Le joli prénom de Rose

Rose pénétra dans le camp d’entraide où elle avait l’intention de placer enfin ses pas dans les pas des autres.

Trois vieilles femmes se dégageaient d’entrée de la masse, autour desquelles s’établissait, équitablement répartie en nombre, la populace. Rose comprit d’emblée que charge leur revenait d’établir un compte exact des Perditions dans ce camp afin d’y assurer l’équilibre d’un Bonheur.

Chacune de leur main droite, main de Justice, accueillait un crapaud qui coassait chaque sentence en rotant, tandis que la gauche, main de Justesse, marquait le rythme de leur prêche. Rose s’approcha de la première de ces 3 femmes :

« Cette jolie femme – la vieille désigna une place vide à sa droite – cette jolie femme n’a refusé les avances de son beau-frère que deux fois, la troisième lui sema une mauvaise graine dans le ventre. Elle eut beau prétexter un Amour durable, neuf mois suffirent pour l’effacer d’horreur !… » Son crapaud rota et sa main gauche interrompit son rythme, saisit virtuellement un économe à éplucher les patates pour extraire de terre avec sa pointe un mauvais œil noir :

« Une tête toute ridée de vieillard déforma alors son sexe désavoué et des mains calleuses en agrippèrent les parois. Mais ce n’était encore… »

La suite des mots ne put supporter d’étaler ainsi les conséquences funestes et laissa place à une seule grimace renfermée.

L’entraide promise à Rose ne devait pas s’encombrer d’Amour, admit-elle, une ligne claire devait sans doute être tracée entre les deux pour les délimiter. Par l’effet de son imagination, une ligne s’établit sous ses pieds, qu’elle suivit précautionneusement. Lorsqu’elle releva la tête, la deuxième vieille femme poursuivait un prêche :

« Le vieillard sortit, puis un autre, puis une armée, Messieurs-Dames ! Tous ces vieillards marquèrent les festivités annuelles de la ville décadente – qui avait pu produire telle ignominie – en se déversant dans ses rues. Pas un citadin ne survécut à la vision de tant de gluance en lieu et place de saines apparences… Allez vous y promener, seules quelques fumées échappées des soupirails concèdent quelques promesses de chaleur. Les vieillards, voyez-vous, ont élu domicile chez nos défunts citadins… »

Son crapaud coassa au lieu de roter, si bien que la vieille lui tapa le dos, qu’il émit un authentique rototo :

« … et laissent pourrir leurs corps dans leurs propres caveaux… »

Rose était jolie comme son prénom, avait la naïveté de qui ne soupçonne rien de sa véritable condition. Elle saisit alors un fil qui la reliait à la troisième femme pour s’en aller quérir une conclusion :

« Mais la Providence sait se montrer clémente bien entendu. Notre jolie femme ne délivra son dernier soupir qu’après un seul petit mois d’extrêmes souffrances. Entre ses jambes, une ultime créature lui rendit hommage en emportant son souffle, poussant le même cri que celui de ses entrailles. Engluée tout d’abord dans les dernières substances de sa génitrice, la créature sécha sous la bonté des Cieux et les pétales de son visage se décollèrent les unes des autres. Cette enfant, Messieurs-Dames, vient justement de nous rejoindre ! »

Son crapaud siffla devant la belle conjonction des choses. La troisième femme le gifla pour sa mauvaise poésie et il consentit à roter en toute prose :

« Elle s’appelle Rose ! »

Après la caresse de cette révélation, face aux yeux émerveillés de la populace devant elle qui pouvait enfin admirer les preuves d’une clémence en sus de celles d’une entraide, Rose s’envola en imitant ces fleurs qui agitent leurs pétales sous le vent à la manière des papillons. Rose avait donc une mère, sa vie ne s’arrêtait pas à sa naissance, s’inspirait des générations passées et puisait même jusque dans le creuset de la Création. Les couches successives des Cieux furent percées et Rose s’exposa directement au Soleil, un homme qui trouva ces mots simples :

« Rose, on dirait que tu as changé de prénom… »

Rose soupçonna les sermons mortels qui s’étaient déversés sur elle depuis sa naissance, qui lui avaient fait pénétrer ce camp à la recherche d’entraide, de lui avoir pâli définitivement la peau et elle eut honte de sa condition, rougit :

« Là, c’est mieux, le rouge se mêle au blanc, tu es bien Rose ! », dit-il.

Rose se précipita dans ses bras et l’homme lui raconta une autre vie que la sienne, celle qu’il lui assura être la sienne si elle en décidait ainsi. Le joli visage de Rose prit successivement toutes les possibles teintes de son prénom, toutes celles de cette vie qu’elle n’avait jamais connue et elle s’enfonça dans le moelleux de ses tenants, autant de promesses qui n’avaient pu encore être dévoyées, qui s’entrechoquèrent d’excitation comme sur les parois d’un cocon et feraient à Rose un refuge jusqu’à sa mort et d’autres naissances.

« Reviens, Rose… » Pourquoi essayait-il de la faire revenir ? Elle était déjà en lui.

« Où t’es-tu enfuie ? » Je suis dans ton cœur, glapit-elle, mais l’homme ne semblait plus l’entendre. Alors Rose entendit le rot d’un crapaud à travers les parois, sentit le fil attaché à un de ses pieds la tirer depuis le sol et la dénicher de son cocon, enfin une main posée sur son épaule :

« Reviens, Rose… Où t’étais-tu enfuie ? », reprit la troisième femme.

« Tu es avec nous, Rose, et il te faut maintenant tracer une ligne claire entre clémence et entraide.

Voyez-vous, Messieurs-Dames, notre Rose ne peut s’empêcher de succomber à l’homme. Ceci est la tare de son sang…

Méfie-toi, Rose, l’homme est un écrivain, son Mal est le pire d’entre tous.

Il ne peut se lancer dans la rédaction de son livre que lorsque toutes ses parties sont bien agencées. Mais il doit se sentir capable de les appréhender toutes en même temps, à n’importe quel instant, ce qui est strictement impossible sans quelque artifice. Il prend l’habitude de stocker chacune, une fois bien avancée, presque achevée, dans une partie de son corps, en choisissant l’organe le plus adapté en fonction de je ne sais quel symbolique personnel. La folie de cet homme, Rose, prend corps définitivement lorsque toutes les parties de son corps sont investies de la sorte. Alors il peut donner vie à son roman en se regardant dans un miroir. Ne vois-tu pas l’écrivain qui se regarde en toi désormais ? Tu es son cœur ! »

Avec sa main gauche, la troisième femme empoigna un long couteau. Elle allongea à terre le corps de Rose et délogea tout naturellement le cœur de Rose de sa boîte :

« Le corps de cet homme n’est plus le sien, Rose, il est son roman. Une fois la dernière ligne écrite, son corps disparaît, vidé de toute substance. Comment veux-tu que ses organes lui survivent alors, Rose ? »

Les deux autres vieilles femmes vinrent aider à maintenir le corps en convulsion de Rose, pendant que les trois crapauds à proximité faisaient un concours de rots pour patienter. Le sang de Rose s’échappa en totalité de son corps, empruntant les lignes désormais claires entre Amour, clémence et entraide pour s’écouler jusqu’à la rivière proche.

Leur démonstration achevée, les trois femmes se dirigèrent vers un autre camp, celui de bonté.

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