Transigeons un peu

Dans les relations que nous échangeons tous habituellement, rien ne vaut quoi que ce soit, vous ne me l’enlèverez pas ! Parmi l’infinité des formes possibles que l’on peut donner à ces relations, jamais deux d’entre elles ne peuvent être équivalentes, ou même entretenir un rapport stable. C’est ma conviction ! Habillez-vous en ou non, votre avis variera sans doute au fil des saisons, un petit matelas mental peut aider pour l’hiver, croyez-moi !

Dans la rue, on se contente bien malgré soi de courants d’air poétiques. Ça réchauffe parfois le cœur, mais ça n’habille jamais, pas même l’âme qui flétrit sous les bourrasques de spleen. Oh, il y a bien la puanteur des pieds de Robert sur notre couche pour introduire un peu de sa prose : sujet-verbe-châtiment. Car c’est tout de même une punition… Mais je me perds déjà et ça me fait tout froid.

En bref, les tarifs de nos rapports sociaux évoluent en permanence, c’est un peu comme si on les rétribuait avec des monnaies à chaque fois différentes, aux cours par-dessus le marché fluctuants. Oh la la, simplifions car je vous perds sans doute à votre tour.

Prosaïquement parlant, si l’on veut appliquer cette métaphore des monnaies à son propre domaine, voici mon quotidien : fait tantôt de passants tout gentils avec moi qui s’enquièrent de ma santé, de mes projets inexistants, mais laissent ma biasse de mendiant vierge de toute pièce ; fait, à l’autre bout de mon échelle personnelle, de gens qui m’insultent pour ma léthargie, mais me cèdent avec dédain un matelas de billets qui me font l’hiver. Alors je n’écoute plus les gentillesses des premiers et j’insulte parfois les deuxièmes, pensant avoir saisi le cours particulier de leur vilenie. Hé bien, très vite je me retrouve sans plus aucun matelas, obligé de m’allonger sur la même couche que Robert, en tête-à-tête avec ses pieds puants.

Après tout, le cours entre les relations serait plus stable si je ne vivais pas dans la rue, vous dites-vous très certainement. Rien de plus faux. Car, si je suis ici, c’est que je veux être là. Et si je veux être là, c’est pour toujours.

Pour ne rien manquer des changements de notre ville. Pour ne rien manquer des destructions de bâtiments, de la terre de ville mise à nu sous les crissements métalliques des engins de chantier, de leur reconstruction sous des identités aussi nouvelles que les nouvelles monnaies dégueulasses qui apparaissent chaque jour. Et il faut être là en permanence, jour et nuit, pour entendre éventuellement la petite musique de ma forme. Évidemment, vous ne comprenez toujours pas…

Mes parents ont toujours été là eux aussi, aucune critique à leur endroit. Pourquoi voudriez-vous qu’il y ait critique à formuler à l’endroit à chaque fois que quelqu’un choisit de vivre dans la rue ?

Seulement il y a surtout eu ma maîtresse, apparue un jour de rentrée à l’école primaire. Dès nos premiers échanges, une véritable forme apparut entre nous. Jours après jours, semaines après semaines, mois après mois, nous lui rajoutâmes de la substance pour la malaxer ensuite. Je vous assure, une forme réellement palpable qui ne répondait à aucune sorte de transaction. Une forme incorruptible comme un shérif. Des fois, avant les fêtes, nous l’utilisions comme pâte pour faire nos gâteaux de Noël ou pour étaler nos crêpes en salle de cuisine, mais notre forme réapparaissait plus abondante encore, comme si elle s’était nourrie d’elle-même. Quand l’âge m’a obligé à quitter l’école primaire, j’ai laissé là notre forme en toute confiance, certain qu’elle ne ferait que croître.

Un jour que j’étais en 3e et que toute la collégialité rôdait comme vautour pour me choisir une voie, j’ai voulu revoir ma maîtresse. Il était évident pour moi qu’on me demandait d’opter pour l’une ou l’autre de ces relations insipides auxquelles on ne peut attribuer aucune valeur en soi et je voulus interroger notre forme pour qu’elle me révèle dans quelle profession quelqu’une de ses semblables pourrait bien se trouver. Seulement, à l’adresse exacte où elle se trouvait jusqu’à mon dernier souvenir, mon école n’était plus, détruite, puis déjà remplacée par un bâtiment de banque. J’ai donc dit à mon père :

« Papa, je veux désormais être là !

  • Là, ici ?

  • Je veux dire toujours… »

Il ne prit l’exacte mesure de mon choix que lorsqu’il me vit pour la première fois dans la rue partager ma couche avec Robert, il en sentit toute la radicalité à l’odeur de ses pieds.

Là, ce n’est pas ici, devant la banque, mon père avait raison. J’ai bien compris que ma forme ne pouvait s’être établie dans une banque. Je parcours donc la ville en quête de chantiers à contempler. Ma forme réapparaîtra peut-être par une terre mise à nu, par percolation inversée, depuis les profondeurs, là où elle s’était sans doute réfugiée sous les coups de boutoir des engins de chantier contre mon ancienne école. Bien sûr que je m’en nourrirai alors, mais je la partagerai un peu avec Robert, s’il daigne mettre enfin des chaussures pour l’apprécier comme elle le mérite.

Cet article a été publié dans 05 Le rasoir de Franz. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Transigeons un peu

  1. atelierlel dit :

    J’avais la tête à l’envers jeudi soir ! Ce texte était finalement tout à fait dans la proposition et effectivement parcimonieux et économe. Ah là là, fatigue de fin de premier trimestre, quand tu nous tiens !

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    • guidru dit :

      En même temps, quand je relis mes textes, je me dis que je ne simplifie pas les choses pour le lecteur. J’imagine que c’est pire pour un auditeur…
      Et puis tu as raison, la longue descente aux enfers jusqu’à Noël est terrible !

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