La symphonie de Lucie (3)

Le commissaire qui finirait par s’occuper de mon affaire s’appellerait Jaubert. Un mélange de Jobard et de Javert, un nom pesant d’Histoire, un nom méritant.

 » Un café, Jaubert ?

  • Françoise, je n’ai plus assez d’artères valides pour tous ces cafés, j’ai bien envie de refuser…

  • D’ailleurs, quel âge cela vous fait, Jaubert ?

  • Après tout, amenez-moi ce café, Françoise ! »

Françoise, ainsi que tous les autres collègues de Jaubert, rentrerait toujours aussi inopinément dans son bureau, au moindre alibi. La raison serait à trouver du côté du singulier équilibre de Jaubert. Mon pauvre Jaubert serait passé par le double tamis de l’alcoolisme et de la mort de sa femme, Maud, et éviterait désormais de distiller la moindre information sur lui-même qui pourrait en amener d’autres par le fil de la narration. Tous au courant du passé maudit de Jaubert, ses collègues admireraient cette connivence installée par Jaubert pour leur éviter un malaise à le voir tenter de dissimuler son passé. Jaubert ne donnerait aucunement l’impression de se battre contre son passé, se contentant de suggérer. Et, dans la suggestion, chacun lirait déjà un futur.

« Un café-crème, d’ailleurs, une artère bouchée de plus ou de moins… »

Car Jaubert, gros ballon tout gonflé de malheurs, sifflerait par l’ouverture pincée de sa bouche le tendre humour de l’automne au lieu du Requiem des derniers hivers. Aucun embarras face à une telle délicatesse. On s’approcherait donc de Jaubert autant que possible, on voudrait apprendre comment se respecter tout en respectant l’autre. Peut-être Jaubert représenterait plus que tout pour ses collègues, tout au fond d’eux, là où les raisonnements se heurtent au besoin infini de préservation, une sorte d’idole qu’on touche pour s’éviter de devenir alcoolique ou perdre sa femme soi-même.

« Françoise, laissez passer l’élite !, dirait Lahut usant d’une bousculade éhontée contre le flanc de Françoise. Ainsi irait le passage des générations, avec des jeune trouducs de 28 ans comme celui-ci, auréolés de leur seule foi en leur propre gloire, balayant vieilles secrétaires comme poussières.

  • Lahut, que me vaut…

  • Rien du tout, Jaubert, le simple plaisir… »

    Alcoolique, sa femme toujours vivante, Jaubert n’aurait assuré un équilibre entre sa forme et son fond qu’en vidant des bouteilles des meilleurs pinards. Inutile d’en dresser la liste car tous y seraient passés. De multiples connexions neuronales se seraient établies à chaque instant dans son cerveau frénétique. Une projection de son cerveau sur une plaque sensible aurait conclu sur ce problème : un réseau d’échangeurs dignes de Los Angeles, des routes qui se chevauchent, des informations en perpétuel mouvement impossibles à extraire de leurs voies. Pour éviter des accidents, se serait dit Jaubert, noyons tout ça dans un bain éthylique car l’eau pourrait faire glisser leurs pneus. Maintenant, les infos flottent en surface et il me suffit de me pencher.

    Alors pourquoi ce jeune trouduc ne se met pas à boire ? Car pourquoi ce jeune trouduc est entré ?

    Lahut saurait très bien que Jaubert hériterait un jour de cette fameuse affaire que ce jeune trouduc n’aurait pu résoudre, comme tous les autres avant lui à sa décharge. Mon affaire justement. 20 meurtres de femmes en 10 ans.

    Ce petit Lahut lui aurait dit il n’y a pas si longtemps :

    « Et quoi, Jaubert, tu n’as plus aucune addiction, ni alcool ni cigarettes, on ne te connaît plus aucune femme, comment veux-tu faire ? Plus rien ne t’attache à la folie… Comment veux-tu dénicher désormais le moindre psychopathe ? »

    Et quoi, se serait dit à ce moment Jaubert, vivre, n’est-ce pas essentiellement remuer la poussière ? Restons calme le plus possible pour ne pas avoir à faire trop souvent le ménage.

