L’Heure Noire

Rue-des-bons-enfantsLe crime aurait eu lieu une nuit, que la police scientifique finirait bien par dater, et dont l’horaire exact n’importerait pas encore, même s’il serait nécessaire pour l’avancée de l’enquête d’en approcher au plus près, pour le moment on ne pourrait que supputer, on tue souvent, la nuit, et il y aurait sans nul doute une heure,

enfin il devrait bien y avoir une heure, une heure précise qu’on pourrait nommer Heure Noire, avec ses majuscules de majesté, bien plus propice au meurtre que d’autres, par exemple les premières heures de la nuit pendant lesquelles la vie nocturne bat son plein et les témoins potentiels sont donc nombreux, bien plus nombreux que pendant l’Heure Noire, puisque désormais nous l’appellerions ainsi, mais le petit matin ne pourrait guère être considéré comme le moment idéal pour tuer, tout particulièrement en ville, et le crime qui nous occuperait aurait été perpétré dans une ville, car si l’on considérait que dès cinq heures du matin les batteries de véhicules de nettoyage de la voirie des services d’hygiène de la mairie se mettent en branle et, ce serait toujours ainsi qu’elles procéderaient, se regrouperaient et avanceraient en faisceaux, se déployant dans les rues et les ruelles d’un même quartier, ce qui interdirait toute velléité d’homicide, car alors le meurtrier œuvrerait sous le regard perçant des phares des véhicules de nettoyage et le geste consistant à poignarder, tuer d’une balle, assommer ou égorger, autant de gestes qu’on ne peut exécuter en dehors d’une certaine emphase, et donc sans discrétion, avec lyrisme en quelque sorte, le lyrisme du geste assassin ne pouvant s’exercer en toute discrétion que dans une nuit absolue, en tout cas pas sous le regard scrutateur des phares de véhicules, qu’ils soient de nettoyage ou pas, ce geste donc, exécuté sur les coups de cinq heures du matin, apparaîtrait inévitablement comme ostensible et ne manquerait pas de provoquer une série de témoignages d’employés de la ville qui feraient avancer l’enquête avec trop de rapidité, au goût du meurtrier tout du moins, et mèneraient sans coup férir à l’élaboration d’un portrait robot très fiable et à une arrestation dans les plus brefs délais du coupable dont la justice et la presse parleraient comme du présumé coupable et comme d’un accusé, non comme d’un criminel avéré, jusqu’à ce que le verdict soit rendu par le juge chargé de l’affaire, non, l’Heure Noire, vous l’auriez compris et sans doute déduit par élimination, serait comprise entre, à peu de chose près, trois heures trente du matin et quatre heures trente du matin, quatre heures quarante-cinq au plus tard, au moment où tout dort, même si jamais dans une ville tout dort, surtout aux petites heures pâles de la nuit, et même pendant l’Heure Noire, si, tout de même, durant l’Heure Noire, tout dort, ou presque, mais il faudrait se méfier de la ville qui dort, puisqu’elle ne dort jamais que d’un œil, et le meurtrier, qui voudrait commettre son acte en disparaissant sans laisser de traces, sans laisser d’indices, sans avoir été vu, ou alors seulement entraperçu, sans que son geste, aussi ostensible serait-il, ne s’élabore sous l’œil indiscret de quelque témoin, ce meurtrier, donc, choisirait l’Heure Noire, une heure connue des seuls hommes de la police et du grand banditisme, et c’est donc ce que celui-là aurait fait puisque l’enquête n’aurait à ce moment de son développement mis la main sur aucun témoin, en revanche, et c’est ce qui pourrait donner l’espoir d’un dénouement rapide, il aurait laissé derrière lui un indice de taille, pareille chose serait inespérée pour les enquêteurs, mais elle arriverait pourtant, elle serait arrivée dans le cas qui nous occuperait, un poignard de combat, une de ces armes blanches à lame dentée, large, épaisse, galbée et d’une longueur effrayante, sur laquelle avec un peu de chance, et surtout de talent professionnel, la scientifique trouverait peut-être des traces d’ADN, même infimes, qui parleraient et livreraient de façon on ne pourrait plus claire, dans le cas où le meurtrier aurait déjà un casier judiciaire, son identité, permettant ainsi d’accélérer son arrestation, dans l’hypothèse où il n’aurait pas pris la fuite vers l’étranger, mais si ce malfaiteur n’était pas un récidiviste et qu’il en était à son coup d’essai en matière d’homicide illégal, la nature de l’arme parlerait d’elle-même et donnerait sur son propriétaire une information essentielle, dans une ville de garnison comme celle où aurait eu lieu le crime, il se pourrait, il serait même quasiment certain, que l’auteur de l’abominable meurtre de la rue des Bons enfants appartienne à un corps d’élite de la Légion Étrangère ou de bérets rouges puisque, même si son poignard n’appartenait pas au matériel militaire, ce dont nous ne pourrions être assuré sans avoir vérifié sa véritable provenance par une recherche sur le Darknet, seul un expert du combat à l’arme blanche serait susceptible d’avoir fait l’acquisition de pareille arme, car les meurtriers moyens, les surineurs par exemple, œuvreraient la plupart du temps avec des couteaux de piètre qualité, du bas de gamme, et n’achèteraient pas un couteau de combat pour commettre leur assassinat, et la valeur de ce poignard professionnel aurait été évaluée par un expert des armes blanches de la criminelle à un prix très élevé, et il aurait reconnu une arme d’importation, venue des marchés parallèles de l’ex-URSS et achetée très vraisemblablement sur le Darknet, l’achat d’un vrai professionnel de la mort, sans doute pas celui d’une petite frappe, même déjà tamponnée par l’administration pénitentiaire, même assermentée par la Préfecture de Police, l’auteur du chef-d’œuvre macabre en aurait donc fait l’acquisition à des fins utilitaires, pour une