Finance is a bitch

Au début, ça n’allait déjà pas très bien, mais les choses empirèrent encore par la suite. Notre époque fut vraiment celle de la victoire et de la domination écrasante de la Tuyauterie sur le monde. Tout traversait tout et tout était en transit : nous étions parcourus de tubes et de fils, qui constituaient la base de nos mathématiques, de notre science, l’unité fondatrice de nos architectures collectives et intimes. Notre vision était tubulaire ; notre physique était filaire, et la musique qui était diffusée dans les grands axes de transports souterrains l’était aussi. Nous évoluions dans des tunnels sinueux et on faisait durer nos corps bien au delà de leur date limite en nous enfonçant, dans la gorge et dans l’anus et le long de la colonne vertébrale des baguettes de plastique souples ou rigides, qui nous servaient de structure osseuse et remplaçaient parfois l’entièreté de nos os. J’avais fini par me faire poser une prothèse de ce type, qui partait de l’arrière de mon genoux droit et remontait tout le long d’un nerf jusqu’au bas de ma nuque, et qui soutenait mon corps, l’empêchait de s’effondrer comme une masse amorphe dans les moments d’épuisement ou de stress trop intense. Voilà ce qu’il en était des progrès de la médecine. 

Par ailleurs, l’économie mondiale ne se portait pas trop mal : depuis que l’argent était devenu une abstraction totale, une suite de 1 et de 0 soutenus par un stimulus électrique, et depuis qu’il fonctionnait en circuit fermé, la Finance avait développé une conscience propre, et décidé qu’elle pouvait à présent vivre de manière autonome et se passer de nous. Désormais, le système informatique n’avait plus besoin ni de banquiers, ni de traders pour faire circuler les dettes, les plus-values et les bénéfices. L’économie avait du en avoir assez d’être manipulée par des incapables, et avait décidé de s’émanciper. Elle gouvernait désormais le monde comme une divinité capricieuse mais égalitaire, qui redistribuait de manière aléatoire le budget des états, prenait aux plus riches pour donner aux plus pauvres, avant d’annuler son geste le lendemain, faisant et défaisant sans logique précise les nœuds monétaires. Une des promesses du capitalisme tardif s’était réalisée : on pouvait un matin se réveiller milliardaire, alors qu’on était à découvert la veille. Le rêve néolibéral aussi s’était produit : l’économie se régulait toute seule, et ne prenait même plus en compte les vaines tentatives des états et des banques d’insuffler ou de retirer de l’argent sur les marchés. La plupart des magnats de la finance déploraient pourtant cette situation : pour nous, petites gens, l’insécurité avait toujours fait partie de nos vies, mais eux avaient perdus toutes leurs fortunes du jour au lendemain. On sentait bien qu’ils n’étaient plus si à l’aise, et leurs assurances que la situation allait bientôt revenir à la normale ne trompaient plus personne. Ils tentèrent de reprendre le contrôle de l’Economie par la force, à grand coup d’algorithmes mathématiques et d’incitations à l’autodiscipline populaire ; mais rien n’y faisait. Plusieurs prix nobels se réunirent afin de plaider leur cause auprès d’elle; mais le lendemain matin, l’équivalent du PIB de l’Allemagne fut reversé sur le compte de l’employée du snack en face de chez moi. 

Au début des années 2000, les gouvernements occidentaux avaient inventé avec génie l’état d’exception, celui de la crise permanente : cette crise-là, cependant, semblait nous emporter comme un tourbillon fou vers une fin imminente. Pas de promesses de retour de croissance et pas de stagnation non plus, mais plutôt l’enchainement continu 

de mauvaises nouvelles, toutes pires les unes que les autres. Des profs d’université donnaient des cours d’économie dans les parcs et les jardins. Les monnaies parallèles se développèrent à toute vitesse. Nous baignions dans une ambiance de panique hystérique mêlée à un sentiment de libération complète. Je me disais qu’à l’image des peuples païens et des enfants non baptisés, qui, détournés et ignorants du regard de Dieu, ont fini par en être ignoré en retour, nous devrions arrêter de nous préoccuper de l’Economie, et qu’elle cesserait alors de se préoccuper de nous. 

« Finance is a bitch ! » s’exclama le président du FMI en sortant d’un énième congrès à Bruxelles ; ce à quoi les militantes sorcières écoféministes, les employées intérimaires des succursales du net et les cryptomonétaires anarchistes et tous les autres qui manifestaient aussi devant les grilles du parlement répondirent : « Good for her ! » 

C.B.

Cet article a été publié dans Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Finance is a bitch

  1. guidru dit :

    Texte suivi d’une soirée mémorable, avec sans doute un rapport de cause à effet. Bravo à Claire pour ce texte plus que stimulant et merci à elle pour ce que nous avons vécu ensuite !

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s