Pellicule inflammable

Il lui envoya ce sms : « Mais, à force de nuances, je ne risque pas de m’étouffer dans mes propres poils ? »

Seulement ce trait d’esprit qui se voulait corrosif embrasa cette fois toute la pellicule de sa propre vie par cet instant où le message fut expédié. Il avait hérité par malchance d’une pellicule à base de nitrate extrêmement inflammable, un ancien matériau trop fragile pour cette époque numérique. Pourtant il avait écrit et envoyé d’un simple clic comme si telle pellicule ne nécessitait aucune mesure particulière de préservation.

Qu’avait-il écrit de si corrosif ? La pellicule se serait embrasée un jour ou l’autre. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois qu’elle s’embrasait avant de renaître de ses cendres, telle le phénix. Cette fois tout de même…

Elle ne lui répondait pas. Plus personne d’ailleurs ne lui envoyait le moindre message. Sans doute avaient-ils tous décidé de le bloquer. Ou les Autorités s’étaient-elles réunies suite à son sms pour l’isoler du monde en empêchant ses connexions numériques.

Et que lui avait-il dit cet après-midi là ? Qu’il la trouvait « étonnamment subtile ». Car il est vrai qu’il la trouvait subtile, à la faveur de révélations successives si quotidiennes que ses prises de conscience ne pouvaient jamais avoir au mieux qu’un train de retard. Tout se réécrivait en même temps que la combustion, l’attention se déplaçait de détail en détail, de mot en mot, de « subtile » à « étonnamment ». Étonnamment. Avait-il insinué qu’il ne pensait pas qu’elle l’était habituellement ? Pas du tout. Mais la combustion mélangeait tout en lui selon des courants de convection. Et il ne savait alors plus, introduisant en lui la possibilité d’un autre qui n’aurait pas tout à fait les mêmes intentions que lui. Toujours cette histoire de nuances…

Cet après-midi, elle lui avait montré les pointes qui lui avaient poussé comme des écrous sur les rotules. « Tu penses bien que j’ai eu peur quelques temps de les voir grandir indéfiniment, mais, non, elles sont mes alliées maintenant… J’avais besoin de stabilité dans ma vie, j’en ai ! »

« Et moi, mes poils, répondit-il, regarde mes poils ! » À chaque nouvelle relation torride en effet, il pouvait localiser une nouvelle poussée de poils sur son torse, par l’effet sans doute d’un excès de testostérone. « Tu es là, regarde, juste à côté de mon nombril ! »

Elle lui avait alors fait cette subtile remarque sur cet étonnant corps tout de même qui ne pouvait s’empêcher d’inscrire en lui les nuances de l’existence. Pour être honnête, il n’avait pas écouté cette remarque subtile dans ses plus profondes nuances, ce résumé n’en était qu’un piètre. Elle avait parlé, il avait essayé d’écouter, mais l’entendre évoquer l’idée de nuance avec dans la voix et les arguments tant de nuances l’avait tellement fasciné qu’il n’en avait pu en engager lui-même la moindre. Pour donner le change, il avait laissé son regard flotter sur les subtilités du visage en face du sien et elle s’était naturellement cru photographier en argentique, sur une pellicule sensible, en négatif tout à la fois, avec toutes ses profondeurs donc. Mais alors il avait prononcé : « Tu es étonnamment subtile ! ». Elle lui avait semblé touchée et il l’avait prise dans ses bras pour célébrer leur compréhension mutuelle.

S’il n’avait pas vraiment compris cette remarque sur les nuances, de la même manière n’avait-il pu naturellement saisir – il saisissait tout maintenant – ce qu’avait renfermé la réaction émue qui avait suivi. Bon dieu, elle avait bien entendu été touchée par la déception, une immense déception doublée d’elle-même presque instantanément, une déception de ne pas avoir été comprise tout d’abord dans ses propos, enfin dans l’expression de ses émotions. Et il avait fallu qu’il se commette encore plus.

