C’est donnant prenant

1933730481_1Si Monsieur n’a pas tenu à baliser nos relations, dans le cadre du pacte que nous avons bien dû passer, en farcissant, dit-il, c’est le verbe qu’il emploie, le contrat d’articles innombrables définissant avec précision ce qu’il attendait de moi, et vu le prix de la transaction, il aurait dû se l’imposer, c’est, dit-il, qu’il s’attendait de toute façon à devoir batailler sans cesse pour me faire entendre raison, devoir négocier, marchander, imposer, renoncer, faire un pas de côté, deux en arrière, ne rien céder, argumenter, convaincre, nuancer, mentir, dire la vérité, avancer, contraindre, dit-il toujours, et c’est cela qui l’amusait, d’autant qu’il avait détecté chez moi la capacité à m’opposer à ses plus fermes intentions et à combattre longuement sa volonté, il a pensé, dit-il, que rien ne serait plus drôle que de chercher le compromis.
Et il en va ainsi, il m’impose des caprices, je lui oppose ma volonté de conserver ma liberté, balaie d’un revers de la main ses conditions, il s’échauffe, je campe sur mes positions, il se fâche, j’ai gagné, il revient à la charge, je l’attends de pied ferme, mais prenons plutôt un exemple, car je pourrais décrire le processus sans jamais en finir, on n’en serait pas plus avancé. Tu vas participer à mon œuvre artistique, dit-il, pas question, lui réponds-je, etc… La suite vous est déjà connue, nous passons par les mille subtilités d’une longue tractation, sans parvenir à nous entendre sur une conclusion raisonnable, et la plupart du temps, Monsieur impose ses conditions. Enfin, quand je ne parviens pas à le coincer. Je négocie alors des détails, de manière à ne pas perdre la face et à lui faire comprendre qu’il ne disposera pas de moi comme il le voudra sans que je me protège, au moins un peu. Aboutir à un accord aussi éloigné que possible de l’intention première du tyran est mon principal objectif, tout comme à l’achat les conditions ont fini par devenir les miennes, tout en donnant l’impression de céder à Monsieur, que je m’évertue à mettre à mal sans pour autant lui imposer la moindre défaite qu’il prendrait aussitôt pour une humiliation ou un refus de respecter notre contrat. Et il me dit, Tu vas écrire mon livre et vivre ma vie, et je refuse, puis j’accepte, et ce que j’écris ne lui convenant pas, car je travestis ses expériences, dit-il, alors il corrige, mais je corrige à mon tour ses corrections en poussant plus loin encore dans le sens de mon propre ressenti de son vécu vécu par moi, et ce n’est qu’après de longues discussions qui nous font perdre un temps infini qu’il finit par trouver le texte bien plus intéressant que s’il donnait l’impression de retranscrire fidèlement ses souvenirs, dont il m’a si longtemps abreuvé. Monsieur a beau réfuter ma version de sa vie à laquelle je redonne une jeunesse, je lui sers l’argument fatal, celui de l’impermanence de la mémoire, celui de l’improbable fidélité du souvenir à l’événement vécu. Et je luis assène le coup de massue final, l’hagiographie n’intéresserait personne. S’il me fait revivre son passé, ça ne peut avoir d’intérêt que si ma créativité peut s’exprimer ; je fais de son passé un présent, que je transfigure par mon écriture après l’avoir rejoué. Je ne reviendrai pas sur l’épisode scabreux de sa rencontre avec sa femme, enfin de ma rencontre avec Madame, pas plus que je ne m’étendrai sur sa désillusion quand, m’obligeant à la pratique de l’escrime, il dut se rendre à l’évidence, je m’avérais incapable de supporter la combinaison sous laquelle tout épéiste protège son corps et, plus que tout, le masque, sous lequel la tête se met à chauffer comme une cocotte-minute. Et puis je n’ai rien d’un athlète et s’obstiner à vouloir me faire faire des pas sautillants ou à me fendre en quarte n’était qu’illusion. Je ne suis pas sportif. Pour l’assurer de ma bonne volonté, je trouvai donc un maître zen, inventeur d’une pratique martiale nouvelle de l’épée, qui trouvait sa forme la plus achevée dans le hakka, sans adversaire, exécuté dans une lenteur du geste digne d’un mélange de tai-chi et de tir à l’arc zen. Bref, une pratique insupportable pour Monsieur, mais tout à fait de mon goût. Vêtu d’un pantalon fin, proche par la forme du bas de kimono d’un judoka, torse nu ou simplement recouvert d’un tee-shirt, la tête ceinte d’un bandeau rouge, lui en faisant, alors que j’avais déjà pris de l’assurance, une démonstration, il éructa, trouvant la lenteur exagérée des enchaînements indigne d’un bretteur, mais finit pourtant, après une dispute épique, par y voir une représentation artistique absolue de sa maîtrise de l’escrime, à tel point que nous en fîmes une performance qu’il demanda à mon initiateur et moi, cela va sans dire, de tenir devant une vidéo des exploits sportifs passés de Monsieur, au cœur d’un musée d’art contemporain réputé, et ce pendant toute la durée de la rétrospective qui lui y était consacrée ; un jeu d’enfant pour mon vieux maître d’épée zen. 

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour C’est donnant prenant

  1. guidru dit :

    Monsieur vaut bien un crocodile, vous vous êtes parfaitement trouvés avec Fabienne.
    Parmi tous ces épisodes, c’est celui-là que je préfère, car on en sait un peu plus sur la motivation profonde de Monsieur pour avoir passé contrat ainsi avec le narrateur, la volonté d’avoir un regard tiers sur lui, mais qui viendrait de l’intérieur. Il ne veut pas investir le narrateur finalement, il veut exactement le contraire.
    Et puis je trouve que ton style se fait plus aéré. Et puis, et puis…

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