Kylian en costume

Il vient de prendre la décision de se taire définitivement, ce qui lui permettra au passage de ne jamais s’en expliquer. Cela vaut mieux, cette décision ne tient qu’à un mot, un nom, celui de Kylian Mbappe.

Depuis que Kylian Mbappe chaloupe ses jambes d’antilope dans le cadre gris imperturbable des écrans, le monde entier semble s’y comporter avec davantage de fluidité. Les débats, jadis heurtés, évitent les obstacles rhétoriques les plus carrés dès la prononciation de son nom. Dès lors, chacun se rappelle le but commun, un but qui ne nécessite pas d’être défini, le même but que celui de Kylian Mbappe.

Le phénomène avait fini par traverser l’écran, les relations avec ses collègues, cardées jusque-là, s’étaient adoucies sous l’effet d’un peigne invisible, délicat. Son patron l’avait un jour convié dans son bureau pour une entrevue afin qu’il lui dressât le rapport d’activités hebdomadaire, un rapport relativement positif comme d’habitude, nuancé toutefois de quelques nuages gris d’incertitudes. Son patron fit frémir son costume d’une émotion inusitée et s’adressa ainsi à son employé : « Ces nuages proviennent de ce que le collectif n’est pas mené jusqu’à son terme. Pour dire les choses clairement, cher employé, j’entrave la marche du collectif, je suis de trop… » Son patron se leva, un costume gris flanelle en dépôt sur ses épaules et ses hanches, selon toute apparence neuf, le costume du départ, tout d’une laine maquillée de coton pour habiller l’automne de sa vie à venir de douceur. Il regarda son patron s’échapper par la porte et crut sentir un vent s’inviter avec la promesse de pouvoir passer un jour un hiver permanent dans une ouate cotonneuse, suave mélancolie gris marron. Châtaignes, choux caramélisés et… et rien d’autre.

L’existence de Kylian tissait une soie grise entre les pièces du monde qui leur permettait de glisser les unes sur les autres, il se transformait en une divinité qui garantissait l’existence d’un lien entre toutes les considérations, un peu comme un costume parfaitement taillé lui aussi, il permettait ainsi de ne pas s’effrayer le moins du monde des portes grandes ouvertes, les questions qui s’y infiltraient emporteraient dans la même ample foulée leurs réponses apaisantes.

La finale de la coupe du monde lubrifia jusqu’aux rapports intimes avec sa femme. Il passa la nuit entière qui suivit, nu en elle, à regarder ses yeux gris devenus cendres depuis leur consomption intérieure. S’ils se donnèrent l’impression, deux cheminées à l’abandon l’une en face de l’autre, de s’être rendus au chevet du même mort, ils le firent du moins ensemble. À deux trouveraient-ils des mots pour l’invoquer, le célébrer.

Au petit matin consulta-t-il une vidéo sur youtube intitulée « Kylian Mbappe, incredible skills & goals » et au bout d’un long couloir de 10 minutes et quelques secondes l’attendit la voix de sa femme : « Que regardes-tu ? ». Oui, que regardait-il au juste ? Ce n’était pas Kylian Mbappe, ou plutôt ce n’était pas que lui et dans cet entre-deux subtil s’infiltra la nécessité d’une décision. Mais il lui fallait se replonger dans le couloir pour en découvrir un brin sur la fibre de cette décision. Dans ce léger atermoiement de son mari face à sa question, sa femme crut reconnaître tout d’abord une volonté de ne pas y répondre, puis manqua s’étouffer lorsqu’elle admit enfin qu’une décision essentielle jouait sa carte dans un tel manquement. Alors elle précisa sa question en proposant déjà à son mari une réponse, sans doute prit elle en définitive la décision de son mari à sa place : « Tu as rencontré quelqu’un ? » Non, il n’avait rencontré personne, ça y est, le couloir lui revint.

Kylian y débordait sur les flancs droite et gauche, maintenant son centre de gravité aux confins de l’attention du monde, point de convergence, point d’hypnose que la main du monde derrière froissa comme une page là, juste devant ses yeux. Puis Kylian s’en extirpa comme d’un chou froissé, libre désormais de toute attache, concentré d’une seule émotion, concentré elle-même de toutes les émotions, une lumière surgie du vide, réservoir de larmes de toutes les saveurs, qu’une simple caresse, il le sentait, aurait pu faire déborder. Il ne put plus rien distinguer de Kylian et de lui, et du monde qui devait bien exister quelque part tout de même, qui n’ait sa propre existence et lorsque Kylian accéléra pour distancer tout le monde, lorsque Kylian finit par se retrouver seul au-delà de l’écran gris plastique, tout défila avec ses enjambées, tout, en débutant naturellement par le passé. Kylian courut, rapetissant à chaque foulée, et l’objet gris métal qui s’imposa à lui lui fit une ombre gigantesque, et Kylian arrêta là son quatre pattes avant de regarder ses premières Nike gris argenté, son popotin mignon planté au sol. Kylian s’émerveilla du point lumineux qui parcourait l’écran de l’objet gris métal en oscillant de sa propre vie, il s’en émerveilla depuis les bras de sa mère, entendit des personnes dire « monitoring par ci, monitoring par là », il s’entendit lui-même pousser un cri, puis le point lumineux dessina une courbe tout à fait horizontale, il comprit que ce serait là son dernier cri, son seul, toutes les personnes tout autour le comprirent également.

À la dernière question de sa femme, c’était comme si on venait de lui pointer un micro gris métal de journaliste sous le nez, expliquer aurait été rayer d’un même trait horizontal la possibilité que Kylian pousse un jour un autre cri, cela aurait été effacer Kylian définitivement en parlant à sa place, cela aurait été adouber le royaume du gris métal, ce royaume qui finirait par consumer de toute façon sa femme avant l’hiver, par des médicaments, un saut dans le vide, il ne savait comment, mais il le savait. Jusque-là, il devait la préserver. Alors il répondit : « Oui, j’ai rencontré quelqu’un… » et il vit se former le dernier sourire de sa femme.

Il ne dit donc plus rien désormais, la vendeuse en face de lui a tout de même saisi l’essentiel de son besoin dans ce magasin et lui empaquette le costume gris flanelle qu’il est venu y chercher dans l’attente.

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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