiderme s’enrichit de cohérence, ses petites alvéoles de chair éclatent, s’étalent, se rejoignent en un masque lisse d’argile, voilà une résolution, le masque du titi de 10 ans qui harcelait Choupi dans le camp, le même titi qui se harcèle lui-même depuis en dedans, « Pardon ! Pardon ! ».

Choupi, depuis la plus haute galerie, pense instantanément à sa moitié et sa pépite, à la possibilité d’amoncellements finis, d’une perfection, que cela, cette dernière rancœur lancée par Baleinier 1er, « Maman ! », dans la même salve que la couche de calcœur qu’il lui a délivrée, « Pardon ! Pardon ! », ne serait-ce l’occasion de cerner le monde d’un ultime nacre ? La vieille ouvre ses deux bras en bas en même temps qu’on ne sait quoi dans sa tête, Choupi lui lance sa bouteille et un défi à la fois, qu’elle réceptionne d’un geste certain et accepte en s’en gorgeant tout droit le carafon, tout droit avec les souvenirs qui savent où se ranger dans ses allées, à force d’attendre, d’avoir été délaissés, avec un plan précis d’intervention en prévision de ce jour et la vieille en dégorge 5 gouttes de jute nécessaires à la fin d’une narration par les circonstances.

Ploc ! Deux salles d’attente chez un vieux bibliophile, ton impression d’attente s’en double d’elle-même, une porte ouverte entre les deux, une séparation, sur tes genoux, ton petit bout est plein d’une vie, agite ses petits pieds, son père depuis longtemps disparu ne l’empêche pas d’avancer, mais ta vie à toi ?, tu plisses tes commissures, souriant pour pleurer, agites tes propres pieds pour évacuer la fatalité, de l’autre côté de la porte ouverte des pieds s’agitent dans les mêmes mouvements, autant de coïncidences plus tard, tu penses déjà aller voir, mais ton petit bout agitait les pieds d’une envie de pisser, tu te lèves et l’accompagnes aux toilettes, leur porte ouverte, tu surveilles et peux voir également les pieds disparaître de l’autre côté de la séparation entre les deux salles, puis réapparaître sous l’apparition de ta vie dans cette salle-ci, lui, qui vient voir à qui appartiennent ces pieds qui agitaient ses propres questionnements, à ta place à toi, il n’y a plus personne puisque tu surveilles ton petit bout, debout, lui s’y assied et recommence à agiter ses pieds, appelle la fatalité, qui lui répond de l’autre côté de la séparation, deux nouveaux pieds apparus s’agitent en concert, que lui prend pour tes pieds à toi, cette fois il ne les lâchera pas, pensant que ce sont les bons, les tiens, se penche en avant, tourne sa tête et une tête qu’il prend pour la bonne suit le même mouvement, qu’il prend pour l’apparition de sa vie à lui, la jeune femme, jolie, a le même regard que celui que tu aurais eu si, il lui sourit, lui dit, « Nous arriverons, le temps de le chanter, à l’Océan… », dans tel élan, bien sûr, c’est d’amour que sera rempli cet Océan, et tu te promets de rien, ou de leur sang.

Ploc ! Il faut fuir la Grande ville, déeSSSe Survie te l’ordonne, alors que depuis 7 ans seule déeSSSe Solitude monologue pour passer le temps de ton errement de feuille jusqu’au sol, le chêne a son tronc et deux branches magistrales, femme et fils, que tu n’admires que de loin, déeSSSe Solitude ne supporte les clairières, n’accepte autour d’elle que ton petit bout devenu grand et ta mère, la mémé, il faut fuir la Grande ville et déeSSSe Sournoiserie décide de tous vous accompagner, qui outrepasse avant ça, te permet de pénétrer la clairière, de dialoguer avec le chêne, de lui étaler un plan à ses pieds, de lui expliquer où se trouve le camp des réfugiés et le chemin exact à emprunter, ce sera bien sûr, cela tu ne le précises pas, celui que les minots privilégient quand il s’agit de coupe-couper.

Ploc ! 10 jours plus tard dans le camp, la Croix-Rouge s’ébroue à la vue de 3 survivants ; quelques semaines plus tard, les petits pieds dodus de Choupinou, 4 ans, gambadent, ton cœur de maman ne peut s’empêcher de fondre sous le soleil de chacun de ses pas, tu regardes les pieds de ton petit bout à toi, devenu grand à 10 ans, véritables péniches – qui lui tracent déjà une profession où il flottera sur les océans, traquera les immenses ombres noires sous les surfaces, puis ne s’échouera pour toute fin que sur une île pour fondre sa vie dans son destin – en attendant, ils t’ont empêchée d’être sa promise à lui, ses masques sur sa scène te harcèlent, tu sens tes 3 déeSSSes s’écarter pour laisser arroser ce que tu recèles d’odieux germe, Oh, la terrible sensation d’être ainsi nue !, tu demandes à ton petit bout devenu grand : « Prends un masque, marche-lui dessus, qu’il dise pardon ! »

Ploc ! « Maman… », dis-tu à ta propre mère, la mémé sait le besoin en pardon de tous les apôtres des 3 déeSSSes, la nécessaire méthode à adopter contre tous ceux qui les rejettent, au nombre immense de machettes la mémé trouve l’équivalent en enfants, « Allons, allons, l’a bien le temps de dire pardon… », mais elle ne t’enseigne que l’amère déception d’un pardon que jamais ne prononcent les corps mutilés.

