Emergence

14h57
J’arrive dans la plus belle gare du monde et les cadrans sont elliptiques ou ronds, mais pas dégoulinants comme je l’espérais. Le loufoque moustachu ne fait pas d’apparition picturale ou sculpturale. Quelle déception cette tournée provinciale des gares.
Pourtant Dali l’a dit, « L’épiphanie se révèle dans la plus belle gare du monde ! » et c’est bien ce qui m’avait fait accepter cet arrêt catalan pour la signature de mon dernier roman.15H02
Je quitte le siège aux nuances de bleu tacheté pour poser mes semelles élastomères sur le tarmac froid du quai. La tramontane s’engouffre dans mon par-dessus alors-que Vila Matas se gèle les mains dans l’hiver new-yorkais illuminé. Transi de froid, il attend le banc, celui qui recevra son Auguste corps déserté par son esprit épris d’une vaine américaine écrivaine à la main leste, dont le titre avait jaillit : « A la hauteur de Grand Central Station je me suis assise et j’ai pleuré ».

15h22
Je n’ai pas bougé du quai et je m’entête à une convergence oculaire forcenée pour voir enfin se dessiner la forme ondulante de l’horloge de la plus belle gare du monde. L’astygmatie est parfois un réel soutien artistique, voire un vecteur d’intégration sociale, comme le soulignait Art Mengo. Ne pas voir son interlocuteur procure parfois une sensation de beauté émergente de l’humanité. Cela m’émeut, me détend et me rend plus encline à la conversation.
Alors qu’Elizabeth Smart, l’écrivaine vaine, s’offre la translation amoureuse en deux tours d’horloge, elle se laisse toucher par le poème d’un inconnu jamais rencontré, d’un connu si intimement découvert au gré de ses vers, de surcroît homme marié et poète à ses heures.
Vila Matas pense à Elizabeth amoureuse, se réchauffe les pieds et s’engouffre dans le hall de Grand Central Station. Il déambule en diagonale et heurte nombre de pressés. Seul un noir au crâne rasé évite la collision en tournant autour de lui, telle une aiguille autour d’un cadran. La girouette pérore et invective solennellement le cireur de chaussures trop concentré sur le cuir pour manifester un intérêt mobilisant. La lumière traverse les grandes fenêtres et la voix de Dieu se fait nette aux oreilles du crâne ras et noir. Le chauve s’immobilise et Vila Matas libère frénétiquement des paquebots de neurones, soutenus par une montée hormonale, lui révélant le pouvoir hypnotique de la célèbre horloge aux quatre cadrans. L’avenir se présente à lui sous forme de romans non encore écrits, ni même pensés. Les portes de la connaissance s’ouvrent tandis que le corps d’Enrique se balance au rythme des secondes new-yorkaises. La révélation lumineuse l’enivre et son mouvement oculaire suit les volutes du soleil hivernal à travers les hauts de fenêtre.

15H49
J’ai envie d’un café. Je m’assieds en regardant le dos des femmes qui ne sont pas Gala, ni vraiment là d’ailleurs, trop pressées et absorbées par leur destination.
Je m’assieds et ne pleure pas de ces pas perdus, posés par des êtres vides d’émotion, entre deux destinations.

Enrique, malgré les fenêtres aveugles de sa vie, s’emplit du souvenir poétique de Simic et la neige fond sur le parvis de Grand Central Station. Il aurait pu y avoir une terrasse animée par les badauds amoureux regardant marcher une longue jeune femme aux bas noirs et troués. L’amour tombait en eux aussi intensément que la révélation hormonale ébranlait le corps d’Enrique Vila Matas dont la masse finit par plier et s’asseoir sur le banc chaud de la gare mythique, mystique et extatique.

Les larmes de crocodile de l’écrivain aux dons d’ubiquité le secouaient et le libéraient de la connaissance fugace et inutile de l’avenir.

16h C’est l’heure du goûter.

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Emergence

  1. guidru dit :

    Tu ne sais pas ce qu’est la poésie car tu es la poésie, chère Laurence… Tu te glisses dans tes personnages, eux se glissent en toi ; mieux, tu t’invites dans tes mots et tes mots t’accueillent sans hésitation, se modifiant sous ta plume ; tout cela finirait aisément en partouze si c’était un(e) autre qui écrivait ; mais vu que tu es la poésie, ça se finit par un goûter…

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