Des dalles

Compter les dalles, rien d’autre à faire. Se concentrer sur le sol et ses dalles en perspective, jusqu’à épuisement. Rectangles de vingt-cinq centimètres sur quarante centimètres environ, réguliers à première vue. Chercher néanmoins quelques irrégularités, avec succès, certains sont plus petits. La régularité est dans l’alternance des tailles de dalles. La différence n’est pourtant pas flagrante à première vue. La première vue… celle qui reste en surface des choses, celle qui induit une conclusion immédiate : dallage régulier, rien à dire de plus que l’absence d’éléments dignes d’intérêt. C’est tout. L’essentiel est dit au premier coup d’œil qui peut ensuite passer à autre chose, sans s’attarder. Et puis non, l’œil résiste, cherche davantage, refuse de quitter la place. C’est trop simple. Ce n’est pas si facilement acceptable la simplicité. L’œil est aux aguets, il scrute, il mesure, vérifie, cherche confirmation, veut des preuves avant de valider la première conclusion. Il a raison, l’œil. Il n’est pas dupe de son observation trop rapide. Il connait sa tendance au survol simplificateur. Il a raison une fois encore. Cette différence de taille dans l’agencement régulier des dalles a bien failli passer inaperçue. Certaines ont aussi une bordure irrégulière, il suffit de regarder les joints entre les dalles pour s’en rendre compte. Ils sont gris et l’œil peut en suivre les lignes d’un bout à l’autre, revenir par un autre chemin, plus étroit, puis repartir dans une contre-allée, plus courte, de la largeur d’une dalle disposée en quinconce et menant directement à une très longue ligne que l’œil serait tenté de suivre à nouveau s’il ne cherchait pas à varier un trajet trop prévisible, trop simple. Il préfère se confronter au choix, celui de bifurquer soit vers la droite, soit vers la gauche. Là il hésite, il s’attarde, cherche une aspérité qui lui donne envie d’une direction plutôt qu’une autre. Il avance, remarque un coin légèrement ébréché, se satisfait de sa pugnacité à explorer les dalles, malgré l’aridité de l’entreprise, et d’en saisir toutes les nuances qui auraient pu lui échapper. Une petite fêlure un peu plus loin, une zone plus grise qu’une autre, la lumière peut-être, un trou dans un joint, discret, une tâche, un éclat de quartz peut-être, un mélange moins homogène lors de la composition du ciment. Le carreleur était fatigué, ou pressé. Combien de temps a-t-il travaillé penché sur les dalles ? Était-il seul ? La lumière change, les dalles changent d’allure, elles jaunissent. Rien d’important mais son œil le perçoit et se satisfait de cette nuance supplémentaire. Son œil pourrait se lasser. Il cherche encore. Il ne sait plus très bien à quoi rime cette observation insistante de détails si infimes pour éviter de céder aux conclusions simplificatrices. Trompe-l’œil conclue-t-elle. Refus d’évidence. Le dallage n’offre rien de plus qu’un banal dallage quasi régulier. Évidence de son ennui qui cherche la petite bête à se mettre sous la dent. Croquer du détail, le mâchouiller, s’en rassasier. Mâchouiller du presque rien, affamée de grandiloquence, de sols sans fin, de terres sauvages, ravinées, craquelées, bosselées, grattées, creusées d’empreintes de bêtes inconnues en quête de pitance elles aussi. Affamées elles ont reniflé le sol, ont cherché des nuances, sensibles aux signaux laissés par d’autres. Il n’y a pas d’autre évidence que l’acharnement à survivre sur des dalles de terre immenses. Le dallage ici ne dégage aucune odeur qu’elle puisse clairement identifier. Première impression olfactive simplificatrice. Rien à dire de plus. Ça ne sent rien. Elle dilate pourtant ses narines, approche son nez du sol, cherche un indice, aux aguets. On ne sait jamais.

F.P.

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Des dalles

  1. atelierlel dit :

    Apprendre à voir comme disait Rainer Maria Rilke… En fait, c’est un texte sur l’oeil, pas sur les dalles. Pour mémoire, avant ce dallage le sol de la place du même nom était recouvert d’une… calade.

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  2. FabaFalbala dit :

    Apprendre à voir, oui, et à sentir… quant à goûter à la calade, c’est une autre histoire !

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