utilisation militaire d’abord, pour le combat, le corps-à-corps sanglant dans la jungle ou un palais présidentiel africains, dans une rizière asiatique, car on peut combattre là, aussi bien que dans un temple bouddhiste, dans un désert ou une ville syrienne reprise de main de maître à un État aux volontés califiennes, bref partout où ça pue la camarde, et même là où ça sent autre chose, non pas pour un petit crime de loisir, meurtre du dimanche sans conséquence, enfin, mais l’enquête n’en serait qu’à ses préliminaires et elle ne manquerait pas d’apporter sur le sujet de l’arme du crime et de son propriétaire une lumière plus vive qui ne manquerait pas d’éclairer crûment cette sombre histoire de macchabée introuvable, nous aurions à n’en pas douter l’occasion d’y revenir plus avant dans ces conjectures hypothétiques, enfin le poignard de compétition aurait été dans un état impeccable malgré la violence et le nombre des coups portés, la pointe du poignard de combat aurait donc pu rencontrer des os, sans pour cela s’en trouver modifiée par l’impact, ce qui supposerait une lame en acier à haute teneur en carbone, donc très dur, et, en l’absence de corps, l’enquête ne ferait que le pronostiquer, mais l’enquête n’aurait pas besoin de preuves absolues pour se lancer sur une piste exacte, la preuve relative du gabarit de l’arme blanche du crime perpétré durant l’Heure Noire suffisant largement, ce qui ne laisserait aucun doute sur la qualité de l’acier de la lame et sur la résistance du manche, foi d’expert de la police scientifique, non, de la criminelle, mais en voilà assez sans doute pour cet aspect de la reconstitution partielle et intellectuelle que nous mènerions ici, puisque, autre élément d’importance dans le suivi de l’enquête, le meurtrier, outre le fait qu’il aurait laissé derrière lui un indice inhabituel, négligence qui pourrait s’avérer être la provocation d’un serial killer, comme on dit dans la langue du business et du crime sériel – pourquoi donc les États-uniens ont-ils toujours un tel avantage culturel, y compris sur le plan linguistique, y compris sur le plan criminel, sur notre pays en manque d’imagination et de créativité, au point de nous dominer partout, et ce jusque dans le gore, le grand-guignol et le sanguinolent ? –, son mode opératoire et sa signature, ce qui serait easy à vérifier, facile, oui, et en quelques heures, dans la mesure où ces séries n’auraient pas pour caractéristique première d’être discrètes, car le tueur en série voudrait que ses limiers le traquent, le reniflent, le suivent de près, comme la meute d’une chasse à courre, il laisserait donc derrière son passage des traces interprétables pour stimuler ses poursuivants, les narguer et mieux les vaincre, car nous ne l’oublierions pas, le tueur en série serait en quelque sorte bipolaire, tellement sûr de sa supériorité la plupart du temps et, dans ses crises maniaques, certain de ne jamais défaillir, de ne jamais faillir, de toujours l’emporter sur ses adversaires, et en particulier les gens de la criminelle, et de pouvoir poursuivre ses activités antisociales sans en être empêché par de médiocres représentants d’un ordre qu’il réprouverait, au point de peut-être, sans doute, comment faire autrement en un tel déferlement de violence bouchère ?… laisser dans son sillage de rouge et de noir, de bruit et de fureur, quelques indices invisibles, signatures plus discrètes, mais invisibles pour le commun des mortels, et si le tueur en série aimait à tuer d’humbles mortels, il se plairait aussi à affronter de prétentieux immortels, lui qui se jugerait lui-même immortel, et dans la criminelle et la scientifique, le commun des mortels ne serait pas légion, il laisserait donc dans son sillage, en pleine conscience, car la méditation n’aurait pas de secret pour lui dans les actes qu’il commettrait, même échevelés comme un massacre à l’arme de combat, une poignée de cheveux, un morceau d’ongle, aussi pointilleux serait-il sur la coupe de ses ongles de main, aussi sourcilleux serait-il sur la longueur réglementaire de sa coupe de cheveux, un poil un peu trop long de sourcil, qui sait ?… ou un poil tout court, de bras, d’aisselle ou de n’importe quelle autre partie de son corps déchaîné, il pourrait aussi bien s’agir d’un poil de sourcil, et comment être sourcilleux sur ses sourcils dans l’acte violent, bref ces traces infimes d’ADN que tout auteur d’actes violents ne manquerait pas de semer à tous vents, sans oublier bien sûr que sa victime en aurait largué tout autant et que faire la nuance entre les poils du tueur et de sa victime ne serait pas une sinécure, ces traces infimes d’ADN qui, en ces temps d’avancée technologique, mèneraient tout droit au coupable, enfin, si encore l’enquête se déroulait sans anicroches, ce qui serait finalement, mais ce type d’information ne devrait sans doute pas être divulguée, assez rare, l’opinion publique étant, cela reste à prouver, prompte à s’émouvoir, disons qu’elle le serait, mais on pourrait en douter car on vivrait en démocratie et l’opinion publique pourrait tout aussi bien être maîtresse de ses sentiments, prompte, ou non donc, à s’émouvoir d’une incapacité, toute relative et peut-être inexistante, de la force publique de sécurité, qu’on nommerait peut-être force de sécurité publique, et son sentiment d’insécurité, justement, celui de l’opinion publique, s’avérerait prompt à se réveiller, ce que craindraient par dessus tout les autorités compétentes, on ne se permettrait pas de les qualifier autrement, mais nous ne serions pas pessimistes, il semblerait que le meurtrier de la rue des Bons enfants, même s’il aurait sans doute procédé avec précaution, en choisissant pour œuvrer l’Heure Noire, cet or noir des tueurs, se serait sans doute montré intrépide au point d’en