Oy !

Si vous saviez, ce ne sont pas les anecdotes qui manquent avec mon papé, j’entends sa voix, je sens sa grosse main douce et rugueuse comme une carte du monde, et l’odeur de sa joue – il y appliquait de la poudre de riz après le coup de rasoir électrique – au moment du baiser du soir que j’attendais sans oser le lui dire…

Mon papé avait instauré le système du double petit-déjeuner. Un premier à base de café au lait et petits beurre vers 8h, avec ma grand-mère. Puis celle-ci partait vers sa journée de travail, lui restait à la maison. C’était un cuisinier de grand talent. Là, sur le coup de 9h30, les choses sérieuses : caillettes, saucisson, olives, anchois, et fougasses le dimanche. Et en musique ! Il pétait souvent, ponctuant ses bombes de cris de douleurs très comiques ! Et alors il accusait sa chienne Flora : « Allons, Flora ! ». Si elle était à ses pieds, sa queue tournait au plaisir du regard de mon papé posé sur le sien : « Oui, ma belle, il faut bien vivre… » ; si elle n’était pas là : « Évidemment, elle s’est échappée… ».

C’était aussi un jardinier de grand talent qui ne laissait jamais plus de 2 jours son jardin orphelin de sa bonne volonté. Les jours de pluie, il rentrait sa bêche en terre comme dans un rêve, lestée à la sortie d’un bon kilo supplémentaire et il se déplaçait entre les rangs, les sabots alourdis, comme un cosmonaute hébété. Rien n’y faisait, il lui fallait cette sensation native de la terre mêlée de cailloux et de racines. Nous riions toutes à la fenêtre, ma sœur, mamie et moi. Nous riions tout le temps avec lui.

Un jour que nous étions couchées toutes les trois, il a surgi dans la chambre avec un balai qu’il avait costumé en facteur – c’était son métier, comme vous le savez bien entendu. Mamie en a pissé au lit et il a fallu tout changer. Ce balai apparut dès lors à tant d’autres occasions, à une fenêtre, à une porte, colporteur de toutes les nouvelles. Un de ces drôles de matins où les lignes du monde s’écrivent devant vous, comme sur la table de travail d’un grand écrivain qui s’éreinterait sur votre cas, le facteur-balai s’invita dans ma chambre : « Une lettre pour vous, Mam’zelle… ». À partir de là, le facteur-balai ne cessa jour après jour de me déposer du courrier dans lequel mon papé m’écrivait des nouvelles de son monde inimitable, à moi, sa petite Fanchon. Il ponctuait chacune de ses lettres d’un « Oy, pardon ! » en guise de signature.

Comme vous savez, il mourut en pleine sieste sur son banc préféré, sa chienne Flora à ses pieds, toujours la même, un Saint-Bernard, depuis qu’il s’était installé avec mamie. Il s’était assuré d’en acheter une sitôt qu’il en perdait une, de la bien nourrir de ses 8 kg de viande par jour. Ce n’était de son point de vue pas cher payé une paix de tous les jours, l’assurance de mourir avec une Flora roupillant grassement à ses pieds. Il mourut donc heureux, témoignant du même tact qu’à sa vie.

Vous savez, il ne reculait devant aucune blague prosaïque face à ces dames. Lui laisser la parole, c’était comme lui servir le pain. Il avalait sans défaut et poussait ensuite de sa main rude les miettes afin de les récupérer de l’autre main et de n’en pas laisser trace. On voyait dans son regard le même mouvement que dans ses mains, qui disait : « Il n’y a que connivence sans conséquence… » Après la blague, il faisait le ménage pour laisser place à la plus grande pudeur, au plus large tact. Un tact qu’on ne comprenait parfois que des années plus tard.

Il adorait me défier à la course avant le repas du soir. Un tout autre que lui aurait laissé pathétiquement gagner sa petite fille. Lui allait jusqu’à tricher pour me battre. Avec son pas lourd, il devait me retenir par la manche pour se garantir quelque chance, ou me faire même un croche-pied définitif si la ligne d’arrivée était déjà en vue. Il voulait seulement que je me dise : « Papé est obligé de tricher pour me battre ! ». Il était donc inévitable que son tact l’emporterait sur tout.

Mais je dois dire que lorsque je vis son lit alors que j’étais venue visiter sa maison le jour où j’appris sa mort, cela me fit gros. Son matelas en crin de cheval gardait la marque de son corps, seulement son corps n’y était plus. C’est encore avec la même dépression au cœur que je me rendis quelques jours plus tard à son enterrement. Après la cérémonie, je vous ai vu vous approcher de moi, qui aviez été un jeune collègue de mon papé adoré, jeune facteur avec une coiffure de balai en paille et vous m’avez remis, ahuri, ce mot qu’il vous avait laissé à mon adresse quelques jours avant sa mort : « Ma petite chérie, je te présente le facteur-balai. Oy, pardon ! ». Alors, le soupçon aux fesses, je m’en retournai devant son lit, sur lequel l’enfoncement de son corps n’avait pas démarqué depuis qu’il était parti. Évidemment ! Papé revenait dormir ici chaque nuit. Le tact, je vous dis ! Mon papé avait presque réussi à me faire croire que la lettre que vous m’aviez remise pour me faire rire une dernière fois était posthume. Peut-être l’avez-vous cru vous aussi…

Cher facteur-balai, je vous enverrai à partir de ce jour des lettres comme celle-ci pour vous donner de mes nouvelles, qui ne vous seront bien entendu pas adressées : sur votre épaule, mon papé me lira plus essentiellement. Mais ne lui dites jamais que je sais, son tact n’y survivrait pas.

Oy, pardon !

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