Notre Ankou, à poupoule et moi

Des fois, une poupoule, c’est l’unique cœur qu’il vous reste.

Dès sa sortie de coquille, vous lui caressez la crête méticuleusement car vous avez envie qu’elle devienne vite vite votre poupoule. Alors vous dialoguez dans un baragouin sommaire où rigolades succèdent aux roucoulades. « Col-Col-Colette ! », vous appelle-t-elle. Cela suffit comme langue pour 3 ans, jusqu’à ce que votre père revienne tout spectre de la guerre, que votre poupoule et votre petit Ankou disparaissent eux tout entiers. 3 cœurs perdus d’un coup.

Terrible, cette habitude de mon papa de tout porter à la maison, des sacs de patates jusqu’aux sabots de nos chevaux de trait à débourber, des œufs quotidiens du poulailler jusqu’aux foins de saison à étaler sur d’immenses bâches. Avec ceci au caractère, impossible de se défausser de la moindre responsabilité, alors papa s’en est allé lui aussi rejoindre l’horizon du front.

Avec votre poupoule, il suffit d’un jour de connivence particulière pour que, d’un regard respectif dans le blanc des yeux, un œuf féconde dans son ventre. Devant les yeux médusés des autres poules, vous vous relayez pour assurer une couvée permanente. Bientôt la coquille se craquelle.

Papa, tu avais été tout pour moi : sur tes épaules ma joie, mes premières musiques avec ton harmonica, ma poubelle lorsque tu mangeais la couenne de mes jambons, quelques bonbons, mon cœur qui palpitait à chacun de tes émois.

Et il y a maman qui ne porte rien véritablement. On ne lui voit pas grand-chose par son entrejambe bien évidemment, mais on devine sous la puissance de sa voix, lâchée en une chiasse que rien ne semble pouvoir constiper, qui porte le pantalon à la maison. Bientôt elle porta le pantalon pour tout notre village, avec des soldats allemands qui portaient la ceinture. La collaboration n’est jamais qu’une confirmation.

C’est la nuit, un petit bec aussi bien qu’un nez, une crête presqu’une fontanelle, un duvet de plumes et de poils indifférenciés. Celui-là, avec son air d’enfant autant que de coucou, nous l’appelâmes « l’Ankou ».

Un matin, les allemands ne sont plus. À part la virginité de quelques demoiselles, une réserve des culottes sales des plus âgées, qu’ont-ils emporté d’autre pour se sustenter ?

Le blanc des yeux de ma mère se lacère d’horreurs au fil de ses trahisons. Ses deux yeux sont là, barrés d’un large trait en leur milieu seulement lorsqu’elle me regarde, moi. Ma poupoule et notre Ankou firent partie de la rafle des allemands, autant que toutes les autres poules du poulailler. Le trait grossit, ma mère souhaite voir l’image s’ancrer à jamais dans mon esprit, de ma poupoule et de l’Ankou embrochés, au-dessus d’un feu, tournés. « Guten Appetit ! »

Papa, au milieu de tout ça, pourquoi es-tu revenu ? Tu ne joues plus de ton harmonica, tu n’enjambes plus ton vélo, les bons jours sont ceux où tu arrives à te porter.

Comment expliquer la passion de ma mère pour ses petits œufs au petit-déjeuner ? Elle casse leur coquille délicatement, un bout de langue sorti à un coin de ses lèvres. À chaque fois qu’elle en gobe, il est entier, et on ne lui voit que le blanc des yeux, il gravite dans l’œsophage, aboutit à l’estomac, et ses pupilles réapparaissent, il ne descendra pas plus bas. Vous êtes sa poupée, vous ressentirez pour la journée le même poids sur votre estomac. Elle s’assura donc de l’arrivée de nouvelles poules dans le poulailler pour continuer à me harceler.