oublier sur les lieux du crime l’arme du même complément de nom, au point d’en troubler la compétence linguistique des enquêteurs qui ne se mêleraient que rarement de grammaire, mais en y pensant bien, il pourrait s’agir là d’une fausse piste, l’arme abandonnée dans la rue, en plein milieu de la chaussée, de façon trop ostensible pour être honnête, peut-être, après tout, ne serait peut-être pas son arme, mais celle d’un qui n’aurait pas commis le meurtre, son abominable meurtre à lui, et qu’il aurait bien utilisée, mais en s’assurant de ne pas effacer la totalité des empreintes digitales de son véritable propriétaire, un autre homme qu’il ne porterait pas dans son cœur de pierre de meurtrier sans cœur, et qu’il ferait accuser à dessein à sa place pour lui nuire, oui, ce serait cela, il s’agirait alors d’un leurre ou d’une froide vengeance, ce qui, en définitive, risquerait fort de perturber la logique implacable des enquêteurs de la criminelle, et même de la scientifique, ce serait ce qu’on appellerait un grain de sable dans l’impeccable machinerie de l’enquête, un sacré hic but not et nunc, bref nous n’oublierions pas que le meurtrier, outre le fait qu’il aurait laissé derrière lui un indice inhabituel, une sacrée aubaine pour les flics, aurait commis des imprudences étonnantes, comme commettre son acte dans la rue, ou comme faire disparaître le corps, ce qui poserait la question du moyen utilisé pour transporter ledit corps, car comment penser qu’il aurait pu le traîner en le tirant derrière lui – dans ce cas, il l’aurait dissimulé non loin du lieu du crime, sous une porte cochère ou dans l’entrée d’un immeuble, et alors la police l’aurait déjà retrouvé, sauf s’il avait bénéficié de la présence d’un complice dans les lieux, qui aurait pu prendre en charge la dissimulation du cadavre, et ce serait peut-être une hypothèse à considérer, mais nous ne manquerions alors pas d’y revenir plus loin dans le cours de nos probables conjectures –, cela manquerait par trop de discrétion, il aurait donc sans doute utilisé sa voiture, ou une voiture dans le cas où un complice serait arrivé pour charger le cadavre, et nous aurions l’occasion de revenir sur le sujet de la présence d’un complice ou de plusieurs complices, mais les enquêteurs, habitués à pareilles réflexions au cours de leurs investigations les plus complexes, menées comme ce serait le cas ici dans des circonstances trop particulières pour rendre aisée la résolution des nombreuses énigmes constitutives d’un seul et même acte, criminel, ne manqueraient pas de penser à une autre éventualité, celle de l’utilisation pour déplacer le corps vers un autre lieu d’un moyen de locomotion plus rapide et plus maniable en ville, à savoir une moto, équipée cela va de soi d’un side-car, le corps d’un macchabée, même raidi par le froid de la mort, n’étant pas apte à se tenir droit sur le siège arrière d’une moto, même avec sissy bar, il aurait alors suffi de le déposer à l’intérieur du side, de lui mettre sur le crâne un casque intégral, et de démarrer en trombe pour s’éloigner au plus vite des lieux et aller faire disparaître ce corps devenu encombrant, s’en débarrasser, et cela supposerait que la victime n’aurait pas connu cette moto que l’assassin n’aurait pu dissimuler aisément dans l’hypothèse où il l’aurait garée près du lieu où il aurait perpétré son acte violent, car dans le cas contraire il l’aurait repérée et se serait inquiété de la présence dans cette ruelle obscure d’un homme qui ne le porterait pas dans son cœur, mais rien ne dirait après tout qu’il l’aurait rencontré avant ce soir funeste, et dans l’hypothèse où les deux hommes ne se seraient pas connus, cela poserait évidemment la question du mobile du crime, question qu’il serait alors temps de considérer, puisque sans mobile, sauf dans le cas d’un crime gratuit, il n’y aurait sans doute pas de crime, les crimes gratuit n’étant que littérature, Monsieur André Gide ne nous démentirait pas sur ce point, il faudrait donc chercher un mobile possible, mais en l’absence de connaissance des deux protagonistes, l’assassin et sa victime, l’un et l’autre manquant encore à l’appel, il pourrait s’avérer difficile, voire impossible, de deviner le mobile du crime, à moins, comme c’est le cas dans les séries télévisées à succès sur le thème apprécié du grand-public des intrigues policières ou des tueurs en série, que la brigade criminelle ait pu bénéficier de la collaboration d’un profileur, spécialiste de la psychologie des criminels, ce dont on pourrait douter, cette profession n’étant que télévision et n’ayant aucun lien avec la réalité du terrain policier, il vaudrait donc mieux parler d’un psycho-criminologue, mais alors l’efficacité de son intervention dans une enquête aussi emmêlée que celle dont nous établirions avec peine les différentes étapes, le travail du psycho-criminologue intervenant en seconde position, juste après l’étude des indices, l’étude du crime en lui-même n’étant que survolée, en l’absence de cadavre, cela supposerait donc que le gendarme en question, en France les psycho-criminologues seraient tous de la grande maison et appartiendraient au Groupe d’Analyse Comportementale, fasse preuve d’une imagination féconde lui permettant d’établir le profil d’un criminel a priori, et non a posteriori comme ce serait toujours le cas, il partirait donc de l’hypothèse ci-dessus avancée de la profession militaire du criminel, logiquement déduite de la découverte d’une arme blanche de combat sur le lieu du supposé crime, et s’intéresserait alors, dans le cas de notre ville de garnison, à sa modeste population militaire de 4 500 hommes et femmes en activité, l’armée étant le premier employeur du département de cette susdite ville de garnison, et devrait ensuite la diviser en autant de