Le grand réveil

brueghel20

Tu n’y crois pas encore mais tu verras : le matin s’ouvrira au son des trompettes et des vibrations électro-acoustiques qui transperceront le monde.

Des chants de joie réveilleront la ville. Tu es prête ? Regarde. Un groupe de femmes, le visage peint en rouge, remontent la rue en criant ; elles tiennent à bout de bras des torches enflammées avec lesquelles elles embrasent un tas de pneus haut de deux étages ; un jeune garçon chevauche un âne couvert de poussière dorée ; il se frotte les yeux et sort de ses poches des morceaux de papier en forme d’étoile qu’il jette vers le ciel ; des alouettes rapides frôlent son visage et celui des danseurs qui gesticulent au milieu de la place, ils ondulent et portent des chapeaux en forme de lune et leurs jupes traînent sur les pavés ; on fait défiler un char en bois sur lequel se tient un homme avec une tête de bœuf, assis sur un trône il agite un sceptre en papier marché ; à côté de lui, six musiciennes jouent de la guitare électrique ; leur musique sature l’espace et le soleil fait briller leurs instruments à tour de rôle ; tu ne comprends pas ? Plusieurs enfants courent pieds nus au milieu de la foule ; ils grimpent aux branches tordues des arbres ; tu verras, il y aura beaucoup d’arbres, plus grands et plus robustes, et tu pourras, toi aussi, t’y agripper ; près des chars, une femme à tête de louve mange du pain d’épice, elle se lèche les doigts et sa bave dégouline de ses babines et ses avant bras sont couverts de miettes ; une figure dansante, mi ado mi lumière, la bouscule et leurs corps se retrouvent pressés l’un contre l’autre, sa tête d’ampoule dans le creux de son épaule ; des groupes d’hooligans arrachent des affiches colorées des murs de la ville, immédiatement remplacées par plus d’affiches, plus de mots ; une sarabande passe en sifflant ; un garçon se tord la cheville et tombe face contre terre ; il saigne du nez mais est relevé immédiatement par deux centaures qui le portent à bout de bras, très haut dans le ciel, son sang coule à grosse gouttes sur les crânes chauves d’une bande de mimes vêtu de blanc ; l’air est plein de fumée verte s’échappant d’un chaudron ; l’air chaud est plein de poussière, de pollen, de salive et de chants, de flyers et d’insectes, d’abeilles et de moustique et de mésanges grosses comme des balles de ping-pong ; des balles de ping-pong volent dans l’air qui est saturé de sacs plastiques tourbillonnants et de gouttes de sueurs ; la place est pleine d’odeurs, odeur de viande brûlée et de fleurs et de pisse et de corps d’animaux ; mais c’est le bruit, surtout, qui est abominable ; le bruit des claquements de mains ; les cris, la musique de huit milles instruments, partout, agités en tout sens ; les rires ; les corps qui claquent les uns contre les autres ; les pieds qui tapent le sol, et, par dessus tout, le bruit du feu, les flammes gigantesques qui hurlent dans de grands brasiers, tu ne me crois toujours pas ? Va à la fenêtre ! Tu verras milles bras nus comme des serpent porter des carcasses de voitures et les jeter dans les flammes, des mains tendues agitant des branches d’aubépine, des visages, tournés vers toi, te montreront des rangées de dents baguées de bijoux en or, et te tireront la langue, et te diront : descends ! Descends maintenant !

C.B.

Cet article a été publié dans 12. Littérature X pour lectrice et lecteur Y, Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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