Murmures

Poster-Digital-125_RohbauBientôt, Monsieur le comte va me mettre à la retraite. Je m’en plains pas. C’est pareil. Le travail est une façon de gagner son pain. Travailler importe peu. Ce qui compte, c’est de gagner son pain. L’honneur des travailleurs, je laisse ça à ceux qui y croient. Quand j’ai été pris chez Monsieur le Comte, je m’en serais bien passé. C’est mon père et ma mère qui voulaient que je fasse comme les autres. C’est eux qui m’ont trouvé ce métier. Après tout, il fallait en passer par là. Mais ça ou autre chose… Pour la retraite, Monsieur le Comte dit que je pourrais toujours venir bricoler au château, comme ça, sans être déclaré. On verra.

C’est un matin comme un autre, je me lève et, par la fenêtre, je vois ce que je sais depuis cette nuit. Ça ruisselait dans les gouttières. Il pleut, comme souvent. Pluie fine, on l’appelle crachin ici. Quand il crachine, ça peut durer toute la journée, et même la nuit, et même plusieurs jours de suite. Le temps est humide. Ma mère disait que ça lui donnait des rhumatismes. Mon pauvre Charles, il va encore pleuvoir aujourd’hui. Elle disait ça au lever à mon père. Comme un événement nouveau. Ma mère, c’était un baromètre. Elle donnait la météo chaque matin, à tous ceux qu’elle croisait. Quand je me levais, elle changeait un seul mot à sa phrase. Elle remplaçait Charles par Valère. Mon pauvre Valère, il va pleuvoir aujourd’hui.

La pluie ne m’empêche jamais d’aller chez Monsieur le comte à pied. Pour aller au travail, chaque matin. Pour revenir à mon mur, chaque soir. Je sors de chez moi, longe le mur, sans détacher les yeux de sa robe grise, je suis dans la rue. Aujourd’hui, j’emprunte le chemin qui passe, en coupant par la cité pavillonnaire, devant le terrain où se trouvait jadis la grande décharge, c’est-à-dire derrière la maison. Il y a un autre chemin, plus court, direct, que je prends quand le temps l’impose. Je viens de passer une bonne heure dans mon fauteuil, devant la fenêtre, à regarder mon mur. Mon mur de parpaings. Le matin est un moment propice pour regarder le mur. Chaque fois que je le regarde, c’est quelque chose que j’ai remarqué il y a peu, j’en sors dans un état étrange, je ne sais comment le dire autrement. Ensuite, je chausse mes souliers, mets mon manteau et prends ma besace, et longe mon mur pour sortir dans la rue. Je ne ferme jamais la porte à clé, il n’y a rien à voler chez moi, et s’il y a bien des voleurs à Yvetot, comme partout ailleurs, il faut croire que ma simple maison n’a pas attiré leur attention. Ou que le mur la protège. Ce matin, tout en marchant, je ne pense à rien. Je l’ai déjà dit, je crois, ça m’arrive soudain. Et ça m’arrive souvent quand je marche. Et encore plus souvent quand je marche après avoir passé du temps à regarder le mur. Dans l’état étrange où ça me plonge.

La marche est comme une activité complémentaire, j’en ai pris conscience il y a peu, de celle qui consiste à regarder le mur. En marchant, donc, je ne pense à rien. Facile. Mais ce n’est pas pour cela que mon esprit est libre. Mon cerveau, qui ne pense à rien, se concentre, pourrait-on dire, sur la marche. Sur mes pieds qui foulent le noir bitume, le talon du pied droit qui se pose au-devant de moi, puis le plat du pied qui entre en contact avec la terre ferme, quittée à peine plus tôt, avant que les orteils et leurs phalanges jouent à leur tour leur rôle de point d’appui, et tout cela pendant que le pied gauche, resté en arrière, travaille lui aussi, à tel point d’ailleurs, et avec une telle simultanéité, que quand le pied gauche lui aussi prend  appui sur les orteils, il le fait pour s’envoler et passer devant, laissant le pied droit dont le talon se décolle du sol s’effacer pour passer derrière, c’est cyclique, mais ce n’est pas tout, car la marche engage tout le corps. Mon cerveau se concentre sur mes chevilles, sans perdre de vue les pieds, sur les muscles du mollet et des cuisses qui se tendent et se détendent, à tour de rôle, en fonction de la position de la jambe, devant ou derrière, en appui sur le sol ou en mouvement sans contact avec le sol, et on n’imagine pas combien le cerveau est capable de se concentrer sur plusieurs parties du corps à la fois, et en mouvement qui plus est, car on marche la plupart du temps sans y réfléchir, sans se montrer attentif aux parties du corps engagées dans l’action de marcher, sans prêter attention aux mouvements précis des différentes parties de ce corps, et ce n’est pas tout, puisque les hanches, aussi minime soit leur action, participent de la marche, de même que les muscles fessiers et les reins, sans parler du ventre, des bras qui se balancent au rythme du va-et-vient des jambes, et tout cela en lien, en harmonie avec le torse et les épaules, et sous la vigilance du cerveau qui se concentre sur l’ensemble, ce qui qui ne lui laisse pas à penser.

