L’appel de la forêt

Les animaux installèrent des toilettes après avoir dégagé une clairière d’une petite parcelle de chênes verts.

Le Conseil de la forêt avait en effet constaté la désaffection des promeneurs et s’était convaincu que ces derniers recherchaient sans le moindre doute un minimum de services.

Après la première nuit suivant l’inauguration des toilettes, on retrouva leur fenêtre cassée. Lors du Conseil qui se réunit immédiatement, le lapin voulut apporter son témoignage. Ses yeux humides ne furent alors pas un de ces vulgaires stratagèmes de lapin visant à émouvoir à tout prix, tels qu’une queue frémissante ou une oreille légèrement pliée, ils incarnèrent véritablement la grande émotion que suscitait chez lui la prestance du grand cerf en face de lui, véritable autorité en ces lieux :

« L’ours a fait caca dans les toilettes, m’a attrapé, s’est essuyé avec moi et m’a jeté à travers la fenêtre en constatant son erreur ! »

On remplaça alors la fenêtre, pensant que l’affaire n’était pas plus qu’un malheureux concours de circonstances.

Après la deuxième nuit, on retrouva les toilettes sens dessus dessous. Ce n’était plus un désordre, car c’était comme si l’ordre n’avait jamais pu avoir existé autour de la cuvette. Lors du Conseil, c’est cette fois le hérisson qui apporta son témoignage définitif :

« L’ours a fait caca dans les toilettes et vous imaginez sa réaction lorsqu’il s’est essuyé sur moi. »

Cette fois, ce n’était pas pareil, l’affaire en devint réellement une. L’ours, qui venait d’être réintroduit dans cette forêt, semblait contre toute attente mal accepter l’arrivée de commodités dans ce nouvel environnement.

Lors du Conseil suivant, on invita donc un éminent spécialiste des questions de réintroduction, un dauphin nommé M. Flipper, que l’on achemina jusqu’à la forêt dans un bassin rempli d’une eau de mer :

« Vous savez, votre ours a connu grande aise parmi les humains, notamment du papier toilette à volonté…

  • Mais nos toilettes ont du papier, M. Flipper !, répondit le grand cerf.

  • Il semblerait par ailleurs que la porte de vos toilettes reste ouverte, sinon comment expliquer la présence du lapin et du hérisson ?

  • S’agirait-il seulement, M. Flipper, d’installer un loquet ?

  • Non, grand cerf, le problème est bien entendu plus large… Votre ours, voyez-vous, a son énorme postérieur entre deux chaises et ne sait plus comment s’asseoir en bon équilibre. Il vit l’aventure moderne chez les humains, on le réintroduit dans son environnement a priori naturel, mais on lui fournit des toilettes. Au final, il ne sait plus d’où il vient peut-être : est-il revenu chez lui dans cette forêt ou l’était-il chez les humains ? »

Cela fit réfléchir tous les animaux sans exception. Cet ours réintroduit constituait un joyau d’importance pour eux, une de leurs attractions, leur plus grande sans doute. À ce titre, les toilettes n’étaient finalement qu’une annexe. Et pourtant ils avaient négligé sa bonne intégration parmi eux. On décida de subvenir aux besoins de l’ours par les mêmes moyens que lorsqu’il se trouvait chez les humains. On édifia à côté des toilettes un bâtiment avec des chambres individuelles tout confort, qu’un personnel venait laver quotidiennement, leur nourriture leur était servie sur des plateaux d’argent. L’idée eut grand succès, les promeneurs purent venir en nombre contempler tout leur soûl tous les animaux dans leurs chambres en vertu de grandes baies vitrées aménagées sur un de leurs quatre murs.

Une légère contrepartie tout de même : chacun devait sacrifier 10 heures par jour de son temps pour se laisser admirer. On aurait pu penser que ces animaux épris d’une totale liberté, sans limite de temps ni d’espace, en souffriraient. Que nenni, ce fut tout le contraire ! Tous insistèrent même pour se faire enfermer à double tour durant leurs obligations de service afin de laisser circuler dans les veines des humains cette liqueur de pouvoir dont ils raffolent tant. Tous les animaux eurent cette double satisfaction d’assister à un spectacle exotique – les humains se trouvaient eux aussi derrière les baies vitrées – tout en y prenant part.

