Heat Wave

nightscene

Une crise financière sans précédent triplée d’une multiplication des conflits mondiaux et d’une vague de chaleur n’est pas forcément la période propice à la recherche de logements, me fit remarquer l’agent immobilier après m’avoir entraîné tout en haut d’une tour de quarante étages, les trente premiers en ascenseur, les dix derniers dans un escalier étroit et interminable. Vous n’avez rien contre les centaures ? Me demanda-t’il avant d’ouvrir la porte. Je n’avais rien contre eux mais je n’en avais jamais eu pour colocataire. L’appartement concerné était constitué d’une pièce qui servait à la fois de cuisine, salle à manger, salon et salle de bain (séparée du reste par un élégant rideau de douche à fleur), et de deux chambres où il y avait à peine la place de mettre un lit. Les toilettes étaient évidemment sur le palier. Je laissais la plus grande des chambres à mon nouveau coloc, partant du principe qu’il avait deux jambes de plus que moi et qu’il avait donc besoin de plus d’espace. Peut-être que je devrais dire deux pattes ; je n’aimerais pas utiliser un vocabulaire inapproprié mais je n’osais jamais lui poser des questions sur son anatomie. En tous cas, il avait l’air encore plus à l’étroit que moi, mais ne s’en plaignait pas. C’était un vrai, un génétique, pas un hybride humain/cheval/machine ; peut-être qu’il avait des prothèses mais alors je ne m’en suis jamais rendu compte. Il me dit qu’il s’appelait Mo mais je ne savais pas si c’était un diminutif ou son vrai nom. Il faisait preuve d’une grande sagesse et d’une clairvoyance qui m’étonna beaucoup, du moins durant les premiers temps de notre cohabitation. Au bout de quelques mois, je finis par distinguer ce qui relevait chez lui d’un véritable don pour lire l’avenir et ce qui était en fait une capacité à bien s’informer et à tirer les bonnes conclusions : mais la plupart du temps les arts divinatoires, la lecture des medias alternatifs et les instincts primaires se confondaient en un ensemble de techniques complexes qu’il utilisait avec brio et qui lui permettaient de naviguer à vue dans notre époque. Il ne buvait pas d’alcool mais fumait beaucoup d’herbes et était plein de ressources, ce qui faisait de lui un colocataire presque parfait. Quand nous commençâmes à vivre ensemble le mois de juin touchait à sa fin et il faisait une chaleur impossible. Notre appart étant au dernier étage, le soleil nous frappait de plein fouet. La lumière pénétrait par deux grandes fenêtres et nous tenait compagnie de 6 à 17 heures. J’aurais aimé pouvoir vous dire que la vue était belle mais elle était parasitée par toutes sortes de ballons publicitaires gigantesques qui flottaient dans les airs. Comme nous étions dans les plus grandes tours du quartier nous avions cependant le privilège d’observer les toits des autres bâtiments, sur lesquels s’amassaient toutes sortes de volatiles plus ou moins urbains, mouettes et pigeons et drones. La vue ne nous consolait pas de la chaleur, mais Mo avait trouvé dans les poubelles deux ou trois ventilateurs que nous passâmes une après midi à réparer et que nous disposâmes de manière stratégique à différents coins de la pièce.

L’appartement était dans l’ensemble presque correct. Les murs étaient jaunis et nous flottions ainsi dans une sorte de langueur ambrée dont il était difficile de se défaire. Mo avait un bon sens de la décoration d’intérieur : il avait disposé des tentures un peu partout, acheté plusieurs nappes colorées et recouvert le sol de tapis et les tapis de plantes exotiques. Il était aussi allé imprimer au cyber café du coin des photos de e-girls et de plages grecques qu’il avait pâte-à-fixer un peu partout.

A l’époque je travaillais pour l’institut de sondage de la mairie. Je travaillais depuis chez nous, depuis la table à manger en plastique sur laquelle j’installais mon ordinateur. Tous les jours j’avais une centaine de numéros à appeler, un millier de questions à poser : êtes-vous satisfaits du mobilier urbain de votre quartier ? Sur une échelle de 1 à 10, à quel point satisfait ? A quelles améliorations pouvez-vous penser ? Que pensez-vous de la pollution sonore ? Sur une échelle de 1 à 10 ? Dans votre quartier ? Est ce que vous vous rendez souvent au nouveau centre commercial inauguré en ville active il y a déjà un mois ? Est-ce que les commerces vous conviennent ? Quels commerces souhaiteriez-vous voir ouvrir ? Où achetez-vous votre pain ? Est-ce que vous lisez les journaux locaux ? Si oui, lesquels ? Est-ce que vous êtes abonnés à la newsletter de la mairie ? Non ? Pourquoi ? Est-ce que vous saviez que cette newsletter existe ? Quel genre d’informations souhaiteriez-vous recevoir ? Pouvez-vous me dire ce qui vous intéresserait le plus entre : des informations concernant les événements sportifs et culturels locaux, des informations concernant la législation municipale, des astuces santé et bien-être, des informations concernant les aides financières et les impôts locaux ? Merci. Est-ce que je peux encore vous demander la superficie de votre logement et le nombre de résidents ?

