La symphonie de Lucie (1)

Lucie ouvre les yeux et prend conscience qu’elle est nue sur le lit de son amant du soir. Elle lève précipitamment sa seule tête et un rapide coup d’œil sur son intimité lui fait comprendre toute l’horreur de sa situation : c’est l’hiver et elle a tardé comme tous les hivers à rafraîchir sa foufounette. Quelle idiote ! Pourquoi faut-il que pareille négligence joue pareille partition avec cet amant-là, dans lequel tant de qualités enfin se fondent ? Entre l’envie d’en pleurer et celle d’en rire s’immisce malicieusement son désir, son bruissement humide s’amuse avec ses poils disgracieux lorsque son amant apparaît malheureusement en surplomb de son mont-de-pitié.


Autour des nombreux verres qu’ils avaient l’un comme l’autre consommés, il lui avait beaucoup débité de ses précédentes expériences. Il avait eu néanmoins la délicatesse de ne pas dresser une liste exhaustive et s’était penché seulement sur ses relations les plus essentielles.

Pour lui, chaque nouvelle relation avait été l’occasion d’explorer un nouveau genre musical. Ainsi sa toute première avait-elle constitué une apologie du rock. Couplets de rage, montées d’une puissante bestialité et succession de refrains diaboliques, avec l’apothéose du dernier, lorsqu’il s’était mis à tripoter tous ses organes. Il avait senti dans tout son corps l’extase du dernier riff de guitare, qui enfle tout d’abord pour s’allonger jusqu’à sa propre extinction.

« Bien sûr, une première fois est unique… », avait-il conclu en une pointe de regret qui se chamaillait avec une autre d’amertume.

Il avait connu ensuite les cœurs arrachés du Fado, ceux maltraités de contre-temps de la musique black, les boums-boums de la techno, les hanches qui se dégondent dans le jazz latino… Mais, à chaque fois, les compositions ne s’écrivaient qu’au fil des relations et il ne découvrait véritablement le style de musique qu’à leurs conclusions.

Heureusement, il avait compris, l’admirant marcher dans la rue, que cela n’était pas une fatalité. Dans son corps, lui avait-il dit, la musique était déjà là, une véritable harmonie qui se dégageait pourtant d’une complexe symphonie. « Une symphonie subtile… », avait-il ajouté.

« Oui, tellement subtile, Lucie ! Vous savez, votre corps a une composition parfaite. J’adore le moelleux des formes féminines. Seulement, l’équilibre de ce moelleux est précaire : tantôt trop prononcé et, au lieu d’en jouir, je finis par m’y endormir comme un bébé sur un édredon qui s’enfonce ; tantôt trop peu prononcé, il cède le pas à la structure squelettique et je n’ai pas envie d’y goûter. Votre moelleux à vous, Lucie, est idéal ! » C’est à ce mot « d’idéal » qu’elle avait fondu comme une tranche de lard sur une poelle préalablement chauffée, sans huile ni autre matière grasse ajoutée. L’avait-il alors trop agrémentée de compliments sur-appuyés ? Ah, leur désir vibrionnait entre eux, qui ne demandait qu’à être nourri, quel mal à cela ?

« Lucie, c’est bien simple, en vous regardant, j’ai souhaité instantanément percer le mystère de votre symphonie, la comprendre mesure après mesure, en appréhender note après note la saveur, la découper dans ses plus infimes tranches pour la laisser dissiper son jus dans ma bouche. Peut-être serais-je un jour capable d’en composer une moi-même ? »

Il l’avait dévorée du regard : « Lucie, je parle rarement comme je vous parle. Je vous dis tout et vous ne vous choquez de rien… »

Il s’était levé, l’avait invitée avec cérémonie chez lui et le bras de Lucie avait enfourché tout naturellement le sien.

« Un dernier verre… »

L’un en face de l’autre, leurs verres s’étaient entrechoqués au-dessus de la table basse du salon de son amant.

« Buvez… »

L’instant avait été si sacré qu’un pacte définitif avait semblé se conclure entre eux.

« Laissez-vous aller à ses effets… »

Et elle s’était endormie.


Lucie se rend compte maintenant qu’elle est attachée par ses poignets et chevilles aux 4 montants du lit. Son amant, loin d’être nu, est vêtu d’une sorte de combinaison de laboratoire, blanche et plastique. Le couteau dans sa main droite se glisse à fréquence régulière, maille à l’endroit maille à l’envers, tout contre un tube cylindrique affûteur.

« Lucie, je veux préserver intacte votre symphonie, je veux éviter toute interférence avec tout autre style de musique. En un mot, je ne veux vous entendre hurler comme une cantatrice d’opéra au moment où je vais vous découper. Aussi vais-je tout d’abord vous trancher la tête avant de vous trancher le reste… »

Son amant l’embrasse et lui susurre à l’oreille :

« Lucie, je ne sais pas si j’arriverai un jour à vous remplacer. »

Puis il lève son couteau.

Cet article a été publié dans Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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