régiments que présents dans la ville, puisque la psychologie des militaires varierait inévitablement en fonction de l’arme dans laquelle ils serviraient, nous prendrions donc un exemple concret pour rendre notre propos plus clair, un homme du 406e régiment du train n’aurait rien de commun sur le plan de la psychologie avec un homme du 37e régiment du matériel, et à fortiori avec un homme du 1er régiment étranger d’infanterie, le plus ancien régiment de la Légion Étrangère basé dans cette ville de garnison depuis quarante ans, ou d’un homme de l’école d’artillerie, ou encore, et nous en resterions là du déploiement sur le terrain d’une enquête criminelle des différents régiments de cette ville de garnison, car autrement nous n’en finirions pas, de la brigade légère blindée, notre psycho-criminologue pourrait donc, sans pour autant la négliger, mettre de côté un moment l’hypothèse de la présence le soir du crime, poignard de combat en main, d’un homme du train, de la BLB, de l’école d’artillerie ou du matériel, et privilégierait sans doute la piste d’un homme du régiment étranger d’infanterie, la réputation de la Légion Étrangère n’étant plus à faire, et les archives de la ville en matière d’implantation des différents régiments témoignant des nombreux problèmes de violence, voire de délinquance, liés à l’arrivée de soldats étrangers au passé, souvent criminel, plus que douteux, et donc prompts à en venir aux mains, à dégainer un couteau dans le feu de l’action et à mettre à sac un bar un soir de biture, autant de dérèglements – couverts par la hiérarchie desdits légionnaires et réglés en interne, après que l’institution militaire aurait pris en charge le remboursement des propriétaires de bistrots vandalisés – dont les archives regorgeraient et qui mettraient un psycho-criminologue, même débutant, sur une piste qui pourrait s’avérer, après de longues semaines de vains interrogatoires et d’investigation inutile, fausse, ce qui impliquerait de revoir le profilage psychologique des différentes armes, des différents régiments, en ne perdant pas de vue, cette fois, que les hommes d’un même régiment ne pourraient avoir une psychologie unique liée à leur corps d’arme et que, même s’il se trouvait un régiment au profil psychologique monolithique, un bon criminel qui se respecterait pourrait bien être assez pervers pour jouer la carte du camouflage psychologique et tromper ainsi les enquêteurs autant que le profileur, ce qui pousserait finalement le psycho-criminologue à revoir sa stratégie pour ne pas se concentrer sur la seule population militaire et à envisager la situation sous un jour nouveau, considérant alors que l’arme ne fait pas le criminel et, sachant combien les armureries de France peuvent attirer de potentiels assassins, connaissant l’impact désastreux d’Internet sur les esprits des surfeurs friands de sites vendeurs d’armes, qu’elles soient blanches ou non, il resterait sur l’idée selon laquelle le poignard de combat aurait bien été acheté sur le darknet, cette face obscure de la toile permettant aux criminels, aux gens du milieu, tout comme à un potentiel assassin débutant, de se fournir en produits du crime sans laisser de trace, en tout anonymat, et son ébauche de profilage psychologique n’en serait pas plus avancé, il n’aurait toujours pas la moindre idée de la profession du tueur, soldat, mafieux, simple employé, non, il ferait chou-blanc sur ce sujet et devrait alors envisager de s’intéresser à la seule psychologie de l’homme qu’il tenterait de percer à jour, dont il voudrait à tout prix pénétrer l’esprit, à seule fin d’aider la brigade criminelle à le coffrer au plus vite pour l’empêcher de récidiver, mais le seul élément dont il disposerait pour le moment étant l’arme du crime, il lui faudrait à l’évidence reconnaître que la psychologie des amateurs d’armes blanches ne peut se réduire à un seul type, en revanche il serait convaincu du profil borderline du coupable, tenant compte du type d’arme utilisé, malgré ses premières conclusions, de la violence des coups portés, on n’utilise pas pareil joujou pour donner deux petits coups de couteau – il reviendrait, aussitôt émise cette idée, à la possibilité d’utiliser pareille arme pour trancher proprement la gorge de la victime en une seule fois, d’un beau geste ample, comme dans une cérémonie sacrificielle, ou encore à la façon dont un chef cuisinier tokoyote, ou tokyoïte, trancherait la chair du fugu en un seul geste pour en faire un sashimi mortel, mais nous nous égarerions sans doute si nous explorions ces hypothétiques pensées de notre psycho-criminologue, et voilà d’ailleurs pourquoi nous ne le ferions pas –, tenant compte, dirions-nous, de l’oubli, volontaire ou non, de l’arme sur les lieux du crime, oui, il en conclurait à un trouble de la personnalité limite, pas à une psychose, car le psychotique, s’il retourne parfois sa violence contre les autres, ne le ferait jamais dans la préméditation qui semblerait avoir prévalu dans cette affaire, tandis que le borderline se caractérisant par une instabilité des émotions, des relations interpersonnelles, pourrait bien se laisser déborder par des émotions négatives et en arriver à un acte comme celui-là, dans une crise obsessionnelle qui lui aurait laissé le temps de préméditer, s’organiser, tout prévoir pour enfin agir, avec détermination, énergie et organisation, sans oublier le petit pas de côté habituel chez pareils sujets, avec la perte de l’arme, perte qui justifierait d’ailleurs l’utilisation d’une moto pour emporter le corps, le poignard ayant pu glisser hors de son étui pendant une manœuvre et tomber sur la chaussée sans que son propriétaire n’entende le bruit de l’acier sur le pavé, sans doute couvert par la sonorité rauque du moteur de l’engin, mais nous ne manquerions