La mauvaise femme (histoire traditionnelle d’Afrique de l’Ouest, racontée par Abdourahamane 1, Abdourahamane 2, Adama, Amadou, Cheikh et Sidiki)

Il y avait dans notre village un homme heureux, d’un bonheur qui tenait à la bonté de la seule Providence et aux trois fils vigoureux qu’Elle lui avait donnés. Mais une ombre diffuse vint à s’étendre.

Deux de ses fils lui venaient d’une « mauvaise femme » et le troisième d’une « bonne femme ». Ce n’était pas un malheur en soi car chaque homme dans le village sait bien que toutes les femmes de son foyer ne peuvent être d’égale bonté. Non, l’ombre se dessina lorsque la « bonne femme », le visage amaigri par une maladie, dit à la « mauvaise femme » : « Mauvaise femme, je n’ai plus assez de vie pour moi-même, je suis obligée de te confier mon fils… » La mauvaise femme aimait ces ombres qui atténuaient la lumière chez les autres et s’empressa d’accepter cette mission.

Alors que la « bonne femme » n’éprouvait plus que l’ombre de son seul linceul, la « mauvaise femme » préparait désormais les repas des trois fils en sifflant son bonheur à pleins poumons. Puis elle les appelait : « Mes fils, le repas est prêt ! Mais lavez-vous les mains tout d’abord, ne mélangez pas votre terre à ce que je vous ai préparé, vous deux dans cette calebasse et toi dans cette autre… Et ne venez manger que lorsque le soleil aura bien séché vos mains ! » Évidemment, la « mauvaise femme » avait rajouté quelque huile dans la calebasse du troisième fils, dont les mains ne finissaient donc par sécher que bien longtemps après que ses deux fils à elle avaient englouti le repas. De jour en jour, restes après restes, le troisième fils amaigrissait et, au bout d’un mois, l’homme heureux reconnut aux habits lâches de son troisième fils l’ombre du malheur qui s’était abattu. Alors il mourut.

Ayant certes perdu son père, le troisième fils s’inquiétait avant tout de ce que sa mère, la « bonne femme », pourrait ne plus le voir depuis le ciel, tout serré qu’il était par sa ceinture, et il décida d’aller lui rendre visite au cimetière, de vider tout l’amour que son cœur contenait sur les fleurs de son tombeau. Ci-fait, il y posa sa tête et raconta à sa mère, suffocant de tristesse contenue, ce que la « mauvaise femme » lui faisait subir. Enfin il s’endormit avec le sentiment d’avoir été écouté pour la première fois depuis un mois.

L’esprit de sa mère s’invita dans son rêve pour le bercer comme s’il était encore un bébé bien dodu. Elle le couvrit de baisers et lui dit : « Va à l’arbre à l’orée du cimetière et chante lui cette comptine… ». Le troisième fils ne comprit pas dans son rêve les paroles de la comptine de sa mère, il en éprouva seulement la promesse d’un avenir lumineux et il ferma, apaisé, les yeux dans son rêve pour les rouvrir sur le tombeau de sa mère.

Il se dirigea donc vers l’arbre et se plaça sous l’ombre de ses branches, une ombre au-delà de tout malheur, de tout bonheur, lui sembla-t-il. Il chanta :

« Baisse-toi, baisse-toi, l’arbre !

Je n’ai ni père ni mère…

Baisse-toi, baisse-toi, l’arbre !

Je n’ai ni père ni mère…

La mauvaise femme lave ses deux fils avec de l’eau,

Mais, moi, avec de l’huile…

Celui qui a les mains sèches le premier mangera le premier,

Et ceux qui mangent les premiers ne laissent rien au dernier… »

Sitôt le dernier mot fredonné, s’étalèrent au pied de l’arbre, comme s’ils avaient toujours été là, ananas, bananes, mangues, oranges, pommes, riz de tous épices, poissons de toutes les rivières et poulets de toutes les cours.

Rassasié, il rentra à sa maison pour faire profiter la mauvaise mère et ses deux fils de la banane et des deux oranges que son appétit avait préservées. Mais la mauvaise femme le frappa comme s’il était un voleur :

« Je n’ai pas volé, c’est ma mère qui m’a tout donné…

  • Ta mère est morte ! Où as-tu volé ?!?

  • Tout se trouve sous l’arbre à l’orée du cimetière, mauvaise femme… »

La mauvaise femme détala jusqu’à l’arbre avec un large panier, sous lequel ne se trouvait néanmoins plus rien :

« Avec la chanson, l’arbre donnera, ses branches se délesteront… », dit le troisième fils. Il chanta donc et l’arbre donna. La mauvaise femme goûta et trouva tout délicieux. Elle commençait déjà à remplir son panier de tous ces délices afin de pouvoir gaver ses deux fils au détriment du troisième lorsque une branche s’abaissa, à laquelle était fixée une corde avec un nœud coulant à son extrémité. Le nœud s’enserra autour du cou de la mauvaise femme, dont les pieds quittaient déjà le sol. Une voix apparut depuis le faîte de l’arbre :

« Mauvaise femme… »

Une voix dans laquelle se mélangeaient tant de voix, celle de la bonne femme, de l’homme heureux, et de tous ceux avant eux deux.

« Mauvaise femme, quand cesseras-tu de maltraiter ? »

Maintenant ce n’était plus une voix, ce n’était plus une question, c’était un Ordre :

« Combien as-tu de fils ? »

« Trois… », réussit-elle à lâcher dans un râle.

La corde se desserra et remonta avec la branche.

La femme se releva, prit son troisième fils dans ses bras. Lui se rappela cette étreinte qu’il n’avait pas connue depuis un mois :

« Mon fils, pardonne-moi… »

Cet article a été publié dans Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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