La plus grosse tache

« Au début, ma petite chérie, d’innombrables bacilles, virus, bactéries s’associèrent pour se constituer en taches toujours plus grosses.

Se mélangeant sans interruption au fil des âges, elles créèrent des dinosaures, des mammifères, puis des hommes qui, les maîtrisant, donnèrent à ces taches l’aspect de tableaux.

Enfin, tu vas être déçue, l’Histoire revint à ses premiers amours, se contentant à notre époque d’aboutir à moi, le plus désolant amas de virus, la plus grosse tache que la Terre ait jamais accueillie en son sein. »

À ce moment, le petit chéri dévoila un sourire épais de contraintes :

« Voilà, ma petite chérie, c’est que je voulais te dire… »

Mais la petite chérie ne voulut pas s’entendre dire car, pour tout dire, elle trouvait déplorable la perspective historique dessinée par son petit chéri, elle trouvait que la décence aurait dû lui imposer de faire concis bien au contraire, son petit chéri souhaitait assurément rompre avec elle et sa lâcheté lui avait fait développer une théorie sur l’évolution tout ce qu’il y avait de plus foireuse en taches.

Ses taches à elle remontaient à sa jeunesse, qui l’avaient éclaboussée par derrière dans cette chambre, dans sa chambre, en plein dans son innocence d’enfant. Et lui à qui elle avait livré une confiance sans voile ne supportait pas ses taches incrustées et évoquait des taches pour lui signifier. Ce petit chéri était vraiment la plus grosse tache que la Terre ait jamais accueillie en son sein.

Qui avait provoqué ces taches anciennes ?, se demanda la petite chérie. Par un effet sournois de sa conscience, une réponse fusa, qui n’en était pas une, qui n’était qu’un souvenir isolé du monde de la raison. Son petit chéri avait un pistolet caché dans un tiroir d’une de ses commodes. Elle en pleura instantanément de rage. Oui, brandi dans son derrière, petit et rugueux, ce pistolet avait pu provoquer ces taches et son petit chéri s’apprêtait ce soir à recommencer pour étendre les taches. Peut-être espérait-il seulement créer à nouveau des dinosaures, mais elle ne pouvait supporter telle trahison et décida dans le même élan de récurer ces taches en retournant le pistolet contre son petit chéri. Elle se leva, serrée au visage de près par d’abondantes larmes.

« Mais qu’y a-t-il, ma petite chérie ? »

Elle ouvrit le fameux tiroir de la fameuse commode pour en extirper le fameux pistolet, s’approcha du petit chéri, enfonça le pistolet entre ses dents pour lui effacer son sourire, aussi contraint fût-il. Le petit chéri libéra un espace pour sa langue :

« Attends, ma petite chérie, laisse-moi expliquer… »

« Et qu’y a-t-il d’autre à expliquer ? Dis-moi tout de même : ton pistolet est-il chargé ? »

« Oui. »

Elle ne tira que deux coups, l’un dans la bouche, l’autre entre les deux yeux.

La fumée dissipée, le silence revenu, elle distingua clairement sur le visage en face d’elle la même malédiction que celle de sa jeunesse, deux trous comme dans son derrière, malmenés par l’épreuve, desquels sortaient des liquides rougeâtres et brunâtres qui colorèrent définitivement tout son monde. Au final, se rappela-t-elle, dans les miroirs, les vitrines des magasins, le regard des gens, son reflet ne renvoyait qu’une grosse tache informe. Et à l’intérieur…

Elle regarda autour d’elle. Non, ce n’étaient pas les taches aux murs ni au sol, tout ça en court-bouillon éclaboussé, qu’elle ne voulait plus gérer, c’étaient ses taches intérieures. Alors elle colla le pistolet contre sa tempe pour connaître l’éblouissement qui élimine les taches à jamais, et pressa la détente.

La lumière l’aveugla tout d’abord avant de lui faire distinguer M. Gabriel en face d’elle. Car tout le monde connaît M. Gabriel dans son décor tout d’un blanc immaculé et irréel, M. Gabriel avec un sourire contraint qui l’invita d’un geste du menton à considérer à sa gauche une présence qu’il devait estimer inattendue pour la petite chérie. À sa gauche se trouvait son petit chéri. Que faisait-il là lui aussi ?

« Réfléchissez un peu, Mademoiselle, lui dit M. Gabriel. Considérant ce que vous venez de commettre, votre présence ici n’a rien d’évident, contrairement à celle de votre petit chéri. Réfléchissez ou je vais vous faire emprunter un ascenseur qui ne s’arrêtera que bien plus bas. »

Qu’avait dit essentiellement son petit chéri en effet ? Qu’il était la plus grosse tache que la Terre ait jamais accueillie en son sein. Et elle comprit le sourire contraint qu’il lui avait décoché tout à l’heure, elle le comprit comme le signe d’une grande gêne associée à sa grande pudeur. Son petit chéri avait voulu lui révéler la composition de ses propres taches intérieures et elle les avait remplacées par les siennes.

Son petit chéri lui prit sa main gauche :

« Tu ne m’as pas laissé le temps d’expliquer… Mais ce n’est pas grave car tu es là avec moi. »

M.Gabriel se racla la gorge pour reprendre la parole :

« Je vous souhaite bien le bonjour à tous les deux maintenant que tous les esprits semblent s’être éclairés.

Avant de vous énoncer l’ensemble des règles d’usage ici, je tiens à commencer par la plus essentielle d’entre toutes. Ce blanc qui vous entoure n’est pas aisé à maintenir tel, qui nécessite que le ménage soit assuré constamment.

Alors, je vous prie, mes petits chéris, n’allez pas tout saloper avec vos satanées taches ! »

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s