sans doute pas d’y revenir plus loin dans notre réflexion, car en attendant il s’agirait toujours d’un début de profilage psychologique, le criminel aurait sans doute agi sous le coup d’une émotion ressentie plus vivement que chez un sujet névrosé, émotion qui aurait donné naissance à une pulsion de mort tournée vers un objet extérieur, la victime, et très probablement, une fois la pulsion assouvie, l’auteur du crime aurait alors pu sombrer dans une forme de dépression teintée d’un fort sentiment de culpabilité, de là à se retirer de la vie sociale et à rester caché pendant plusieurs semaines, il n’y aurait qu’un pas que le borderline franchirait sans même y songer, ce qui rendrait son arrestation plus difficile encore, mais nous n’en serions pas là, le profil borderline du sujet serait établi par le psycho-criminologue, et il en tirerait la conclusion qu’en présence de pareil dérangé, l’enquête risquerait fort de ne pas avancer à cause sans doute de l’absence de répertoriage de la population à trouble de la personnalité limite par les hôpitaux psychiatriques ou les thérapeutes, pour des raisons légales, les statistiques de ce genre pouvant être très encadrées par la loi, ou pour des raisons administratives, les hôpitaux manquant de personnel, puis il en viendrait à l’absence de corps, un sacré casse-tête pour les enquêteurs, et pour lui aussi, mais un casse-tête qui lui permettrait sans doute d’affiner sa réflexion sur le psychotype de son assassin, car un assassin qui prendrait la précaution de faire disparaître le cadavre de sa victime sans se faire appréhender par la police et qui dans le même mouvement perdrait, oublierait ou laisserait volontairement son arme sur le lieu du crime serait alors un drôle de citoyen, dont la psyché pourrait passionner l’esprit d’un profileur, il en viendrait donc à ce paradoxe de l’absence de corps et de la présence d’une arme pour en déduire que, dans la mesure où il y aurait aussi absence de témoins, la découverte d’une arme, même de combat, en plein milieu de la chaussée d’une ruelle, dont on serait tenté de dire qu’il s’agirait d’un véritable coupe-gorge, ne serait en rien une preuve, et que l’enquête mériterait d’être close, et l’affaire enterrée, au moins jusqu’au moment où surgirait, comme un diable de sa boîte le cadavre, mais un cadavre ne pourrait nullement surgir, il faudrait déjà se rendre à cette évidence, et surtout pas comme un diable de sa boîte, encore que notre homme se reprendrait en y songeant bien pour en conclure que si le cadavre devait surgir, ce serait inévitablement comme un diable, puisque les seuls cas de cadavres surgissant ou jaillissant qu’il aurait connu durant sa vie seraient ceux de zombies, dont la parenté avec les diables ne pourrait être démentie, il s’en tiendrait là de cette dérive de sa pensée investigatrice, considérant que la fatigue mentale, le surmenage, voire les prémices d’un burn-out le guetteraient et qu’il ferait sans doute mieux, ce soir-là, d’en finir avec sa journée de travail, sous peine ou de tomber gravement malade ou de perdre son temps en conjectures inutiles, oiseuses et même vaines, ce qui irait à l’encontre de sa structure mentale perfectionniste, héritée de sa mère, l’homme de l’art cherchant depuis toujours à rendre une copie impeccable quoi qu’il tenterait, mais il aurait le recul suffisant pour ne pas se faire prendre au piège d’un coup de fatigue et quitterait son bureau pour inaugurer un week-end de repos bien mérité consacré tout entier à reconstituer sa force de travail, en priant pour que pendant ce temps le corps fasse sa réapparition, mais sans trop y croire, quand ça ne veut pas, ça ne veut pas, se dirait-il en s’éloignant du poste de police en laissant le commissaire chargé de l’affaire remonter de façon comminatoire les bretelles de sa troupe d’inspecteurs bredouilles, rien de tel qu’un bon coup de gueule quand le ministre vient de vous traiter comme un moins que rien au téléphone, le mépris et la colère, partis d’en haut continueraient à s’écouler vers le bas, en cascades de mots choisis, qu’il serait inutile de rapporter ici, cela ne ferait en rien avancer la narration, sinon dans la quête absurde d’un vain bavardage dont la seule évocation pourrait faire sourire, ni l’enquête, et le commissaire ne l’ignorerait pas, il aurait assez de métier et d’affaires résolues derrière lui pour ne pas se leurrer sur l’efficacité supposée d’un passage de savon sur des hommes qui, s’ils n’auraient jusqu’alors rien trouvé pour les mener sur la voie d’une rapide issue, n’en économiseraient pas pour autant leur temps ni leur énergie et mettraient tout en œuvre afin d’élucider l’énigme du crime de la rue des Bons enfants, dans laquelle ils verraient une occasion unique de donner à leur carrière « un bon coup de boost », comme l’aurait dit l’un d’entre eux à sa femme pour justifier des horaires impossibles et surtout un week-end passé à travailler, sans parler de ceux à venir, tout en rêvant à la bonne aubaine qui lui permettrait en coffrant le meurtrier d’obtenir réellement de l’avancement, l’enjeu serait donc de taille pour les trois inspecteurs, mais le poignard n’aurait pas parlé, la scientifique en serait pour ses frais, pas l’ombre d’une trace d’ADN ni sur le manche ni sur la lame, le commissaire n’y comprendrait rien, pas plus que ses inspecteurs, et il reporterait tous ses espoirs sur la découverte d’un corps qui justifierait à lui seul le fait d’avoir ouvert cette enquête à dormir debout, sur la seule foi de la découverte d’une arme blanche échouée au beau milieu de la chaussée de la rue de Bons enfants, et il ordonnerait que toute la rue soient visitée entre le samedi matin et le dimanche soir, en faisant porter le gros de l’attention de ses hommes sur les caves, les appartements