Tentative d’épuisement

imageNous étions convenus de nous retrouver place de la Calade à 18h 15. Nîmoise depuis peu, je l’avais rebaptisée « Place du théâtre », et plus récemment encore, « Place Bernadette Laffont ». Je me suis installée au café qui fait face, l’Annaba, et je vous ai attendu. Attente fébrile car c’est notre premier rendez-vous.

C’est  peut-être l’acte 1 de notre drame intime qui se joue et je sens déjà une intrigue compliquée mais dont je ne peux dire si elle sera teintée d’humour, baignée de larmes ou traversée de cris et de quiproquos. D’autres acteurs sont d’ores et déjà positionnés, sagement attablés autour de verres de bière, de petit rosé ou de blanc sec. On profite des dernières lumières du jour, on échange sans élever la voix. Seul un couple qui traverse la place fait monter le volume sonore de quelques décibels. Je tourne la tête : côté cour, le magasin du chapelier est encore ouvert. Vous n’apparaissez pas. J’espère vous apercevoir côté jardin , mais là aussi, je fais chou blanc. La didascalie mentionnerait qu’à ce stade de l’intrigue, je joue nerveusement avec mon portable , dont je pressens qu’il est moins un objet transitionnel que masturbatoire. Je retire le téléphone d’entre mes cuisses, que je croise prestement l’une sur l’autre. J’aimerais que vous appeliez pour me dire que votre voiture est enfin garée, que votre arrivée est imminente, et, qu’au travers d’une discussion théâtreuse, nous pourrons nous découvrir yeux dans les yeux. J’envie l’homme qui vient d’achever sa communication téléphonique et s’assoit à la table d’en face. Je l’ai guetté durant sa conversation : danseur nonchalant sur la place,  il est allé de droite et de gauche, ébauchant un sourire, haussant un sourcil. Il a stationné un long moment devant la statue d’un modernisme douteux. On ne joue pas ce soir, au théâtre. L’immeuble qui fait face reste lui aussi clos. Aucune lumière ne filtre au travers des volets vert-gris. Je prie pourtant que vous fassiez une irruption sur l’un des balcons, d’où vous me découvririez, assise à l’orchestre. J’attends fébrilement  que notre histoire commence. Depuis quinze jours, nous ne faisons que filer ce qui doit être ce soir la générale. Je soigne mes textos, je tente quelques figures de style. La place de la Calade s’éclaire à présent. Les lampes verte et rouge qui surmontent l’érectile sculpture post-moderne se sont mises à clignoter. On s’agite aux tables voisines, les timbres de voix se cuivrent. L’espace, délimité par huit énormes pots de terre surmontés d’arbres en boule, ne demande qu’à s’animer. Ça vibre, je le sens… le cadran du téléphone s’est éclairé. L’index presse le pictogramme : « Je suis très sensible à l’expression, vous le savez. Je n’ai pas trouvé, dans votre dernier message, une maîtrise suffisante de la langue pour que nous puissions véritablement communiquer. Je préfère, vous le comprendrez, qu’on en reste là. » D’un pouce rageur, j’éteins l’appareil à fantasmes. Connard !  Je me tourne vers ma voisine : « Elle était pas mal, cette pièce ? »

S.A.

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Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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