Vous donnez un os à ronger aux poules et les voilà devenues des chiens mal domestiqués, qui protègent leur poulailler en caquetant toutes ailes ouvertes pour vous empêcher d’entrer. Cet os, ce furent les mensonges que leur roucoula la doyenne des poules, dissimulée à l’appétit des allemands par ma mère sous son aile. Avec cette histoire parfaitement façonnée sous un masque de légitimité, ma poupoule pervertie par moi, le monstre que je lui avais fait pondre. Notre Ankou, un monstre…

Je tiens le coup en tirant de moi tout ce qu’il y a de poupoule, je ne souris pas car je n’ai pas de dents, je me chiffonne un sourcil en guise de crête, je ponds tout un tas d’œufs symboliques que je place dans des boîtes en carton pour me reconstituer un cœur. Dans mes rêves, nous les comptons patiemment, poupoule et moi, un de plus est à chaque fois un Ankou qui survivra.

Sous les ordres de la doyenne, les nouvelles poules se dégourdissent les pattes en rang dans la cour. Le rituel veut en bout de séance qu’elles forment un cercle dont je suis le centre, avant de se jeter toutes sur moi en visant mon derrière. Un os à becqueter.

Cette fois qui fut la dernière, les plus vicieuses s’écartèrent en un point du cercle pour laisser place à un coq, muscles saillants sous les plumes, crête fière jusqu’au ciel, avec une manière bien à lui de s’affirmer, agitant son croupion comme s’il l’avait promené sur toutes les plages, véritable oiseau des mers. Ce salopard plante déjà ses ergots en terre pour préparer ma torture. Derrière lui, ma mère, une prison dans les yeux. Derrière encore, mon père.

Tous les culs salis du monde reçurent leur comptant, celui du coq rougi par le coup et l’affront, celui de ma mère avant tout par la leçon, celui de la doyenne par extension. Dans la main de mon père, une longue trique d’un bois tendre et une promesse pour les poules de n’être plus jamais terrorisées.

« Col-col-Colette ! ». Ainsi les poules introduisent solennellement leur assemblée. Il y est question d’excuses et d’un hommage à me rendre. Est-ce la doyenne au cou désolidarisé, le plumage décati ouvert à toute pluie, qui ne caquettera désormais plus qu’aux morts ? Non, des œufs, en quantité, et diversifiés. Certains fécondés, la plupart pour ma mère. Ma mère ?

Ma mère gobe l’œuf et le transfert jusqu’à l’estomac s’accomplit normalement. À ce moment précis, mon père cingle ma mère par tous les flancs. « N’ouvre plus les yeux, vis ta prison avec toi-même, raclure ! ». Ma mère ne résista pas au traitement, mourut dans l’année d’un cancer de son seul estomac.

Nous organisâmes tous ensemble un magnifique feu de joie, de son corps et de celui de la doyenne. Les poules, toutes emberlificotées dans leur idée d’hommage, mélangèrent les lettres de L’Ankou et entonnèrent : « Ankoulées ! Ankoulées ! Ankoulées ! ». Il y a des haines mieux que tout hommage.

Suivons le fil, de ma bouche, par l’œsophage, jusqu’à mon estomac. Plus rien ne bouche et tout est à l’avenant. Mon petit Ankou, on te retrouve donc plus loin, partout niché dans mes floraisons intestinales, mes tripes. Tout ce temps, tu vibrionnais de là en traversant mes yeux, ne demandais qu’à sortir. Et ce n’est pas tout. Colette s’est trouvé un beau Serge et un nouveau cœur bat déjà à proximité. Mon Ankou, tu vas bientôt être grand frère.

Cet article a été publié dans 01. L'Ankou de Robbe-Grillet. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Notre Ankou, à poupoule et moi

  1. FabaFalbala dit :

    Le parti pris du découpage fonctionne bien ! Ça s’éloigne d’une narration linéaire et paradoxalement je trouve que ce morcellement fait gagner en cohérence par rapport au texte initial ! 👍

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  2. guidru dit :

    Je suis d’accord avec toi, ton conseil était un bon à prendre. Encore une nouvelle voie à emprunter grâce à toi !

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