Pollitito et Mr Poulet

Chers amis, ayons quelque égard pour nos contemporains aux angoisses méritantes, considérons comme elle se doit la douleur qui les étreint lorsque leur vient d’essayer de comprendre les tenants des relations humaines, lorsqu’ils essaient en vain d’enfiler nos superficialités, jusqu’aux plus légères, dans le chas de nos belles morales. Acceptons que leur attitude ne soit pas le simple fait d’idées nouvelles qui effleureraient leurs cerveaux, d’idées subversives qui contenteraient les seuls jeux de leurs âmes. Acceptons ce que nous acceptons de nos enfants. Car reproche-t-on même à ces derniers de s’acharner à faire coïncider la forme ronde avec le trou carré ? Non, bien entendu, leur fraîche naïveté nous émeut, les voir s’éreinter à imaginer, dans cet environnement nouveau encore trop lumineux pour leur âme si pure, que nulle chose ne devrait buter sur une autre et qu’aussi différents soient-ils, une forme ronde et un trou carré ne devraient jamais se déranger, les voir ainsi nous saisit par ce que nous avons de plus fondamental. Et pourtant, à notre propre suite, à notre propre manière, nombre de nos enfants se reprocheront un jour de s’être laissés aveugler par cette beauté originelle et se retourneront contre ces angoissés qui, à leurs yeux, persistent dans l’aveuglement et prolongent un mensonge fondamental.

Notre Pollitito, vu son très jeune âge, n’engageait de ces angoisses méritantes qu’une seule forme orale, qu’un seul dialogue entretenu avec toute chose. Notre petit canari à la plume en épi, au charme indéfinissable du pauvre petit malheureux, se penchait néanmoins, plus que sur tout autre, sur le trou carré qui résistait au passage de la forme ronde dans sa main :

« Pourquoi résistes-tu ?

  • Combien de fois devrais-je te le répéter ? Je ne résiste pas, je suis ainsi fait, je suis un trou carré ! »

Non, non, Pollitito ne pouvait se contenter d’un semblable état de fait, il ne pouvait y avoir derrière tout cela qu’un enchaînement de décisions qui, toutes parfaitement coordonnées, avaient pour but de lui nuire. Le futur s’assombrit instantanément, que pourrait advenir à Pollitito face à telle adversité ?

Les années passeraient bon an mal an sur toute espérance, tandis que Pollitito virerait tout à fait Mr Poulet, le monde se tournerait contre lui à la mesure de ce qu’il se tournerait lui-même contre le monde. C’est avec cette singulière idée de l’équilibre, ou d’une certaine justice, qu’il lui faudrait survivre, dans un monde en permanence dirigé contre lui-même, à la perspective autocentrée, à la géométrie réduite à l’essentiel, à un point, avec au centre du point Mr Poulet.

Une poule malgré tout se présenterait à lui comme une fleur avec sa bouche en cul, toute ronde comme un problème non-dénué de solution, semblerait-il, qui obliquerait instantanément pour soulever les plumes de son véritable séant. Mais ; un trou en étoile tout d’abord, une étoile noire doublée d’un puits sans fond ; une forme indéfinie ensuite, qu’il becquerait tout naturellement, n’étudiant pas même la première alternative, la jugeant presque incongrue, et cette forme indéfinie resserrerait ses tissus, huître sous l’effet d’un jus de citron, pour devenir carrée, aussi imperturbable qu’un avenir tout tracé : la rigueur, les responsabilités, une maison aux angles droits, des poussins dont les piaillements incessants nécessiteraient une discipline à transmettre inexorablement.

Mr Poulet fuirait, là où son meilleur ami le rejoindrait. Celui-là, d’une tradition plus rustre, issu d’une famille campagnarde qui n’aurait pas supporté qu’il eût renié son espèce originelle au profit d’une autre, tenterait de le rallier à sa cause en lui décochant un clin d’œil :

« Et si tu étais à l’intérieur une jolie dinde comme moi ? Je me suis toujours dit que le galbe de ta jambe n’avait rien à envier à celui de la Reine Bacall. Voudrais-tu être mon dindon peut-être ? »

Décidément, toutes ces trahisons qui se succéderaient rendraient ce monde bien proverbial, celle de son meilleur ami ne serait qu’une autre parmi de nombreuses avant elle. Accélérerait-il dès lors pour ne pas se laisser rattraper que cela ne servirait à rien : la succession de ces trahisons formeraient une mèche, allumée, plantée à son cul, dont il constituerait lui-même la dynamite. Il lui faudrait arracher cette mèche-là, en choisir une plus sûre, une qui se serait déjà embrasée par désespoir, qui se serait noyée dans l’humidité des pleurs passés. Son meilleur ami lui proposerait alors une pilule bleue à ingérer par le gosier, une pilule remplie de la seule promesse de n’être qu’une illusion ; puis son meilleur ami l’entraînerait dans une de ces soirées où la diversité des trous alanguis garantirait de n’en trouver paradoxalement aucun à sa mesure.

Une jolie ronde y serait formée au centre de la seule pièce, tant de formes et trous imbriqués les uns dans les autres, des litres de lubrifiant en guise de chausse-pieds qui leur permettraient de se répondre grassement par des postillons d’une glaire démoniaque, au choix, formes et trous entre eux, formes entre elles, trous entre eux.

Mr Poulet battrait alors des ailes pour s’élever, s’envolerait tout à fait et, de loin, de toujours plus haut, appréhenderait ces formes et trous comme autant de monts et cratères sur une étrange planète, l’immensité finirait par l’effrayer inexorablement et il déciderait d’y alunir. En son centre, il lui paraîtrait tout naturel d’adresser une salutation courtoise à un miroir qui se sentirait obligé immédiatement de lui rendre la politesse sous une forme parfaitement identique. Il faudrait bien entendu rassurer immédiatement son reflet :

« Je ne t’oblige en rien, vis ta vie…

  • Tu ne m’obliges en rien, c’est toi-même que tu obliges !

  • Comment cela ?

  • Comment cela, « comment cela ? » ? »

Même ces dialogues avec soi-même porteraient le sceau de la plus amère déception, l’écho incertain que se renverraient soi et soi-même, fait d’infimes différences entre les paroles prononcées de part et d’autre, constituerait néanmoins la seule perspective de développement de soi à la disposition de Mr Poulet, cette interface réduite entre soi et soi-même constituerait le seul espoir auquel se raccrocher, alors même qu’elle ne pourrait servir de chaude couverture en cas de nécessité.

Il serait temps alors pour Mr Poulet de broyer comme un contrat inique cette étrange planète au creux d’une de ses mains, qu’il caresserait tendrement maintenant qu’elle serait disciplinée, érigée selon les dimensions de sa pince. Il croirait l’entendre susurrer à son oreille, d’une voix venue du ciel, lui parler tant qu’elle finirait par parler sa propre langue, selon les termes de son vrai désir, immaculé, toujours aussi plein et entier et Mr Poulet ne saurait plus quoi penser.

À la lueur de cette vision du futur, Pollitito considéra la forme ronde au creux de sa main, s’effraya des tergiversations qu’un si petit objet pouvait entretenir avec lui-même et décida de ne prêter plus jamais crédit à tout ce qu’il pourrait bien susurrer à sa jeune conscience. Le problème n’était pas le trou carré, l’enjeu était la discipline à appliquer à cette forme ronde.

Pollitito souleva donc sa forme ronde – il apprendrait avec les années qu’elle a plus exactement forme cylindrique, et la fit pénétrer le trou rond, avec pour la première fois au cœur l’exact sentiment du devoir accompli.

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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