Séance étreinte

Très vite, de collègues-enseignants que nous étions, nous sommes devenus ma brouette et mon poussin l’un pour l’autre. Brouet était son nom et j’avais pour ma part un physique gallinacé, des cuisses musclées, un cou démesuré.

Le glissement peut paraître évident avec le recul de ces quelques années, mais quand je pense à l’attitude générale de ma brouette, je m’oriente naturellement vers l’animal, et plus particulièrement vers le félin. Sa démarche de panthère, son rire de hyène à ces moments où mon air gallinacé pouvait donner l’impression que j’étais une poule acculée. Ma brouette se prenait par ailleurs pour une vieille chose et inclinait pour l’exprimer plutôt vers une autre famille : « Je fais une belle morue, mon poussin, ta vieille brouette aimerait tant se faire mousser, monter comme une brandade ! »

A cette époque, ma vie n’était éclairée par rien, j’attendais à mes 39 ans un lever de soleil qui ne se produisait jamais. J’avais évidemment connu de nombreux levers avant, qui avaient tous malheureusement décliné en plein zénith. L’idée de l’amour ne rameutait plus avec elle que peur et effroi avec ce souvenir de quelques terribles expériences. J’étais un poussin bloqué, aucune couveuse ne me réchauffant plus.

Ma brouette, ses 50 ans tout frais, avait les épaules qui résistaient comme résistent les derniers rayons du soleil à l’heure de son coucher. Je savais que ma brouette se considérait à un point de rupture, le privilège de l’âge était un privilège qui s’estompait, qui laisserait place bientôt à la dernière ligne droite que ma brouette pensait ne pouvoir parcourir plus que comme un objet utilitaire ne charriant plus aucun fantasme.

Il y avait donc cet écart entre nous, entre le lever et le coucher du soleil, il y avait une vie à écrire, entre son aube et son crépuscule, nous ne pouvions donc que devenir l’un pour l’autre chien et loup.

Je l’entends encore ce jour-là m’appeler au loin :

« Poussin, mon poussin, viens picorer quelques leçons de pédagogie ! »

Ma brouette se donnait en effet pour mission, en raison de son expérience, de m’élever quelque peu.

Ma brouette me plaça devant le tableau et insista sur la rigueur de la gestuelle : « Point trop de manière, conclut-elle, et ne va pas t’inventer des muscles pour autant ! Et puis… » Ce « et puis… » constitua une sorte de prélude :

« Et puis étreins ta séance ! » Ma brouette s’approcha, plaqua mes mains sur ses hanches avant de déposer délicatement ses habits au sol l’un après l’autre.

« Et comment fait-on pour étreindre, poussin ? » Ma brouette se pencha en arrière de telle sorte que je dus la retenir, une main sous sa croupe, pour ne pas laisser son corps nu se fracasser au sol.

« Oui, poussin, comme une brouette, tu as compris, voyons si tu as quelques talents maintenant… » Je pénétrai donc ce que je pus avec ce que j’avais sous la main et ma brouette se laissa tant pousser que nous finîmes par heurter le directeur qui passait par là et tentait sans doute de comprendre les habits jonchés au milieu d’une salle de classe.

« Cher directeur, je tentais de transmettre à mon poussin quelques outils nécessaires. Poussin, montre donc les gestes pédagogiques à notre cher directeur ! » Nous reprîmes donc la marche que nous avions dû interrompre. Le directeur, un air grave au visage, sortit tout de même de sa circonspection et s’approcha de nous :

« Hum, oui, cela est fort intéressant… Mais peut-être que notre cher poussin pourrait même se spécialiser. Regardez, poussin… » Et il se mit à branlotter un bitoniau au-dessus de l’endroit par lequel j’avais pénétré ma brouette.

« Regardez, poussin, votre brouette est alimentée par un nouveau carburant, regardez bien, son moteur est désormais intenable. Dieu, quel matériel ! »

Une collègue qui passait à proximité, une belle carriériste celle-là, prit note de l’admiration exprimée par le directeur, se défroqua tout à fait avant de se mettre à 4 pattes au sol :

« Monsieur le directeur, que pensez-vous de mon matériel pédagogique ? » Le directeur ne pouvait faire preuve de trop de favoritisme et accepta la demande d’aide implicite :

« Chère enfant, je vois certes des choses fort intéressantes, mais vous savez comme moi que l’on ne doit jamais s’interdire d’user de manière forte. Les textes laissent à ce sujet une grande liberté ! » Le directeur la prit alors par le cul et le cri que notre collègue poussa en réponse fit apparaître deux autres personnes, l’inspecteur de circonscription et le ministre de l’Éducation Nationale. Ces deux entités connaissaient leur métier sur le bout des doigts et vinrent allonger la queue, l’inspecteur de circonscription au cul du directeur, le ministre au cul de l’inspecteur. Le ministre retrouva les réflexes de l’enseignant qu’il avait dû être et s’enquit d’exprimer son bonheur :

« Ah, ces nouvelles méthodes pédagogiques sont extraordinaires. Regardez tous, on peut en user sans avoir besoin de bouger ses bras. Il suffit d’étreindre sa séance ! » C’est alors que l’on toqua délicatement à la porte que le ministre avait fermée après son entrée. Chacun se rhabilla immédiatement après avoir consulté tous les autres d’un regard effrayé. Alors tout le monde se dispersa.

Sous notre soleil, à ma brouette et moi, chacun dans cette salle de classe avait pu apercevoir un horizon avec des possibilités infinies. Nous l’avions tous approché sans plus de réflexion, jusqu’à aboutir à un gouffre, à une porte close. Quelqu’un, quelque chose avait toqué de l’autre côté, un monstre immonde sans doute, qui se sentait tout du moins une autorité suffisante pour se permettre de s’ajouter éventuellement aux échelons administratifs, en commençant par les fondements d’un ministre.

Ma brouette et moi nous contentâmes dès lors d’une pédagogie classique, sous les néons crépitants de notre salle de classe.

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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