Superjupette, Enrique et moi

Peut-être ressent-on une émotion en lisant un nom de gare aussi con que Grand Central Station, mais de là à pleurer… Elisabeth Smart a pleuré en pensant à Charles Simic, Vila-Matas en pensant à Elisabeth Smart qui pensait à Charles Simic, et je dois penser à qui pour pleurer et faire pleurer ? Dans le mille !

À Vila-Matas, à Enrique. Pauvre homme tout de même, à qui pensait-il sincèrement pour s’imposer en plus un titre aussi misérable que « à la hauteur de Grand Central Station, je me suis assise et j’ai pleuré » ? Comme tous les autres hommes, à une sorcière devant sa marmite, à sa rombière derrière ses fourneaux, qui ne devait lui céder des baisers qu’accompagnés de coups de pochons. Il a dû bien renifler, Enrique, pauvre homme, incompris de tous, triste à s’imposer ainsi de pleurer devant Grand Central Station.

Mais c’était sans compter Superjupette qui passait par là, apparue depuis un quai de gare ! La dépression d’Enrique se fit un moment régression, la langue au sol instantanément déroulée, mais c’était pour puiser au fond de lui ce qu’il a de plus beau, juste à côté de ce qu’il a de plus con. Non, non, mauvaise idée que Superjupette, très mauvaise idée, qui pourra jamais pleurer sur une histoire pareille ?!…

Vila-Matas, à l’intérieur de Grand Central Station, rencontra un noir au crâne rasé qui, sans demander son reste, apostropha un petit cireur de chaussures et Dieu à ses côtés : « Savez-vous qui se cache sous Superjupette ? Non, pas du cirage, mon petit ; non, pas un mystère, Papa Dio ; mais une culotte pudibonde qui gronde et, en-deça, seuls les morts peuvent en dire plus long, mais ceux-là ne reviennent plus dans notre monde ! »

Décidément, Superjupette n’en finit pas de s’inviter. Fermez les portes, fermez les fenêtres, il y aura toujours la transparence de ces dernières pour laisser voir toutes les Superjupettes alentour… Levons la tête !

L’horloge à 4 cadrans, le malaise grandissant, le temps avec ses 4 mesures peut-être toutes contradictoires. Oui, ce Vila-Matas sait s’asseoir en lui et prendre la température de son rythme, cette phrase ne veut rien dire, alors conservons-la, « prendre la température de son rythme ». Oh, quelles belles fenêtres, a-t-il dû se dire, oui, qu’elles sont belles, c’est moi qui parle, ouvertures béantes sur nos échecs respectifs, à Enrique et moi, et sur…

Car ne doutons jamais du degré d’humanité de Superjupette, qui a son point faible comme toute superhéroïne : pour elle, l’arrivée impromptue d’une autre Superjupette depuis un autre quai de gare, une saine concurrence entre les deux Superjupettes s’installe, et les deux redeviennent des jupettes tout ce qu’il y a de plus normales, entre lesquelles le regard des hommes va osciller sans risque de damnation. Enrique, une autre Superjupette, penses-y, toujours plus de Superjupettes, ne serait-ce pas notre faiblesse à tous les deux ?

Comment faire dès lors, Enrique ? Voir plus loin, ne pas rester collés à Grand Central Station, il nous faut nous reconstruire en commençant par notre Grande Centrale Théorie, puis continuer pour écrire nos Grands Romans. Et par où commencer ? D’où vient l’inspiration ?

Superjupette, quant à elle, vient de Cunilon, juste à côté de Krypton, très jolie planète à l’atmosphère si moite. Arrivant sur Terre, tournoyant dans les airs comme une navette spatiale, Superjupette a atterri sur la tête d’un homme qui s’en est trouvé englouti d’un coup sec. C’est là qu’elle a compris qu’elle avait ce pouvoir de faire perdre la tête aux hommes.

Peut-être, Enrique, devrions-nous lire un peu de poésie, rien de tel qu’un peu de métrique pour structurer notre quête, une terrasse et ses pierres au sol alignées, jolie poésie, des femmes qui marchent d’une même cadence, du même bas, comme les cœurs des hommes tous amoureux, et l’une d’entre elles, entends-tu, Enrique ?, cache un trou noir dans son bas.

Enrique, c’est encore Superjupette, ah, ah, elle se glisse jusque dans la Littérature maintenant ! Bien sûr, Superjupette, que tu as aussi tes noirceurs, tes angles morts sous ton étoffe, et tu rumines : un jour, un pantalon droit t’abordera-t-il ? Et t’aimera-t-il pour ta coupe ou pour ta robe, pour toi-même ou parce que tu es une superhéroïne ? Oui, tu ne sais plus vraiment qui tu es, Superjupette… Car tu aimes ton superpouvoir, qu’aimes-tu à part lui ? Alors cette question finit par t’enfermer, oui, tu fréquentes de moins en moins les quais de gare, ou de loin, seulement lorsque tu veux toi-même voyager. Tes défenses te définissent de plus en plus désormais, ta longueur augmente au diapason, tu deviens une jupe, plus grave, plus stricte peut-être, ou plus fondamentale. Papa Dio, elle est devenue une femme !

Mais – oh, je ne sais plus comment t’appeler – là-bas, au loin, là où l’horizon se mêle à notre dépit, promets-moi de t’y trouver toujours… Enrique, viens, mon ami, elle me l’a promis, elle n’a rien dit, mais c’est tout comme, viens, asseyons-nous, elle va regarder le même horizon que nous, elle me l’a promis, comme ça elle saura où nous attendre, comme il est beau, cet horizon, Enrique, qui se trouve à la hauteur de Grand Central Station, asseyez-vous ici tous les deux, nom de nom, pleurons tous ensemble et prenons la température de notre rythme !

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Superjupette, Enrique et moi

  1. Xìng* dit :

    J’ai vu une pointe d’Almodovar 😉

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