Le grand soir

Ce soir serait son grand soir, c’était écrit dans son petit carnet. Et que ce fût lui qui l’avait écrit ne changeait rien.

Alors quand le satané en face de lui se mit à l’écouter la bouche ouverte, à gober ses paroles comme les petits cubes que l’on donne aux poissons, il le prit pour lui, c’était sa mission pour ce grand soir qui s’écrivait devant lui. Car ce type finirait par se croire tout à fait poisson à force d’ingérer le tout-venant, ses yeux se globuliseraient, ses pattes se solidariseraient pour s’agiter dans la pièce et faire mouvoir son corps gélatineux. Évidemment que les personnes présentes feraient preuve de bienveillance puisque c’était un grand soir, mais notre nouveau poisson risquait tout de même gros : imaginons un instant, un seul instant, un poisson sorti de ses chères eaux que l’on étalerait au beau milieu d’une pièce investie de personnes à jambes, susceptibles de marcher sans complexe par-dessus le marché étant donné qu’elles portaient des chaussures pour ce grand soir, sans doute leurs plus belles. C’était donc écrit d’une encre fraîche : il prendrait soin de ce pauvre homme, il lui donnerait les moyens de survivre dans ce milieu qui n’était pas le sien. Puisqu’il était écrit dans son carnet que c’était un grand soir, aucun poisson ne mourrait ce soir-là.

Pendant les quelques minutes que durèrent ses réflexions, il est évident que sa logorrhée s’était interrompue, laissant tout loisir au nouveau poisson pour s’en aller quérir d’autres informations essentielles auprès d’autres personnes avec ses ouïes. Notre homme s’inquiéta de ce que ce nouveau poisson pût se prendre pour un homme et ne pas mesurer de ce fait quel danger il courait. Notre homme vida un bocal de punch pour le remplir d’un peu d’eau du robinet et se précipita auprès du nouveau poisson avec toujours ancrée au cœur l’urgence de sa mission : « Venez vous réfugier dans ce bocal ! »

Or, depuis son départ, le nouveau poisson, malgré ses évidentes tares, s’était intégré à une discussion fort intéressante qui mêlait tour à tour Histoire, Mathématiques, puis Physique virant Quantique. Le nouveau poisson, quelle drôle d’idée, avait pris la parole pour évoquer le paradoxe du chat dans la boîte : « Imaginez un chat dans une boîte, est-il mort, est-il vivant ? Si vous n’ouvrez pas la boîte, vous pouvez le considérer mort et vivant à la fois ; si vous l’ouvrez, cette satanée boîte, vous réduirez les possibilités en souhaitant augmenter votre niveau de connaissance, il ne sera que mort ou vivant. Si vous aimez votre chat, laissez-le donc dans sa boîte, vous ne risquerez pas de le trouver mort ! »

Le « Venez vous réfugier dans ce bocal ! » de notre homme fit donc un étonnant écho, précis mais suffisamment incongru pour provoquer un enchaînement tonitruant de rires à-propos. Le succès de notre homme, certes immédiat, s’installa néanmoins dans la durée, si bien que son avis fut consulté sur tout un tas de sujets. Lui qui ne comprenait pas les questions répondit de bon cœur en ce grand soir. Mais il n’oublia pas sa grande mission et prit au bout d’un moment le parti d’informer les personnes présentes des moyens d’aider le nouveau poisson féru de chats en boîte :

« Notre nouveau poisson doit apprendre à allonger le temps comme nous le faisons, utiliser ses nageoires comme des jambes en effectuant des sauts de cabri, regardez, pour les faire clapoter en surface de notre sol. Faites pareil, Messieurs-Dames ! »

Chacun se mit à l’imiter, même le nouveau poisson se sentait à son aise dans cette activité inédite.

« Messieurs-Dames, voici notre grand soir à tous, c’était écrit pour moi, il semblerait bien que ce soit le vôtre aussi. Admirez, chaque instant de notre grand soir est marqué par nos pas et fait frémir le monde entier de ses ondes. Notre nouveau poisson est le Roi du grand soir, notre nouveau poisson fait des bulles, et que disent-elles ? « Je peux me croire Homme, voilà l’Éternité qui m’est donnée, voilà l’Infini à portée de poisson ! » »

A l’un des derniers mots, celui d’Infini, nombreux se rabrouèrent, des grands mathématiciens pour la plupart, notre nouveau poisson en premier. « Quel scandale, l’Infini n’existe pas plus chez l’Homme, dirent-ils, laissez-le donc rester poisson, mais, oh, ah, que ne faut-il pas entendre, ah, mais quel soir ! »

Notre homme regretta que le grand soir n’eût pas duré plus longtemps, mais s’émerveilla néanmoins de ce que le nouveau poisson pût nager aussi aisément dans les limbes mathématiques.

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Le grand soir

  1. atelierlel dit :

    C’était, avouons-le, une proposition qui était faite pour ta plume, et tu ne t’es pas défaussé. Il faut oser l’Idiotie ! Pas si simple. Et l’illustration est merveilleusement idiote.

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  2. guidru dit :

    Regarde à « blobfish » sur google images, c’est fascinant…
    Et merci pour ton commentaire 😉

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  3. atelierlel dit :

    J’en veux un dans mon grand aquarium, qui vous regardera écrire en tirant la gueule (lui, pas vous) !

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