    N’empêche que ce Lahut entrerait ce jour dans son bureau avec un espoir collé à sa perfidie, que Jaubert, le jour incertain où il aurait résolu cette affaire, pût écrire en conclusion : « selon la bonne orientation préalable du jeune Lahut, dévoué, désintéressé par les galons et toute gloire superficielle, gna gna gna, j’ai trouvé le coupable ! »

    « Rajoutez-y un petit sucre !, crierait Jaubert à Françoise déjà dans le couloir.

  • Vous me rassurez sur vos addictions, Jaubert, avec tous ces cafés…, dirait Lahut.

  • À la bonne heure, Lahut… »

    Mais les cafés de Jaubert ne constitueraient pas une addiction, plutôt un moyen d’évitement. Tenez, pour mon Jaubert, ce ne serait plus tellement drôle à son âge de vivre le monde depuis les couloirs d’une administration policière et il sortirait donc le plus souvent pour organiser son réseau d’indicateurs – tous de joyeux drilles, prélèverait tout un tas d’objets pour exercer son esprit engourdi à trouver des indices qui lui serviraient à éviter les problèmes et les rencontres désagréables. Toujours sous la pluie ou le soleil, Jaubert ne serait plus vraiment perçu comme un policier dans le quartier, la carte de Police qu’il tenterait de sortir parfois pour l’assurer en rigolant serait en grande partie effacée par les intempéries. Jaubert, affalé rarement dans son fauteuil comme aujourd’hui, aurait du moins l’illusion que ses pieds arpentent les rues à sentir le café parcourir les artères qui lui restent. Et, à son âge, il ne faudrait négliger aucune occasion d’exercice.

    « Lahut, je vais vous apprendre quelque chose, l’essentiel est là : éviter de chercher le meurtrier ! »

Sans doute, se dirait Jaubert, Lahut me prend pour un con car il croit lui-même que je le prends pour un con. Et dire que, mécaniquement, ce jeune trouduc sera un jour mon supérieur, que cette bouche en cul-de-poule me scandera sous peu quelque mélasse à écouter obligatoirement et avaler. Sans doute est-il, comme tous les autres, parti en quête d’indices inexistants et de témoignages non-concordants sur le meurtrier, et il s’étonne de ne rien trouver. Autant ne rien chercher de ce côté-là.

Par contre, du côté des victimes, ce ne serait pas pareil pour Jaubert, s’y intéresser de manière désintéressée, cela seul compterait désormais, aller toujours au-delà des quelques vérités évidentes, afin d’en tirer le symbole qu’elles pourraient représenter dans un certain absolu, tout du moins indépendamment du tueur. Jaubert en serait convaincu, que c’est dans la vie des victimes que le tueur trouve son salut. Car Jaubert serait convaincu d’avoir tué lui-même sa femme il y a 10 ans, à petit feu entretenu par tout l’alcool bu. Le nouvel équilibre de Jaubert tiendrait à un dialogue intérieur permanent avec elle pour la connaître enfin, pas à une enquête inutile sur ses propres fautes.

Depuis 10 ans que Maud était morte, Jaubert n’aurait donc résolu aucune affaire, mais à chaque fois qu’un dossier se serait étalé sur son bureau, un dossier passé entre toutes les autres petites mains du commissariat, il n’en aurait consulté que les fiches sur les victimes. Il se serait plongé en elles, les aurait approchées comme personne sans doute avait pu s’approcher d’elles et, par personne ne saurait quel miracle, tous les meurtriers auraient eu leur compte et auraient interrompu là leur marathon macabre. Jaubert n’aurait rien résolu, mais il aurait du moins évité à beaucoup de victimes potentielles des rencontres désagréables avec des meurtriers en activité. Parlant de rencontre désagréable :

« Françoise ?!?