vides et le squat du 12, qui abriterait un ramassis de marginaux, mais on lui répondrait que le squat serait le premier lieu où l’on aurait, sans l’en informer, investigué, et en pure perte, ce serait déjà fait, ce qui n’empêcherait en rien d’y retourner histoire de s’assurer qu’on n’aurait pas raté, la première fois, un psychopathe en puissance, ou un grenier où le salopard qu’on rechercherait aurait pu dissimuler l’élément central de cette affaire qui se montrerait sans doute plus bavard que l’arme du crime, le médecin légiste saurait lui tirer les vers du nez à ce macchabée, et le commissaire n’en douterait pas, le meurtrier aurait laissé le poignard sur place pour le narguer, et il penserait à tous les malades qu’il aurait mis sous les verrous durant sa longue et prolifique carrière, il en dresserait la liste et ordonnerait à un sous-fifre de se mettre en relation avec la pénitentiaire pour en apprendre les noms de ses anciennes « victimes » qui auraient été relâchées par l’administration, ils ne seraient pas bien nombreux, leur rendre une petite visite, avec interrogatoire de routine, et leur filer le train en douce pendant le temps de l’enquête ne nuirait en rien à la routine de ses collaborateurs, le commissaire ne manquerait pas d’idées de ce calibre, il aurait même commencé, mais sans se mettre en avant, en toute discrétion, un roman policier dont le personnage principal lui ressemblerait étrangement, à cette différence près que le commissaire de papier, celui dont il serait le géniteur, son fils fictif, serait tout autre que lui, enfin, il n’y aurait rien de très déterminé sur ce sujet et aux jeux des sept différences, même les proches collaborateurs du commissaire seraient incapables de trancher, car l’inspecteur Lopin lirait ce texte, mais ce ne serait pas encore le moment d’en parler, et le commissaire réfléchirait sans cesse, au travail comme en dehors, aux mesures à prendre dans les affaires les plus complexes, et pour celle qui nous occuperait, dans la mesure où le corps de la victime n’aurait pas été retrouvé, le bon commissaire se dirait que clore le dossier pourrait être une solution judicieuse, il penserait même en référer à son ministre, qui lui aurait mis la pression pour les raisons habituelles en ce genre de circonstances, la ville n’aurait pas besoin d’une affaire comme celle-là, elle serait au premier rang national des villes au top de la délinquance criminelle et la conjoncture politique serait défavorable au Président, qui apprécierait que les sondages ne rappellent pas que même en ce qui concernerait la sécurité l’action du gouvernement qu’il aurait nommé serait inefficace, et en quittant le commissariat, où il aurait assisté à la défaite du meilleur psycho-criminologue en activité du pays, pas un débutant, donc, il songerait à cette drôle d’affaire, à l’absence de témoins et, du même coup de suspect à accuser, à la soi-disant arme du crime, trouvée dans la rue des Bons enfants, qui en l’absence d’éléments plus intéressants serait devenue le lieu du crime, mais les inspecteurs, trois flics aux carrières à l’arrêt, auraient passé la rue au peigne-fin en pure perte, même le squat n’aurait rien dit, les indics du quartier, qui y passeraient beaucoup de temps, n’auraient rien eu à balancer, sinon des petits dealers sans envergure à qui ils auraient volontiers collé, peut-être pour régler des comptes d’apothicaires et éviter la mauvaise humeur des inspecteurs, un homicide sur le dos, mais vérification faite de leurs emplois du temps, ces « accusés-levez-vous » tout trouvés auraient eu des alibis en béton et même l’Allemand, un nouveau venu dans le quartier, petit blond à gueule d’ange et au teint pâle, dont le visage et les manières montreraient bien qu’il serait incapable de faire du mal à une mouche, qui aurait donc fait un suspect idéal, ne serait-ce que parce qu’il aurait mis les pieds dans le squat trois jours plus tôt, mais le commissaire aurait toujours dit et répété à ses collaborateurs qu’on devrait toujours éviter de suspecter au faciès ou à la nationalité, bref, même l’Allemand aurait bénéficié du témoignage d’une jeune femme avec qui il aurait passé la nuit dans un hôtel où on l’aurait reconnu et où son nom serait dans le registre des réservations des chambres avec, en prime et manque de chance, un paiement par carte à son nom, même lui n’aurait pas été sur les lieux du crime cette nuit-là, rue des Bons enfants, à l’Heure Noire, entre à peu de chose près, trois heures trente du matin et quatre heures trente du matin, quatre heures quarante-cinq au plus tard, au moment où tout dort, même si jamais dans une ville tout dort, et ç’aurait bien été cette fatale Heure Noire qui aurait permis à l’assassin de commettre son acte en toute impunité, ce qui expliquerait l’absence de témoins, mais quand même, se dirait le commissaire, comment s’y serait-il pris pour faire disparaître aussi facilement le macchabée, l’hypothèse d’un transport du corps en moto, c’est-à-dire dans le side-car, pourrait à la rigueur tenir, on aurait pu dissimuler l’engin sous le porche du 13, rue des Bons enfants, pour traîner rapidement le corps jusque-là et, une fois side-carisé, l’emporter sans se faire remarquer jusque dans une campagne distante de la ville, le tueur aurait même pu poignarder sa victime sous le porche du 13, en l’y attirant par un subtile stratagème, à quelques mètres de la bécane, en pleine obscurité, et là ni vu ni connu j’t’embrouille, ç’aurait été un jeu d’enfant de basculer le type, de le déposer dans le side-car avant même qu’il touche le sol, de refermer la bulle sur lui, puis, profitant de la légère pente descendante de la rue, sans démarrer, d’une vigoureuse poussée des jambes, bien caché sous un casque intégral, faire rouler la moto au point mort