Infâme doublure

téléchargementJe me regarde dans le miroir de la salle de bain : mes cheveux, encore mouillés de la douche, sont hirsutes et parsemés, tout comme mes sourcils, trop longs et ébouriffés, qui s’échappent du tracé de leur implantation, attirant le regard sur la paupière de l’œil gauche, marquée par deux opérations et qui tranche avec celle de l’œil droit, restée lisse et dont les cils ont gardé leur longueur initiale, contrairement à ceux de l’œil blessé par le retour de flamme explosif d’une nappe d’essence qui m’a projeté à cinq mètres du tas de bois humide que j’essayais d’allumer à l’aide d’un bout de papier embrasé, tendant une main inconsciente vers les vapeurs volatiles du carburant, ce qui n’a rien à voir avec les cernes bleus et les poches sous mes yeux, dont l’origine est sans nul doute une tendance à la boisson confirmée par des petits vaisseaux roses et bientôt mauves qui strient la terminaison de mon appendice nasal, au-dessus d’une bouche aux commissures tournées vers le bas et aux contours finement ridés et ornés de poils blancs qui envahissent tout mon menton, dont je dois à la vérité de la photo d’identité tendue par le miroir de dire qu’il est double et s’affaisse sur une pomme d’Adam qui ne réapparaît que si je lève la tête, bref la peau du bas de mon visage semble se détacher de son support et s’amollir, tout comme mes épaules, dissymétriques – la pratique des sports de raquette a développé la musculature, qui s’est ensuite relâchée, du bras droit, pas du gauche –, sont tombantes et mes pectoraux flasques, ce que souligne la lumière crue des néons renvoyée par le tain du miroir, tout comme elle le fait pour le creux du sternum qui trône au-dessus d’un petit ventre renflé, hiver comme été, et qui ne retrouve plus jamais, même pour quelques mois, sa forme plate de jadis, les bourrelets de graisse noyant le nombril dans des plis disgracieux qui sont au nombre de quatre et partent de sous les côtes flottantes, bien visibles, car si mon ventre est gras, ma cage thoracique reste celle d’un maigre étrangement taillé, les hanches tombant dans l’exact prolongement des épaules, le torse trop fin s’élargissant sur un abdomen adipeux, à la verticale d’un sexe, qui tourne la tête vers le sol, un sexe sans particularité, alors que les deux testicules, par leur disposition comme par leur taille respective, respectent la loi générale de l’asymétrie qui organise l’ensemble de mon corps, et cet homme déjà vieux, là, dans la glace, qui me regarde avec froideur est un autre, car il a pris la place de celui qui vivait dans cette maison, ils se ressemblaient un peu, et le voisinage n’a rien vu à la substitution, l’autre, le plus jeune, malgré une certaine absence de corps, était parfois agréable à voir, celui-là, qui l’a évincé, éliminé peut-être, n’a rien pour plaire, l’un était léger et joyeux, parfois frivole, l’autre semble vouloir paraître profond et cache mal une vanité évidente, une vacance, un vide intérieur certain, celui d’un usurpateur sans charisme qui a doublé son presque semblable pour prendre sa place et transpire la solitude et l’ennui – personne ne le fréquente et il ne fréquente personne –, car il n’a jamais appris à donner et, sentant trop bien cela, les gens évitent à juste raison ce vieillard égoïste et hideux dont le corps se dégrade à vue d’œil dans ce miroir qui m’observe et déjà lorgne vers la tombe, accélérant le temps pour s’y précipiter, et la vermine, issue de ses tissus, anéantira, et c’est bien ainsi, jusqu’à la dernière trace, le passage sur terre où elle anticipe sa putréfaction de cette doublure infâme.

E.B.

 

Cet article a été publié dans 5.11 La transformation physique, Non classé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Infâme doublure

  1. guidru dit :

    Je croyais qu’il fallait éviter d’inclure trop d’éléments autobiographiques dans un texte… 🙂

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