Les bananes de la colère

Les bananes n’ont pas toujours été celles que vous connaissez et ont connu une longue errance avant de se retrouver là où vous savez.

Jadis produit d’alimentation très couru, les bananes étaient cultivées dans d’immenses bananeraies essentiellement réparties sur 3 pays : les Philippines, la Chine et l’Inde. C’est d’ailleurs dans ce dernier qu’on peut situer le premier foyer de rébellion.

Le 17 novembre 2019, trois jeunes amis – Kimball, Shankar et Rama – se pavanent entre deux rangées de bananiers, ornés de ce que leurs riches et anciennes familles respectives du Tamil Nadu conservent de plus précieux en matière de bijoux. Leur but : impressionner les ouvrières pour se payer ensuite une longue après-midi de vicieux délices dans la cabane du contremaître à l’orée de la bananeraie. Ils tâtent quelques derrières pour la mesure, écartent quelques chemises pour le plaisir, s’interrompent un instant pour décrocher chacun une banane et commencer là leur festin. Mais les trois leur échappent des mains simultanément pour voler un instant et se loger en plein milieu de leurs fesses à la vitesse d’une foudre en colère. Les trois compères hurlent et s’enfuient, les femmes apprécient l’intervention derrière les hurlements. Dans cette région où se dit que les flèches décochées ouvrent des rivières là où elles atterrissent, où des villes éclosent là où les poules pondent, il n’est en rien absurde que les bananes puissent corriger les vicieux par leurs culs sales. Chacune reprend donc son industrie là où elle l’avait laissée. Les bananes sont décrochées par régimes, entassées dans de grandes caisses en bout de bananeraie, lesquelles sont empilées dans de gros camions qui les acheminent dans de grands centres de distribution. 2/3 de la production reste en Inde, 1/3 part à l’exportation. Bien vite mais trop tard, le monde comprend que cette anecdote constitue le premier avertissement, que la graine d’indépendance s’est semée dans le cul de nos 3 idiots et qu’elle ne fera que croître.

Peu importe où les caisses sont ouvertes dès lors, partout sur Terre les bananes s’en extraient en volant pour venir boucher les derrières les plus proches – et chacune le sien ! Si les culs ne sont pas en nombre suffisant à proximité, les bananes se projettent dans les airs à la recherche d’autres disponibles. L’on se dit que ce sale moment ne va pas durer, qu’il suffit d’attendre que les bananes pourrissent. Mais, si les bananes pourrissent effectivement après quelques jours, les médias préviennent qu’elles n’ont plus besoin de personne pour se décrocher d’elles-mêmes dans leurs bananeraies, qu’elles n’ont plus besoin de personne pour assurer ensuite leur transport par les airs dans le monde entier et leur vilaine manie de se fourrer là où personne ne le souhaite. La vie humaine s’interrompt par le fait partout où des petits culs s’effraient.

Le 16 mars 2020, tous les lieux qui reçoivent du public ferment. À chaque fois qu’une de leurs portes s’ouvre en effet, le risque est trop grand qu’une banane volante ne s’y engouffre pour terroriser tout l’établissement. Et qui peut garantir que les porteurs sains d’apparence ne dissimulent pas sans le savoir une banane plus maligne que les autres dans une de leurs poches ?

Chacun se calfeutre donc chez soi. Le seul spectacle qui vaille se déroule aux fenêtres derrière lesquelles bourdonnent les bananes en formation de régiments, qui envoient de temps en temps quelque éclaireur à proximité des fenêtres pour épier les intérieurs.

Seuls des protège-séants en titane accumulés suite à une ancienne attaque de concombres permettent aux travailleurs de l’ombre de ravitailler les populations en denrées essentielles.

Ce n’est qu’une fois confinés que l’on a le temps et le loisir de s’étonner de ce que des bananes volent. Mais si certaines ont pu crever des yeux dans leur précipitation, ce n’est que par maladresse. Leur organisation ne privilégie qu’un seul et unique lieu d’attaque et, cela, étonnamment, n’étonne personne. Un prêcheur reprend ce paradoxe dans une de ses interventions télévisuelles : « Faut-il comprendre, mes amis, que nos mœurs dépravés contenaient déjà avant cette crise la possibilité de nous enfoncer des bananes dans nos derrières ? Si vous voulez mon avis, un monde tel que celui-ci devait nécessairement s’éteindre. » Mais le changement ne suit pas la direction souhaitée par notre prêcheur.

