La mauvaise foi des embryons

Le monde apparaît comme il a toujours été, ce que la prise de conscience de ce jour rend plus palpable à défaut de créer réellement, vide. Vide de sens, vide de liant entre les choses, les choses vides en elles, les sentiments vides d’une nécessité, la météo vide de tout tourment. Il n’y a que nos ennemis de l’autre côté du front. Mais ce front n’est-il pas seulement celui de nos têtes ?

Certains ont trouvé un sens dans ce vide, mais ne l’ont-ils pas rempli de leur propre volonté ?

Je sens moi-même un tas d’embryons d’histoires se précipiter à la porte du vide pour résoudre son angoisse. Il me faut les retenir pour ne pas les laisser croître d’eux-mêmes, sans but et sans autre dessein que celui de leur code génétique. Il me faut les retenir pour les empêcher de revenir sans cesse taper à ma porte en quête de sens, ne se contentant jamais de leur fureur initiale d’exister.

Ces embryons atteignent des sommets de mauvaise foi. Après ce col, n’attendons pas autre chose qu’une collision.

Un embryon de voix, celle du Lieutenant-Colonel Briot, nous parvient :

« Allez, deux par deux et tenez les rangs ! Vous deux, là, Lucien et l’autre à côté, placez-vous en premier bien entendu ! »


Je suis l’autre. Maintenant, c’est ce Lucien qui est l’autre, même s’il n’est plus rien à vrai dire désormais.

Ce type, Lucien, ce fut un cauchemar à passer, pire que la guerre. Il transperça les eaux ennemies sans que les ennemis ne le vissent, il était devenu une sorte de fantôme que seuls les ennemis ne voient pas, une sorte de miracle pour lui seul car de fait c’est sur moi que tous ces bâtards rabattaient leurs tirs. Lucien ne tirait pas, lui, ayant lâché son arme aux premiers instants après avoir tout sacrifié au vide. « Un ami qui ne tue pas un ennemi est pire que cet ennemi. », cette phrase obsessionnelle constitua mon unique argument.

Je lui tirai donc dessus et son corps sans substance, presque mort, ne prit pas l’aspect d’une statue comme les corps morts. Il s’étala tout d’abord en une flaque croupie, avant de rejoindre par gravité la rivière à proximité comme s’il était le reste d’un débordement, l’invention d’une ancienne tempête.

Un type comme ce Lucien, que le destin vous a désigné comme binôme, ne peut être un type pour rien dans votre existence, il est l’image de votre vie.

De fait, depuis la fin de cette guerre, ma vie n’est plus rien.

Le tribunal militaire m’a condamné pour avoir tiré pour rien sur un compagnon et je n’ai jamais eu droit à ma retraite de militaire.


Depuis le bord de la rivière, l’écoulement des eaux – de l’amont vers l’aval, les parties d’un flux uniforme succèdent aux zones d’accélération, de cascades – finit par dessiner un tableau permanent. Cela s’appelle enfin l’existence. Il y a bien une balle dans ma peau, expédiée par l’autre, mais cette existence précise n’a que faire de ces superficialités.

L’apparition d’une dame, qui s’y lave un moment, se baigne en chantonnant dans la langue étrangère, ou chantonne dans une eau ennemie, je ne sais pas comment formuler cette chose, ce bonheur qui m’envahit, cette évidence qu’il me faudra bien répandre comme une bonne nouvelle, qu’il me faudra bien expliquer un jour, l’évidence aussi simple que d’être allongé, presque mort, au bord d’une rivière, que d’être au bon endroit, là où la langue ennemie chantonne sans plus hurler.

La dame m’aperçoit, fait de grands signes derrière elle, me saisit par le visage : « Er ist fast tot… » Il est presque mort, chantonne-t-elle plus puissamment. Elle saisit un petit pistolet caché sous sa robe avec l’urgence d’un danger, l’acceptation terrible de devoir s’engager tout entière, libérée de la mauvaise foi des embryons, qu’elle transmet à son pistolet, à son tour habité par l’évidence à transmettre de toute éternité.

Elle pointe son pistolet dans ma direction, qui hurle en se déchargeant entièrement.

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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