Les questionnaires changeaient d’une semaine à l’autre. Parfois, ils concernaient plutôt la santé des habitants (mauvaise) ; ou bien, leurs transports en communs (déficients) ; ou bien leurs loisirs et leurs activités numériques (insatisfaisantes). Je considérais comme une victoire le fait d’arriver jusqu’à la fin du sondage sans me faire insulter. Je cochais les réponses des sondés sur le questionnaire en ligne, l’envoyais à la mairie et composais le numéro suivant. Juillet brûlait tout. Mon colloc travaillait comme livreur et souffrait encore plus que moi de la chaleur. Les agences de livraison adoraient les centaures car ils couraient vite et économisaient le prix du scooter et de l’essence. Ils étaient plus robustes et pouvaient travailler plus longtemps. Le gouvernement avait d’ailleurs fait passer une loi restreignant leurs horaires de travail, considérant qu’ils faisaient de la concurrence déloyale aux bipèdes, ce qui avait entraîné des débats interminables et déclenché des manifestations régulières de centaures sur le parvis de l’hôtel de ville. En général Mo rentrait tard le soir ; il cuisinait des nouilles aux légumes (il était végétarien, bien sûr) et nous mangions sur le canapé en regardant des vidéos de Dolly Doll, une rappeuse dont tout le monde était amoureux à l’époque. Elle vivait dans une penthouse à Los Angeles et c’était alors l’époque de la guerre civile américaine (la deuxième, bien sûr). Elle faisait donc des lives réguliers depuis sa chambre, durant lesquels elle chantait pour réunir des fonds au bénéfice des victimes de guerre. Nous avions très peur pour elle car nous entendions parfois résonner des coups de feu à l’extérieur de chez elle. Mo était fou amoureux, au point que ces grands yeux noirs se remplissaient de larmes en regardant Dolly chanter son amour des banlieues américaines et des fontaines de champagne.

Avec la trahison de l’économie devenue divinité informatique toute puissante les choses se compliquaient quand au prix du loyer et quand au salaires que nous percevions. La somme d’argent que me versait la mairie était indexée sur le Produit Intérieur Brut du pays, mais mon loyer restait toujours le même, et comme le PIB avait plutôt tendance à diminuer… Pour Mo c’était encore pire : la boîte pour laquelle il travaillait réglait les salaires en fonction de la satisfaction générale de leurs clients, sur un échantillon d’une centaine de volontaires qui communiquaient leur taux de dopamine après chaque livraison. Les détails techniques nous échappaient quelque peu mais cela ne semblait jamais marcher à notre avantage.

Les choses se compliquèrent encore lorsque le centre de sondage pour lequel je travaillais fit faillite. Je ne savais pas que les centres de sondages pouvaient faire faillite, je pensais que c’était réservé aux grandes entreprises et aux boîtes de nuit. Je pensais aussi que le fait de travailler pour l’Etat, même si de manière indirecte, faisait de moi une fonctionnaire et me permettait donc de bénéficier de certains privilèges ; mais quand j’expliquais mon schéma de pensée à la chargée des relations humaines de la mairie elle explosa de rire. Elle essaya de m’expliquer : Nous n’avons pas du tout le même statut. Il faut que vous compreniez, il y a une différence entre les vacataires chargés de mission et les postes à temps complet. Je reconnais cependant que ce licenciement était en partie de ma faute : je manquais de politesse avec les sondés, le bourdonnement sourd des ventilateurs me rendait agressive et nerveuse. Ou bien c’était la chaleur, ou bien c’était le fait de rester enfermée chez nous. Ou bien c’était les questionnaires qui faisait naitre en moi une tristesse sourde qui se répercutait sur mes relations avec la clientèle. Le soir, j’avais des migraines terribles, que mon colocataire essayait de soigner par des tisanes glacées et des gestes énergétiques qu’il faisait voler au dessus de ma tête. Je me couchais sur notre tapis rouge mité et il traçait dans l’air des signes magiques et je sentais, parfois, mes muscles se détendre et mon sang pulser dans mes veines comme s’il dansait une sarabande. Ces soirs là, j’allais me coucher avec un sentiment de béatitude éclairée ; mais chaque matin je me réveillais entre les mêmes murs, avec les mêmes problèmes et la même chaleur infernale, mes draps mouillés de sueur plaqués contre mon corps et serrés autour de moi comme un sarcophage ou un cocon synthétique.

 

C.B

Phoo : Wolfgang Tillmans

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