Un phénomène vint rapidement néanmoins troubler cette bonne industrie familiale. Du jour au lendemain et à fréquence régulière, l’ours se mettait à hurler comme un grizzly de Sibérie, ce qui faisait fuir invariablement tous les promeneurs.

On imagina d’abord que s’était installé au fond de ses entrailles l’affreux appel des grandes plaines depuis que l’ours avait connu un semblant de liberté parmi les animaux de la forêt, un appel des grands larges que la présence du nouveau bâtiment donnait l’impression sans doute de pouvoir museler.

Le grand cerf eut une première idée : demander à l’ours ce qui le tenaillait véritablement.

« Une belle constipation, grand cerf, je n’arrive plus à déféquer en toute quiétude, alors je hurle…

  • C’est à cause de la nourriture que notre établissement te sert peut-être ?

  • Non, grand cerf, je souffre de vous voir tous, mes nouveaux amis, ainsi enfermés, sans que vous en ayez conscience !… »

Tous les animaux s’inquiétèrent alors de ce que le grand cerf restât pendant quelques jours à consulter ses bois. Ses yeux grands ouverts restèrent fixés sur ce néant immédiat et anonyme où les morts trouvent la paix qui leur a été déniée tout au long de leur errance de vivants. Ses ancêtres investissaient ses bois, chaque centimètre de plus en était un nouveau qui se manifestait pour le conseiller. Ces quelques jours furent donc nécessaires pour dénicher sa deuxième grande idée et réunir le Conseil :

« Le problème, commença le grand cerf, est que l’ours s’est trop attaché à nous… »

Une vague d’émotion saisit tous nos amis, les oreilles du lapin se plièrent les deux en même temps, le hérisson se hérissa.

« Alors, continua le grand cerf, comment faire ? L’idée est simple : trouver une femelle à notre ours pour qu’il détourne ces sentiments à notre égard ! »

Un sanglier s’avança, le postérieur tout en mouvements lascifs, afin que sa musculature saillante pût faire grande impression à l’ensemble de l’assemblée :

« Comment ça, lui trouver une femelle ? Il n’a qu’à se servir lui-même dans la forêt pour en trouver une !… »

Tous les autres opinèrent du chef car il leur paraissait évidemment inconcevable que cette forêt qui subvenait à tous leurs besoins ne subvienne pas au plus essentiel pour l’ours.

« Mais, mes chers amis, cette forêt ne contient aucune femelle pour notre ours. Posez-vous cette seule question : comment peut-il alors rencontrer l’amour ? »

Le lapin évacua une larme. Tous néanmoins mesurèrent précisément enfin la tâche qu’ils devraient réaliser pour leur nouvel ami. Ils consultèrent chacun de son côté le site de rencontres Tinder et l’ours vint rendre visite chaque soir à chacun d’entre eux pour donner son avis sur les profils sélectionnés et préciser éventuellement quel critère de recherche lui semblait finalement plus essentiel.

« Demain demain, tout sera fini ! », promettait chaque soir le grand cerf.

Un jour effectivement l’ours fut convaincu par une des annonces. C’était celle de cette ourse qui venait elle aussi d’être réintroduite dans la forêt adjacente et qui faisait cette remarque saisissante pour exprimer son besoin d’un ours, un vrai, dans son existence :

« Je ne veux plus jamais m’essuyer les fesses avec un lapin ! »

L’ours l’invita le lendemain même dans sa forêt et lui demanda de suite après l’avoir accueillie :

« Et avez-vous essayé de vous essuyer les fesses avec d’autres animaux, chère Dame ?

  • Avec un hérisson en effet, Monsieur, mais une seule fois évidemment… »

    Cette réponse sonna comme la preuve définitive de l’amour qu’il lisait déjà dans le regard de la belle ourse en face de lui.

    Ils eurent donc plein de petits oursons qui rivalisèrent d’espièglerie avec tous les petits lapereaux et les petits hérissons de la forêt.

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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