Le cerveau est sans doute une machine étrange, mise dans un état étrange par un mur. Je sais pas s’il participe de la marche de la même manière que le corps, car la plupart des gens, tout comme ils respirent sans y penser, marchent sans y penser, c’est sans doute que la marche ne sollicite pas leur cerveau, et pourtant les personnes atteintes de sénilité, maladie cérébrale par excellence, ou au dernier degré de la maladie d’Alzheimer ne peuvent pas marcher, je le crois, avec autant d’efficience que ceux qui sont en pleine possession de leurs capacités mentales, et j’imagine que le cerveau exerce une activité de contrôle sur la marche sans que les marcheurs en aient conscience, et cela tout en pensant à mille choses inutiles, détachées de l’activité physique de la marche, mais je parierais volontiers qu’il s’agit d’une erreur de la part des marcheurs qui se livrent à l’acte de marcher sans intégrer à l’action générale de leur corps leur cervelle, au moins un tant soit peu, et qui laissent divaguer leur esprit en pensant à toutes sortes de futilités auxquelles ils pourraient s’adonner librement à de tout autres moments, quand ils sont complètement oisifs ou inactifs, par exemple quand ils sont assis dans leur fauteuil ou leur canapé et qu’ils ne font rien, car enfin, si l’on considère que le cerveau exerce un contrôle sur la marche, même involontaire, même exercé à l’insu de soi-même, lui imposer des pensées parallèles, ne serait-ce qu’une pensée totalement étrangère à l’action de marcher, c’est sans doute lui demander beaucoup, et peut-être même mettre son intégrité en danger, ce n’est pas par hasard si, chaque jour, dans la rue, toutes sortes de personnes, et pas seulement des vieux, s’effondrent subitement, en marchant, foudroyés par un accident vasculaire cérébral, fauchés par une mort subite.

Bien sûr, d’aucuns me répondraient qu’on ne se concentre pas sur sa respiration, comme sur d’autres fonctions corporelles, je pense à la digestion par exemple, mais je serais tenté de leur rétorquer, enfin j’engage un dialogue imaginaire avec des individus qui ne me parlent pas et qui ne s’intéressent en rien au fait de penser sa marche ou sa respiration, voire sa digestion, mais puisque j’entame ce dialogue, je le poursuis, je le poursuis avec moi-même, la contradiction externe me venant à l’esprit, c’est donc moi qui l’apporte, et non d’aucuns, tout cela pour leur objurguer, m’objurguer à moi-même, que penser sa respiration serait après tout une activité de l’esprit aussi noble que de penser à mille fadaises, c’est ainsi que face à mon mur, lorsque je suis installé dans mon fauteuil, devant ma fenêtre, je m’en suis rendu compte il y a peu, car si auparavant je le faisais sans doute sans en avoir conscience, dans l’immobilité qu’impose la position assise et l’activité qui consiste à regarder, et à regarder sans penser, car si aux premiers temps de mon observation du mur – j’étais jeune –, je le regardais en pensant au moins à ce que je voyais, aux différentes tonalités de gris des parpaings, dont je m’étonnais, me demandant justement si ces différences n’étaient pas dues aux plus ou moins grandes quantités de ciment et de sable présentes dans certaines parties du parpaing, et plus encore dans un parpaing ou l’autre, désormais il est bien clair que je ne pense plus du tout, ayant tourné dans ma tête tous les sujets d’étonnement que pouvaient provoquer dans mon esprit les spécificités du mur, et que donc, j’en ai pris conscience il y a peu, si je ne pense à rien en regardant le mur, il est évident que, le cerveau n’étant pas un organe inactif, je me concentre, ou plutôt il se concentre sur ma respiration et ne peut faire que cela puisque je n’aime guère penser à mille fadaises.

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

6 commentaires pour Murmures

  1. guidru dit :

    Je comprends mieux ce que tu m’avais dit de ton projet de n’écrire sur rien. Comme ton personnage réserve l’activité de son cerveau à la marche lorsqu’il se déplace à pieds le long de son mur, à la respiration lorsqu’il regarde son mur sans rien faire, j’ai de même réservé le mien à l’acte de lecture lorsque j’ai parcouru ton texte. Une expérience singulière, une expérience méta comme il se dit de nos jours.
    Tu viens d’inventer quelque chose, vieux. Je me demande dans quelle mesure ce régime dans ton cul a pu t’aider dans l’affaire, te bouchant à des expériences parasites…

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  2. guidru dit :

    Oui, mais toi, en t’attardant sur le rapport du cerveau aux activités, tu donnes une méthodologie que l’on peut transférer à l’acte de lecture. Sans doute était-ce le but de Flaubert, de pousser ainsi le lecteur à se concentrer exclusivement sur la lecture. Toi, tu crées un parallèle qui permet de le faire avec méthode.
    Ne sois pas si modeste !…

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