pour, en arrivant sur le boulevard, mettre en route et quitter la ville sans attirer l’attention, comme un citoyen lambda, oui, le commissaire se dirait que cela tiendrait, mais en même temps, se dirait-il toujours, ce qui tiendrait encore mieux, ce serait qu’il n’y aurait pas eu de crime cette nuit-là, que le poignard de combat ne serait pas l’arme d’un crime et que, par conséquent et en toute logique, la rue des Bons enfants serait le lieu d’un crime inexistant, donc ne serait pas le lieu du crime, bref, que toute cette affaire n’aurait d’autre existence que fantasmatique et administrative, que le commissaire et ses inspecteurs courraient après un ghost-killer, ça ferait un titre terrible pour un bon polar, ça, Le ghost-killer, et il le noterait dans son carnet à spirale noir, qu’il noircirait de phrases et d’idées pour son roman en cours, et que le ministre s’emballerait pour rien et traiterait le commissaire de moins que rien par pure routine et que la fin de carrière des quatre poulets en serait ternie quand même, car alors l’enquête n’aurait aucune chance d’aboutir et leur avancement pourrait attendre, et une fois à la retraite, le pauvre commissaire, poursuivi par ce retentissant et dernier échec, continuerait à investiguer pour son compte, sans l’accord de son ancienne hiérarchie, tout en écrivant un roman sur le sujet, un très bon roman dont il viendrait de trouver le titre, un roman qui figurerait en bonne place auprès des classiques de la littérature policière des grands inventeurs du genre, avec de nombreux personnages, un crime et son énigme, un enquêteur charismatique, qui lui ressemblerait peut-être un peu, et qui écrirait d’ailleurs des polars, et ce serait très beau cette mise en abyme infinie, un suspect, un coupable, et surtout une victime, et puis, le fin du fin, un dénouement inattendu qui laisserait le lecteur baba devant l’imagination de l’auteur, il aurait pensé à tout le monde sauf au véritable assassin que le dernier chapitre lui révélerait enfin, bref le vieux flic obsédé par son affaire finirait par trouver le coupable idéal, après des années de travail réalisé dans l’ombre, seul contre tous, et il en irait de même dans son roman, nouvelle mise en abyme, il lui en aurait fallu de la persévérance et de la sagacité pour en arriver à cette conclusion terrible, une fois toutes les pistes suivies jusqu’à leur terme, une fois tous les indices, même les plus infimes, vérifiés, une fois tous les suspects, et ils auraient été nombreux, interrogés, filés, harcelés avec bonhomie et goût de la routine du métier, puis finalement innocentés par l’enquêteur lui-même, faute de preuves, faute même de soupçon légitime dans certains cas, et ce coupable, dont il aurait vérifié l’emploi du temps de ce jour-là, pour constater qu’il n’aurait aucun témoin à décharge, aucun alibi pour le disculper, qu’il aurait même surpris à se contredire dans le récit de sa soirée et de sa nuit, livrant à celui qui l’aurait patiemment interrogé à de si nombreuses reprises des versions semblables, certes, mais dans lesquelles, chaque fois, un ou deux insignifiants détails, et plus parfois, auraient varié, le mettant en difficulté au moment où son contradicteur l’aurait mis face aux invraisemblances de sa narration, le faisant bafouiller, avant de revenir sur ce qu’il viendrait de dire, le contraignant à inventer des raisons et des arguments pour justifier ses oublis, ses erreurs, ou ses mensonges, allez savoir, car avec ces types-là, tout serait possible, ce coupable, donc, il l’aurait acculé sans pitié, car ç’aurait été pour lui une question d’honneur professionnel, et il n’aurait ménagé, pour obtenir ce résultat, ni sa peine ni son amour propre, mais l’homme serait retors et il lui aurait donné du fil à retordre jusqu’au moment de l’inculpation pour homicide dont il aurait confié la charge à son ancien bras droit, un inspecteur encore en activité qu’il aurait appelé un soir, après avoir peaufiné à ce point son piège que l’interrogatoire aurait fini par livrer son verdict, le suspect n’ayant pu une fois de plus se contredire sans reconnaître, à bout de fatigue, qu’il ne s’y retrouverait plus lui-même dans son récit maintes et maintes fois revu et corrigé, qu’il ne serait pas coupable, bien sûr, les coupables ne le sont jamais et nient après coup leurs aveux, mais qu’il ne serait pas en capacité de fournir une version plausible de son emploi du temps de la nuit du crime, et tout particulièrement à l’Heure Noire, qu’il serait dans l’obligation de reconnaître qu’il aurait pu se trouver sur le lieu du crime et qu’il aurait pu utiliser l’arme du crime avant de la neutraliser en la rendant aux enquêteurs aussi vierge que si elle sortait de l’armurerie, mais il ne saurait pas dire comment, et l’inspecteur encore en activité ne se serait pas fait prier pour prendre l’affaire à son compte en annonçant à son nouveau commissaire, un jeune flic plein de talent et un peu jaloux de son collaborateur, qu’il aurait continué à enquêter sur ce crime non élucidé mû par la certitude que crime il y aurait bien eu et qu’il n’y aurait plus désormais, grâce à lui, qu’à coffrer le meurtrier, qui se serait tellement mélangé les pinceaux pendant son interrogatoire que son compte serait bon et que des aveux complets seraient facilement obtenus une fois son interpellation faite, car ces gars-là, même des coriaces comme ce gars-là, finiraient toujours par cracher le morceau une fois mis face à leur culpabilité par les barreaux d’une cellule, ils auraient beau nier, ils se mettraient à table tôt ou tard, et il n’y aurait aucune raison pour que celui-là fît exception, aussi l’inspecteur ferait-il son travail, avec le secret espoir de prendre du galon, et ce serait ainsi que le commissaire, c’est incroyable mais c’est