La symphonie de Lucie (7)

Le ciel est dégagé comme un regard clair. Je marche dans la rue avec cette femme qui marche en moi depuis qu’elle a pris ma pleine mesure. Composition maladroite de toutes les femmes que j’avais croisées, elle parlait jusqu’alors, parlait encore, de ses pieds légers de faons, inconsistants, dans tous les sens, sans cohérence ni raccord. Mais elle m’écoute, maintenant que nous partageons le même fond.

Je lui ai passé un coup de fil tout d’abord, elle a semblé étonnée avant de se reprendre : « Oui, ce ne peut être que vous… ». Elle m’a donc donné l’adresse à laquelle nous pourrions nous rencontrer.

Je sonne à sa porte et elle m’ouvre déjà son large portail :

« C’est moi…

  • C’est vous… »

Je sais que ce ne sont pas encore ses dernières paroles, alors je la suis dans un long couloir jusqu’à une petite pièce. Elle me demande de m’y installer sur une chaise bien en face d’elle, un miroir derrière elle qui prête à son regard la légitimité du mien, avec cette lumière rouge dans son fond. Enfin nos regards se fondent dans la lumière qu’un lampadaire d’intérieur produit entre nous :

« Je vous écoute… »

Puisque ce sont ses dernières paroles et qu’elle est prête à m’écouter, je lui raconte tout de mes anciennes conquêtes par les faits, toutes mes dégustations après découpes, démolitions de façade, grillades d’organes, sans en oublier une seule, même celles qui ont quitté depuis longtemps mon laboratoire, qui ont traversé mon lieu intérieur sans laisser traces d’elles-mêmes. La femme n’accepterait aucun interstice voilé et accepte la multitude de détails en hochant la tête, elle ne veut entendre que ce qu’elle sait déjà, c’est-à-dire tout. Elle ne veut entendre que pour enregistrer, alors je m’approche au plus près du microphone qu’elle a pris soin d’installer entre nous :

« Évidemment, je n’ai besoin d’aucun avocat… »

Mme la Procureure se tourne enfin vers le miroir sans teint, derrière lequel ne se trouve pas mon Jaubert, puis un mur, un autre, une multitude de murs en une succession finie puisqu’au bout de laquelle se trouve cette pièce à nouveau, tant de murs, tant de couches de monde débitées en tranches par les murs de nos consciences respectives, autant de lieux dont on ne sort qu’en rentrant, entre deux de ces murs se trouvent Lucie et sa baguette suspendue, m’attendant, « dans quelle couche de monde se trouvait ce pistolet, que nous ne l’ayons vu avant ? », se demandera sans doute Mme la Procureure, ce pistolet dans ma main, « tous ces murs, ces portiques traversés sans sonner ! », tout contre ma tempe, Lucie abaisse sa baguette pour que je ne puisse jamais la remplacer, la lumière s’éteint.

Cet article a été publié dans Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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