Temps normand

1903145-focusC’est un matin comme un autre. En me levant, je jette un œil par la fenêtre. Toutes mes journées commencent par ça. Je sais pas pourquoi, disons que c’est ma routine. Ce matin-là, ô stupeur, je vois pas mon mur. J’écris ô stupeur, un peu pour rire, car ça a rien de stupéfiant.

C’est un jour de brouillard, comme il y en a si souvent dans ce pays. On se lève, quelle que soit l’heure, et on voit un voile gris blanchâtre qui dissimule tout à la vue, qui engloutit tout. C’est le brouillard. Parfois, au cours de la matinée, le brouillard se lève. Parfois, c’est plus tard, dans le courant de l’après-midi. Parfois, le brouillard se lève pas. On peut très bien se lever avec le brouillard et se coucher avec le brouillard, sans qu’il se soit levé de la journée. Je crois qu’il y a des pays où il y a jamais de brouillard. D’autres fois, c’est la brume. Elle finit toujours par se lever. Quand il y a ni brume ni brouillard, alors c’est qu’il pleut. Mon mur, par temps de brouillard, est encore plus beau que par temps gris. Ça doit pas être simple de peindre un mur par temps de brouillard. Il arrive aussi que le brouillard tombe quand on l’attendait pas. Une journée de temps maussade, ciel gris, ciel d’usage et d’usure, journée as usual comme disent nos voisins les Angliches, et pourtant, avant que se couche l’astre solaire, déjà toujours disparu derrière la couche d’ozone dans laquelle, si trou il y a, c’est sans doute au-dessus d’une autre région, derrière les nuages qui obstruent peut-être le trou de la couche d’ozone si on en a un nous aussi, empêchant les rayons du prince de notre galaxie de se glisser jusqu’à nous, et pourtant, avant qu’il se couche, et tout soudain, alors qu’on ne s’attend pas à lui, il tombe, notre ami brouillard et c’est alors que ça se produit, une fois encore, une fois de plus, C’est fantastique, il n’y a pas d’autre mot, tout bonnement fantastique comme dit le professeur de littérature du lycée d’Yvetot quand au comptoir ça parle d’événements paranormaux, nous on voit pas ce que ça a de fantastique, mais bon. Bref, il fait un temps normal, on s’attend à un peu de pluie pour pas changer, ciel couvert, 90% d’hygrométrie, averses de pluie fine entrecoupées de courtes accalmies, jamais on n’imaginerait qu’il va pointer le bout de son nez, pour tout manger comme il peut parfois souvent toujours le faire, durant la nuit, pour mieux nous surprendre au petit jour, on se réveille, on pense qu’il est bien plus tôt, on se dit que les nuages se sont pas encore levés, mais il a bousculé la donne horlogère, saqué tous les repères, c’est sans compter sur lui, et quand on regarde l’heure, on s’aperçoit qu’il nous a bien joués. Mais on en est pas là. C’est le soir, un soir comme un autre, et tout à coup, il est là, sans prévenir, il tombe d’un coup et fait la nique aux prévisions météorologiques, à la nuit, tombe avant elle, lui coupe ses effets, fait le tour du propriétaire et déloge les œufs de la nuit pour s’installer pépère dans son nid, coucou c’est le brouillard, le mur en reste bouche bée, me lance un clin d’œil complice avant de s’effacer, et moi, docile, bien obéissant, je m’assieds dans mon fauteuil, comment est-il au fait, fauteuil en osier ou bridge, ça m’est bien égal, est-ce que je le regarde, c’est un fauteuil à regarder le mur, voilà tout ce qui compte, et d’ailleurs, lui, sait-il quoi que ce soit sur mon cul quand il épouse son assise, qu’il s’y love amoureusement, l’un et l’autre se connaissent pourtant et s’ignorent, mais toujours se retrouvent et c’est encore le cas, ce soir, et nul y peut rien. Le mur a disparu, je ferme les yeux, je le visualise. Et il se passe rien ou alors je sais pas quoi.

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Temps normand

  1. granmocassin dit :

    La poésie du temps gris, le cafard du brouillard, la complainte de la corne de brume. Très bon cette histoire de mur qui disparaît!
    Je me permets en passant de te suggérer un poète normand (La Hague) très sensible au temps qu’il fait. Paul Bedel, découvert il n’y a pas longtemps. Un régal

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