Le droit fondamental de péter

La veine a pété, ma chérie ! Desserrez le poing, je vous ai fait un nœud. Faut recommencer… Voilà ! Celle de dessus était plus dure, j’aurais pas dû m’y lancer. Bon, faut voir le bon côté des choses, vous avez des veines quand même, mais elles sont un peu fatiguées…

Patiente avec une SEP RR, réponse partielle au traitement par voie orale, Aubagio, donc choix d’une prise mensuelle par intraveineuse, Tyzabri, un immuno-dépresseur. Mais faut pas déprimer, hein, madame ?!?

Il t’a quittée, c’est le premier, tout t’est sorti, la place te manquait, c’est dit maintenant, le monde est trop rabougri pour accueillir ce que tu contiens d’amour, noie-le donc, laisse ton corps se vider de toutes ses larmes, là, à 4 pattes, ton cœur se tord, se presse comme une pompe, noie ce monde avant qu’il ne te noie.

Aidez-moi à vous aider, ma chérie… At-ten-dez ! Et on va prendre votre poids, votre petit poids, petit pois, vous comprenez ? Je suis en forme aujourd’hui ! Allez, c’est la gymnastique du matin. Tenez-vous là, les pieds maintenant, et poussez sur les jambes. Vous êtes bien ? Sûre ? Bon. 65-66. Allez, 65 kg ! On avait dit petit pois, ma chérie ! Mais quelle journée !

Hum, vous ne voyez plus rien, c’est normal, c’est une névrite optique. Les yeux vont bien, c’est le reste qui… Et moi qui ne peux naturellement rien faire pour vous par le fait… La névrite optique, madame, en une phrase : le médecin ne voit rien, le patient non plus !

Tu te sens t’enfoncer dans le gros édredon de ta grand-mère, tu es si petite, lui si gros, personne ne te voit, tu es dans le ventre du gros édredon et personne ne peut te voir, tu ne vois personne, tu ne sens que les plumes, alors tu dors.

Ma chérie, on vous a dit quand on vous déperfusait ? Ma chérie, vos prochains rendez-vous sont bien calés ?

La consigne, avec ce virus, c’est de reprendre tous nos patients, sauf les immuno-déprimés. Enfin… Quand même on prend les Tyzabri, les rendez-vous étaient si bien calés, c’était tellement beau. Et puis vous savez, madame, les consignes…

Tu es dans ton parc, les mains aux barreaux, le soleil est gros comme la fenêtre, tu fais pipi, tu as tellement envie, tu cries, tu as tellement envie, « tu es déjà réveillée, ma chérie ? », c’est ton papa, « Ben oui », penses-tu, « tu l’aurais su si tu me sortais de temps en temps de ces barreaux ! », mais tu ne sais pas parler, tu te souviens que c’est ton premier souvenir.

Ouh la la, ma chérie, vous n’avez pas noté les relevés de tension du tensio, je vous l’avais dit pourtant !… Pour la lecture, regardez, la tension est – oh, attendez, c’est à l’envers pour moi – là ! Ouh la la, ma chérie, ça ne va pas du tout, cette tension ! Ce n’est pas le moment de…

Amandine, elle s’enfonce, prenez ses papiers et montez-la !!!

Tu es dans une poche étroite, un conduit étroit en vue, qui ne présage en rien d’un monde moins étroit derrière, tu n’as pas le choix, tu ne peux rien dérouler ici, tu adoptes la forme des parois, tu n’as pas le choix, cela change tout, c’est tellement injuste, les parois contractées te dirigent vers le conduit, et derrière, derrière, qui sait si d’autres parois ne vont pas te réintroduire par le même conduit à nouveau dans ces parois-là ?, est-ce ainsi que tu vas vivre ?, ballottée entre deux choix de parois qui ne sont pas des choix à travers ce conduit plus étroit encore que les parois ?, les parois te cernent, quelque chose te saisit, t’empêche de voir et tu cries, tu as tellement envie !

Ma chérie, ma chérie, ma chérie…

Patiente, patiente SEP RR, une patiente ?, qu’elle patiente, cette patiente !, patiente, patiente, patiente…

Tu te réveilles dans une boîte, toc-toc, en bois, hum…, matelassé par endroits, peut-être de plumes, tu étires tes jambes, tes bras, tu ne vois rien, ta névrite optique, c’est vrai, tu as le sentiment tout de même que tu ne verrais pas plus ici si tu y voyais, tu respires d’aise, tu mesures l’amour qu’on a pu avoir pour toi à la taille de ton cercueil, tu te dis, ma foi, je ne leur dis pas que je suis encore là, ils seraient capables de me faire repasser par le tuyau ou de me rebrancher des tuyaux dans mes tuyaux qui pètent, et si tu as faim, tu respires, si tu as envie de faire pipi, encore plus facile à comprendre, tu fais pipi, tiens, tiens, justement, tu te dis, et puis, tiens, pourquoi y aurait que les tuyaux pour avoir le droit de péter ?

Cet article a été publié dans 13. Foin des causalités sans écueil. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

14 commentaires pour Le droit fondamental de péter

  1. atelierlel dit :

    Ma phobie préférée : me réveiller dans mon cercueil ! Haaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !!!

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  2. guidru dit :

    En l’occurrence, c’est moche de ne pas mourir pour de bon, de s’y reprendre à plusieurs fois.

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  3. granmocassin dit :

    Pourquoi le néant, c’est excitant?

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  4. granmocassin dit :

    Toute façon, j’y suis pour rien dans le délire… C’est pas moi qui régit les lois de l’univers ni la marche des planètes. J’essaie simplement de m’approcher de la vérité. Heureusement que c’est pas le gouvernement qui gère le truc, c’est tout ce que j’ai à dire.

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  5. guidru dit :

    Recentrons-nous, les amis : considérez-vous que péter est un droit fondamental, oui ou non ?

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    • granmocassin dit :

      Très cher, nous ne l’avions jamais oublié, mais sans vouloir te décourager, je te renvoie à la Constitution d’Uzupis, ce droit n’y est pas répertorié et elle fait pourtant référence en matière de droits fondamentaux. Mais rien ne t’empêche de déposer un amendement.

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      • atelierlel dit :

        Messieurs, je réclame un peu de sérieux : péter étant un besoin vital, un besoin naturel même, il ne peut être question de droit de péter, et ce devant quelque constitution qui soit. Péter est un donc DEVOIR ! Qu’on se le dise…. Vous pouvez disposer !

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  6. guidru dit :

    Ce serait marrant d’écrire un texte dans lequel tous les besoins naturels deviendraient des devoirs. Des partouzes organisées par l’Etat et interdiction de se défausser pour le citoyen. Y aurait beaucoup moins de personnes pour réclamer une nouvelle Constitution…

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