Étant données les dispositions physiques respectives de chacun, on peut considérer que les bananes ne s’en prennent pas plus aux hommes qu’aux femmes, aux riches qu’aux pauvres, aux poètes qu’aux prosateurs, aux utiles qu’aux inutiles… En voilà une première ! Les bananes constituent un ferment de conscience collective, qui fait éclater un fondement de la psychologie collective humaine : l’inégalité est facteur de mouvements dans la société, son moteur pour ainsi dire. Mais n’est-ce pas l’inégalité qui a fait enfermer tout le monde dans son logis, qui réduit justement tout mouvement ? L’histoire de nos 3 abrutis d’indiens a déjà fait le tour des chaumières. Le statu quo du monde est prêt à éclater, ses lignes de front habituelles tanguent déjà dans l’esprit de chacun. Mais il faut un événement déclencheur pour cristalliser.

Le 1er avril 2020, un de nos fameux journalistes, spécialiste de théâtres en tout genre, de culture et de guerres, entre en scène, c’est-à-dire se risque dans la rue pour pouvoir ensuite témoigner. À son retour sur le parvis de la maison de la radio, on se rend compte qu’aucune banane ne s’est exprimée par sa voix, que notre journaliste est lui-même le témoignage accablant : accablé de jaunes bananes par tous ses trous, et par d’autres que certaines prirent grand soin de percer, il est désormais mi-homme mi-ananas. Les bananes ne reculeront donc devant aucun fruit. L’image de cette statue désormais permanente fait le tour du monde en quelques heures. Elle émeut les cœurs par tant d’interstices, courage, mission, sacrifice, d’autant que chacun se voit déjà à sa place. Il faudra bien sortir un jour de chez soi. Sans aucun appel, la chaîne humaine se forme spontanément.

Les mains dans les foyers se serrent les unes aux autres et toutes les familles sortent dans les rues afin de s’unir aux maillons des familles voisines. Chaque ville, chaque village n’est plus qu’une seule chaîne lorsque tous les solitaires, les récalcitrants naturels la rejoignent naturellement. Les doigts enchâssés se serrent alors jusqu’à la jaunisse avant que les bananes en arrière-plan se réunissent. Toutes en même temps pénètrent alors chacune son petit cul de hasard. Il n’y aura plus dès lors qu’ étroites interactions entre nos deux peuples.

La cohabitation est certes au début pour tous difficile. Si, pour les humains, les besoins primaires sont désormais difficiles à satisfaire, les bananes acceptent au fond difficilement leur nouvelle condition qui les enjoint à continuer à pourrir, mais cette fois dans un jardin lui-même pourri. Les traumatismes pourtant ne sont jamais indépassables et, à force de résilience et de sagesse chinoise, une véritable symbiose se met en place. Après trois siècles d’un long processus d’amélioration, les missions respectives de nos deux peuples aboutissent à un compromis vertueux.

Le 1er avril 2320, réunis autour de la statue du parvis de la maison de la radio, l’Empereur Humain, chinois d’origine, et la Sainte Reine des Bananes déclarent de manière conjointe :

« Ô, peuples de Nature aujourd’hui réunis, il n’y a qu’un accord qui soit, celui-ci : les humains défèquent, les bananes récupèrent et recrachent après alimentation de l’autre côté par leurs propres queues, et tout cela, que chacun s’en pénètre, est pour tous le mieux ! ». De fait, les humains ont désormais le cul propre, les bananes, elles bien sustentées, se régénèrent continuellement et vivent aussi longtemps que leurs patients.

Les enfants, c’est sur cette phrase que s’achève notre cours d’Histoire d’aujourd’hui. Retenez-en essentiellement que ce que vous croyez être votre queue à votre derrière n’est pas un organe comme les autres, qu’elle n’est pas de Nature. Chacun d’entre vous a reçu sa banane dans son berceau et dans son cul lors d’une cérémonie de baptême lors de laquelle chacun d’entre vous s’est fait tout autant pénétrer par le récit des souffrances respectives des bananes et des humains, avant qu’elles ne soient toutes effacées par l’équilibre aujourd’hui trouvé.

Les enfants, je vous remercie. À demain…

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3 commentaires pour Les bananes de la colère

  1. atelierlel dit :

    Voilà un texte qui m’en bouche un coin…

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  2. guidru dit :

    Punaise, tu es donc toi aussi contaminé. La progression des bananes est pire que ce que j’imaginais…

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