  • Oui, Jaubert… Revenue de l’Enfer des secrétaires empoussiérées.

  • Un café pour notre jeune Lahut, qu’il marche un peu, que son cerveau prenne un peu le frais… »

Au moment où Lahut quitterait le bureau de Jaubert, le chef entrerait, la pile immense de mon affaire s’échouerait sur son bureau pour le faire trembler comme une cymbale de batterie. Et allons-y pour le solo.

Entouré de toutes les photos de mes victimes, Jaubert aurait l’impression d’un véritable Juke-Box et il reconnaîtrait la symphonie dans la dernière victime, Lucie. Qu’auraient vu tous ses collègues sur la dernière victime ? Son moelleux étonnant, oui, ils l’auraient vu. Seulement auraient-ils été capables comme Jaubert à la première lecture de comprendre que tous les moelleux précédents mèneraient à celui-là ? Et au-delà ? Jaubert, lui, verrait de suite l’au-delà en devinant que la perspective s’interromprait d’elle-même sur la chaise d’une salle d’interrogatoire et il se promettrait de ne pas s’attarder au Commissariat ce jour-là. Jaubert me laisserait travailler tranquille jusque-là, cela est certain, il n’aimerait pas plus me rencontrer au détour de son enquête sur Lucie. Mais Jaubert saurait qu’il faudrait m’aider pour qu’il n’ait pas à me poursuivre.

« Un autre café, Jaubert ?

  • Non, je dois faire une vraie balade, Françoise ! »

    Il irait voir trois de ses indics préférés. Des copains pour tout dire, tous trois commerçants qui ne verseraient jamais dans l’illégalité – Jaubert aurait les indics qu’il mérite, qui auraient remarqué Lucie souvent, car Lucie est étonnante :

« Elle était pleine…

  • Tu parles de son moelleux ?

  • Jaubert, toujours la question de trop…

  • Tu nous prends pour des dégueulasses ?

  • Vous êtes des dégueulasses !

  • Jaubert…

  • Enceinte ?

  • Jaubert…

  • Mais dites !

  • Elle était saturée de belles choses, et il n’y a rien à raconter lorsque tout déborde…

  • De quoi débordait-elle ? Je n’ai rien vu sur…

  • ce n’est pas comme cela qu’il faut prendre le problème !

  • Le processus de débordement est le problème, Jaubert, pas la substance !

  • Cela débordait d’elle de partout et ça s’empilait discrètement, Jaubert. Voilà pourquoi tu ne peux le voir sur une photo…

  • Plus spécifiquement ?

  • Spécifiquement ? Tu te fous de nous, Jaubert, c’est quoi ce mot ?!?

  • Bon, elle ne souriait jamais !

  • Jamais !

  • Et n’importe qui souriait en face d’elle…

  • Mais avec son sourire à elle, Jaubert, celui précisément que sa pudeur effaçait…

  • Comme on te dit, Jaubert, comme une question de survie de sourire en face d’elle, une survie qu’on avait négligée jusqu’alors…

  • Vous lui avez déjà vu des relations ?

  • Elle était pas enceinte, Jaubert, je te dis.

  • Je parle pas de ça ! Alors ?

  • Un type pendant quelques mois…

  • Mais ça fait bien longtemps qu’on ne l’a pas vu.

  • Il ne doit plus habiter en ville… »

Durant tout cet entretien, Jaubert aurait remarqué un étrange point rouge dans le fond d’œil de ses compères, en lieu et place du vide habituel.

Au bureau, Jaubert aurait aussi glané quelques informations sur cette dernière relation connue, un écrivain peu édité, sans plus d’envergure que sa qualité d’écriture, très expérimentale pour faire croire qu’elle cache une forêt. Et justement il habiterait en forêt désormais.

Pour Jaubert, tous les indices concorderaient, car rien ne semblerait suggérer que cet écrivain puisse être une rencontre foncièrement désagréable. Alors il déciderait de rencontrer cet écrivain.

Cet article a été publié dans Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s