Il en était là de ses 40 ans qu’il ne voulait pas les voir passer le relais à ses 41 ans sans qu’il ait écrit son premier roman. Cet ultimatum qu’il se donnait maintenant lui avait fait oublier qu’il avait quelqu’un dans ses bras et, empêtré dans sa certitude d’une connivence entre eux qui la réduisait mécaniquement à un statut d’autre lui-même, il lui avait exposé avec suffisance cette idée d’histoire qui le tenaillait, une histoire étrange avec un personnage principal qui réussissait par d’étranges moyens à extraire du décor du monde toutes les personnes qu’il rencontrait pour leur enlever toute perspective. Les ayant réduits à deux dimensions, il pouvait alors les faire coulisser les unes à côté des autres comme des découpes de magazine et les réutiliser pour créer des bandes dessinées. « Il me semble qu’il y a un rapport avec ta remarque subtile, non ? » Évidemment qu’il n’y avait aucun rapport et qu’il avait voulu faire son intéressant. Plus fondamentalement, la pauvreté de ses idées qui partaient par-dessus le marché – qu’était cette expression d’ailleurs ? Il faillit cesser là son monologue intérieur. Un marché par-dessus lequel on pourrait passer. Tout de même… – dans tous les sens n’avait fait que souligner sa peur congénitale de toutes les règles et, en-deçà, son incapacité à en comprendre aucune. Rien de moins que pathétique. À ce moment pourtant, toute leur conversation lui avait paru babillage innocent, alors que, à tout considérer avec recul, il avait tout de même alourdi la charge de sa compagne d’amères déceptions en toute indolence. Puis il avait fallu qu’il envoie ce sms pour parachever son œuvre.

Il reçut alors un sms en réponse au sien : « Non, toi, tu ne risques rien ! Sinon, ta remarque de tout à l’heure m’a beaucoup touchée… Merci ! »

Bien sûr qu’il ne risquait rien, la nuance chez lui ne pourrait jamais se réduire qu’à quelques poils, qui tomberaient même un jour ou l’autre par manque d’entretien ! Quant à ses nuances à elle, elles étaient toutes exposées en un « Merci ! », ainsi placé tout à la fin comme une sentence, qui signifiait évidemment qu’elle était heureuse qu’il lui eût donné cette occasion de le percer enfin à jour. Sa pellicule n’était déjà presque plus qu’un tas de cendres et il pouvait sentir sous ses fesses un sang en ébullition qui projetait son identité dans tous ses hasardeux méandres.

Les souvenirs de sa journée de travail s’invitèrent avec une légère promesse d’allègement. N’avait-il pas en effet beaucoup ri avec ses collègues à la pause-déjeuner ? Son auto-dérision avait semblé à tous infinie et ils avaient tous surenchéri de bon cœur. Ses fesses en feu, l’assise de ses impressions se révélait instable : se pouvait-il que les blagues qu’on lui avait faites n’eussent jamais été des blagues ? Il était désormais évident pour lui que le second degré qu’il avait employé pour cacher sa susceptibilité n’avait traduit aucune auto-dérision, tous avaient ri de lui finalement, ayant compris bien entendu sa piètre tentative, guère plus que le faux détachement auquel s’obligent les enfants au milieu de discussions d’adultes. Dans son esprit, derrière sa compagne voyait-il maintenant tous ses collègues alignés qui prononçaient en chœur : « Merci ! ». « Merci qui ? », tentait-il dans une ultime démonstration d’auto-dérision. « Qui tu es vraiment ! », concluaient-ils. « L’imbécile ultime ! »

Il ne leur en voulait pas. Ce record en valait bien un autre finalement, qui ne risquait pas du moins d’être battu de sitôt. Et puis qui n’aurait pas été tenté de se moquer d’un imbécile ultime ? Lui le premier aurait flagellé avec bonhomie un pitre tel que lui, l’aurait cuisiné jusqu’à cuisson, jusqu’à ce que le four sonne pour annoncer que l’imbécile ultime, à point, avait encore réussi à se dépasser.

Cela lui servait à quoi de penser à tout cela ? Avait-il l’intention de s’appréhender en totalité pour cracher ensuite comme un pépin sa seule véritable manière ? Laquelle prendrait le relais ? Une toute fausse sans doute, qui ne tromperait personne. Elle lui écrivit : « Bonne nuit ! », sans nul doute en souhaitant qu’elle fût pour lui la dernière.

Il dégaina comme à son habitude son pistolet imaginaire avec balles imaginaires et le pointa contre sa tempe avant de presser la détente avec son doigt réel. Comme un nuage de sauterelles qui aurait abandonné son épaisseur stridente, autour de lui flottèrent innocemment toutes les substances de son existence, toutes infimes portions de sa pellicule, poils, pointes, bras, bandes dessinées, remerciements, nuances, blagues, rires, fesses, lui-même étant réduit à l’état de nombril, pas plus qu’une substance parmi les autres. Il s’endormit dans cet édredon de lui-même.

À la décantation, un oiseau se mit à gazouiller au-dehors. Il avait bien dormi. La pellicule reconstituée défilait en surimpression de sa fenêtre, éclairée par le plein soleil, invité lui-même par l’oiseau à étendre sa douce chaleur sur le monde.

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