Ploc ! Seuls deux corps de lettrés ne sont pas coupés, « 2 cordes ! », la méthode te tient toi aussi, « à chacune sa branche… », « tire, mon petit bout, maintenant que tu es grand ! », il y a le corps de ton amour suspendu par le cou, lui, la pointe au cœur, la tristesse, ses pieds qui flottent, d’autres dans le même mouvement avec un corps en contre-haut de la même manière suspendu, et avec cette synchronisation de leurs pieds qui toujours te harcèle, il y a cette autre pointe au cœur que tu ne pourras extraire à la bêche, tu devras te la bien dissimuler, c’est ce que tu feras à coups de tristesse, car il y a le seul œil que Choupi peut ouvrir face à l’horreur, ses halètements devant les corps de ses deux parents, ton propre fils aux pieds de péniche qui décidera de ne plus suivre tes pas, te traquera sous l’océan, là aujourd’hui sur son île échoué, avec son seul œil encore ouvert au centre de son masque lisse, en attente du seul baume qui lui permettra de recouvrir de bonté ce monde qu’il s’apprête à quitter.

« Tout ça défile dans tes yeux, la vieille, ce ne sont que souvenirs qui s’enfuient, de simples gardes postés devant le véritable commanditaire dans son bunker, qu’on entend suffoquer, continuer à tout détester, puis il se rend, franchit tes bras écartés, les véritables double-battants d’antan. Oh, sous les substances gluantes, un masque, une pointe, deux pointes, deux cornes, ne comprends-tu ? Le masque cornu du cocu, un grand classique pourtant ! Voilà le vrai masque de mes rêves, Baleinier qu’un intermédiaire, tu es la jalousie qui me réclamait pourtant pardon. Je t’ai fabriqué, depuis, un monde à ton image, regarde tous ces corps qui tombent, ces galeries qui le fondent, ne sont-ils pas les tiens ? Tu es le masque du monde, demande-toi pardon ! »

La vieille resserre quelque peu ses bras puis, poussant le masque cornu devant elle, se jette dans la fosse à la fois, bien vite la lave crame toutes ses circonstances, tous ses méandres et allées, et le monde souterrain en prend en même temps pour ses réseaux, tous les vieux de notre grotte se lancent simultanément dans la fosse, le gaz noir sous pression se répand dans des galeries adjacentes qui parviennent à berzingue jusqu’à d’autres grottes avec leurs propres vieux oublieux de tout vertige, lesquelles d’autres grottes, un consensus mondial des grottes et des vieux, la lave déborde par toutes ses fosses, ici notre vieille chante une dernière fois, « Nous arriverons, le temps de le chanter, à l’Océan… », la lave efface le tout mauvais, cette fois c’est à elle que lui chante, Baleinier et Choupi sont tous deux ses enfants, frères maintenant, ici et ailleurs, tous les vieux chantent cette comptine que personne ne leur a jamais adressée, l’Océan d’amour qu’ils avaient en eux, auquel tout support s’était dérobé, la lave diffuse l’Océan partout, tous le reçoivent de tous les autres, en autant de milliards répercutés.

En haut, il faudra faire désormais au mieux, bien faire avec soi-même et ce qu’il restera de ce monde, avant de sortir de la plus haute galerie que lèche déjà le gaz noir, il est judicieux de pousser les deux adeptes et de les y voir disparaître les yeux hagards, dans toutes les autres grottes le même raisonnable est appliqué de telle sorte que deux religions dépourvues d’adeptes s’évaporent dans leur propre fumée d’encens, que Choupi ouvre seul la porte jusqu’à la salle de réunion, une autre porte jusqu’au dehors, se laisse tomber aux pieds d’un chêne, sent sous ses fesses la mécanique du changement en cours, puis un affaissement généralisé du monde comme sur ses pilotis après une brève explosion, Choupi s’agrippe au chêne, tombe avec lui, à l’impact après effondrement constate que le tout est une version renfrognée de lui-même, réduit sans superflu, Choupi se met à pleurer, il se met à pleuvoir, Choupi s’en lave le visage, et derrière l’ablution et les brumes du gaz noir qui légèrement remonte par de petits échappements, voit en souvenir l’unique œil de Baleinier en surimpression de sa propre pupille, la perle nacrée est là, définitive, il se relève, « et maintenant ma moitié, puis ma pépite ! ».


En surface

« Ma pépite…

  • Papa ?

  • 5 ans déjà que je te cherche, ma pépite…

  • Papa… Papa, où est maman ? »

Choupi saisit sa pépite par la main, regarde la fleur et tombe à genoux devant elle. Il lève le nez au ciel, perçoit les volutes, inhabituelles de vivacité, des nuages noirs obstruant le soleil, lâche la main de sa pépite et place immédiatement ses mains autour de la fleur pour la protéger. L’ultime rafale de chaleur de l’été s’abat.

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