ainsi, l’homme qui aurait mené à bien cette enquête que tout le monde sauf lui aurait oubliée se retrouverait face à l’inspecteur Lopin qui l’arraisonnerait et le cuisinerait pour tout lui faire avouer, il serait le meurtrier, et peut-être le saurait-il, mais peut-être ne le saurait-il pas, les tueurs sont parfois oublieux de leurs actes les plus terribles, ce pourrait être une amnésie de type pathologique, ou un mensonge de plus, mais il reviendrait vite à la bonne vieille réalité et oublierait un peu sa nouvelle activité de loisirs qu’il aurait inaugurée avec cette enquête à contre-courant pour en faire, mais plus tard, une fois libéré de son nécessaire travail de retraité et jeté en tôle, une passion quotidienne, à vrai dire une obsession quotidienne, mais nous y reviendrions plus tard, dans ce texte qui existerait bien, à moins qu’il n’existe pas, cela resterait sans doute à déterminer, tout comme l’inspecteur chercherait à déterminer qui serait la victime, avec grande difficulté, car le commissaire Moutin aurait beau chercher dans sa mémoire, et il y mettrait du sien, prétextant ne pas se souvenir, il se refuserait avec obstination à livrer son identité, et pire encore de dire, d’avouer où il aurait fait disparaître le corps, oui, il admettrait bien l’homicide, il aurait réussi le tour de force de se faire avouer lui-même ce crime, il ne lui viendrait pas à l’idée de revenir sur les conclusions d’un travail si bien mené, mais il ne faudrait pas non plus lui demander d’inventer des choses dont il ne se souviendrait pas, le commissaire en serait lui-même démuni, jamais il n’aurait rencontré coupable aussi peu coopératif que lui-même, il lui viendrait l’envie d’en venir à des méthodes radicales pour faire parler ce salopard, pour se faire parler, comme pendant la guerre d’Algérie où il aurait œuvré pour le deuxième bureau, il suggérerait donc à l’inspecteur de muscler ses interrogatoires, mais cette lopette lui rétorquerait qu’il ne serait plus en position de lui donner des ordres, les temps auraient changé, et on en serait là de cette sombre affaire, de ce meurtre perpétré à l’Heure Noire sur on ne saurait qui, on aurait toujours une arme du crime, enfin un coupable, mais toujours pas de victime, pas de corps, si bien que l’inspecteur Lopin commencerait à désespérer et à ne plus croire en sa chance, mais Moutin lui expliquerait que trouver un corps sans identité, tiré du frigo, serait un jeu d’enfant, il suffirait d’acheter celui d’un anonyme à n’importe quel préposé à la morgue désireux d’arrondir sa fin de mois, puis de lui donner une belle identité, pas encore prise, n’importe quel faussaire saurait lui faire des papiers plus vrais que s’ils sortaient tout droit de la préfecture, c’est en tout cas ce qu’il ferait, lui, s’il était en charge de l’enquête, et Lopin se résoudrait volontiers à cet expédient, bien heureux de devenir le flic qui aurait bouclé l’enquête, peu importerait la manière après tout, la fin justifierait les moyens et, tout en se résignant à bâcler le boulot, il lirait ce texte qui le plongerait dans le doute le plus profond, finissant par se demander si le commissariat dans lequel il travaillerait depuis toujours n’aurait pas été jusqu’à ce jour une pure fiction et si sa présence, justifiée par sa connaissance des affaires policières, dans le jury d’un concours de nouvelles noires organisé par une librairie de la ville ne serait pas elle aussi improbable, voire fantasmatique ou onirique, au point de finir par douter complètement non seulement de l’affaire dont il serait le personnage principal, c’est du moins la conclusion qui serait la sienne, mais aussi de sa propre existence, si bien qu’il se lancerait dans une enquête sur lui-même pour s’assurer de son existence, mais il aurait le désagrément de ne pas trouver dans ses documents personnels la moindre pièce justificative de sa naissance, ni de son identité, et quand, s’adressant à la préfecture pour refaire sa carte d’identité, son permis de conduire et son passeport, il vivrait une dernière mésaventure existentielle qui le mettrait dans une angoisse terrible, la réponse de l’administration lui demandant de fournir un extrait d’acte de naissance, ce dont il serait bien incapable, hélas, puisque dans sa municipalité de naissance le secrétaire de mairie n’aurait rien trouvé au nom de Lopin, mais vraiment rien, lisant donc les dernières lignes de ce texte, fiévreux, parcouru de sueurs froides, il verrait en hallucination l’ombre d’un poignard de combat se dresser au-dessus de son crâne et entendrait, c’est tout du moins ce qui lui semblerait, sacré coup de poignard dans le dos, le rire du commissaire, un rire sinistre, mais il ne pourrait pas croire à pareil dénouement tragique, et pourtant, touché par la lame, abandonné par l’auteur de ses aventures, fondu au noir de cette encre qui l’aurait fait naître puis disparaître sans avoir vécu entre-temps, il sombrerait corps et âme dans le néant de l’heure la plus noire de ce qu’il n’oserait nommer sa vie, verrait un rideau noir tomber sous ses yeux et son regard s’abîmerait à jamais en ce fatal point final.

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour L’Heure Noire

  1. guidru dit :

    Je ne sais pas si tu vas l’emporter, mais c’est une sacrée performance, aboutie jusqu’au point final. Ben merde alors…

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  2. atelierlel dit :

    Je ne l’ai pas déposé, il est quatre fois trop long ! M’en suis aperçu le 31 à 15h30… Du coup, j’ai lâché Théorie de la chambre froide, qui n’est pas une très bonne nouvelle. Adieu, veaux, vaches, cochons, lapins… Mais peu importe, je vais écrire un recueil de nouvelles en une phrase. Celle-là est la première, du coup !

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