Maelström

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Un soir brûlant, alors que je traînais dans les quartiers résidentiels du Nord de Nice, j’ai recroisé un centaure. Sa silhouette haute et tendue m’apparut au détour d’une rue, elle dépassait largement au dessus des voitures garées en double file. Il portait un cardigan rose, malgré la chaleur, et le crin de sa robe était blanchi par les années. Il fixait le trottoir comme s’il avait perdu quelque chose ; et effectivement, il me demanda de me rapprocher pour l’aider à retrouver son appareil auditif qui était tombé par terre. Vous comprenez, me dit-il, ces appareils sont devenus si petits, petits et fragiles… Le mien ne fait pas même la taille d’un pouce, il est plus petit qu’un scarabée, qu’une cétoine dorée, plus petit et bien moins brillant ! Bien moins brillant et bien moins facile à repérer ! Je me rendis vite compte qu’il était myope en plus d’être sourd ; ses yeux vitreux papillonnaient d’un bout à l’autre de la rue, sans se fixer nulle part, et comme il mesurait au moins… 2m 20 de haut, il était bien trop loin du sol pour y distinguer quoi que ce soit. Il y a des siècles, me dit-il alors que je me penchais en dessous d’une voiture pour y jeter un œil, un homme très sage s’est retrouvé dans la même situation que vous. Il traînait le soir dans les rues mal éclairées de sa ville, qui n’était pas Nice mais disons, Jérusalem, quand il vit un homme chercher quelque chose dans le noir. Cet homme lui demanda de l’aide : J’ai perdu la clef de ma demeure et je ne peux plus rentrer chez moi. Elle doit être tombée ici, dans ce coin sombre de la rue. Le sage accepta de l’aider mais se mit à chercher à plusieurs mètres de distance de l’endroit indiqué. Pourquoi cherches tu par là ? Demanda l’homme. Je t’ai dit que c’était ici que j’avais perdu ma clef ! Je t’entends, répondit le sage, mais moi je préfère chercher les choses en pleine lumière, c’est bien plus simple ! Mais pardon, je raconte mal.

Son appareil flottait dans une flaque d’eau assez sale. Après l’avoir ramassé le centaure me proposa de me payer un café pour me remercier. Ce n’était pas du tout l’heure de boire le café mais nous nous assîmes tout de même à la terrasse d’un PMU. J’étais installée sur une des chaises en osier, et le vieux centaure avait couché son corps de cheval en travers du trottoir, si bien que les promeneurs devaient l’enjamber pour passer.

Il s’était fait servir un verre d’alcool anisé qu’il buvait du bout des lèvres. De toutes manières, me dit-il, toutes les rues sont éclairées désormais, on se promène la nuit comme en plein jour. Je ne comprenais plus où il voulait en venir. Il me demanda de lui raconter ce que je faisais à Nice, et alors, à ma très grande surprise, je lui dis tout : je lui parlai de chacune de mes errances, des années passées à chercher vainement une manière juste de vivre, des amis rencontrés et perdus, de la manière dont, par hasard, j’étais arrivée dans cette ville, parce qu’on m’avait prédit un carnaval infini, et je lui parlais de ma déception vis à vis des figures en carton pâtes niçoises. Il me regardait par dessus son verre avec ces yeux blanchis et ce sérieux si caractéristique de son peuple, ce sérieux si sincère et si triste que je me demandais s’il n’allait pas sortir de son cardigan un jeu de cartes du tarot, et me tirer sur cette table de bistrot les arcanes capables d’éclairer mes futurs. Ce que vous ne comprenez pas, me dit-il, c’est que votre vie est une spirale magique, dynamique, qui trace des lignes circulaires comme ces repoussoirs à moustiques qu’on pose sur les terrasses en été, et qui brulent à petit feu, et dont la flamme s’enroule sur elle même. Vous avez l’impression de répéter sans cesse un même cycle, comme un cercle vicieux, mais vous vous trouvez en fait sur un chemin spiralaire, une sorte de lent maelström, ou une sorte de route qui se déroulerait en boucle autour d’une montagne, vous passez ainsi plusieurs fois devant le même paysage, mais (et c’est ça le plus important), vous le voyez à chaque fois depuis un autre point de vue, depuis une autre altitude. La question que vous devriez vous posez serait plutôt : est-ce que cette spirale s’enroule ou se déroule ? Est-ce que je me rapproche du centre ou de la périphérie ?

Après quoi il avala le reste de son verre, posa quelques pièces sur la table, me souhaita une bonne soirée, et partit. Moi, je repris mon chemin en sens inverse, et allais voir la mer. J’ai croisé beaucoup d’autres personnes ce soir-là, et bien plus encore les jours qui suivirent, mais aucune ne sut me dire où je me trouvais sur la spirale et ce que j’étais venue faire à Nice.

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2 commentaires pour Maelström

  1. Aliana62 dit :

    Superbe 👍 merci

    J'aime

  2. Ping : Maelström – Le Vélin et la Plume

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