Danse macabre

 

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Photo : Masahisa Fukase

Place de la Calade, les tables et les chaises des cafés et restaurants, d’habitude hantés par les touristes de passage dans la ville, sont en partie renversées, en partie encore occupées par une macabre clientèle de macchabées figés en position assise, bien calés au fond d’un fauteuil ou affaissés sur un accoudoir qui les maintient tant bien que mal ou encore affalés sur la table dont verres et bouteilles ont subi le tohu-bohu en roulant sur le plateau avant de s’arrêter ou de chuter dans le vide pour éclater en morceaux sur le sol, ou encore, tombés sur le côté, retenus par la chaise voisine sur laquelle ils reposent en partie comme s’ils attendaient encore et encore, ensommeillés, le garçon qui s’empressait de venir les servir au moment où il a été saisi par la moissonneuse-batteuse – la grande faucheuse ayant accédé à un nouveau statut en passant à l’opération finale d’une solution industrielle – et s’est effondré plateau en main chargé de verres, de tasses et de consommations diverses, au milieu des débris desquels il gît, allongé de tout son long dans sa noire tenue de barman, auprès des clientes et clients qui s’éloignaient ou se rapprochaient de leur table et, à la terrasse voisine, posé sur l’épaule d’un consommateur resté en position assise, droit comme un I, un grand corbeau albinos m’observe d’un œil rond avant de plonger, vorace, son bec dans celui du cadavre qui lui sert de perchoir. La puanteur épouvantable me prend à la gorge et je me retiens comme je peux de vomir, cachant ma bouche et mon nez sous mon écharpe qui ne m’est d’aucune utilité pour lutter contre les mouches du dégoût. Toutes les terrasses offrent toutes sensiblement le même spectacle, à quelques variantes près, et au cœur de la place les corps d’enfants qui jouaient à courir pour s’attraper, ou à la marelle, ou à quelque autre jeu d’enfant improvisé, sont légion, parmi ceux-là, une petite fille d’une dizaine d’années tient encore les poignées de plastique rose de sa corde à sauter, et tous sont tombés tête la première et reposent sur le ventre, bras tendus en avant, sans doute dans un geste réflexe pour se protéger dans leur dernière chute, tout comme les passants qui traversaient la place alors que ceux qui stationnaient en discutant avec une connaissance se sont effondrés sur eux-mêmes, tombant à genoux avant de choir sur le côté ou en arrière. Deux carlins tenus en laisse l’un par l’autre gisent aux pieds de leur maîtresse, une femme à fesses rondes moulées par la toile de coton d’un treillis bon chic bon genre ; non loin de deux vélos roses, restés sur leur béquille, une femme noire, tresses afro et chaussures de sport bleu turquoise à bandes blanches allait croiser un homme d’un âge certain, resté accroché à sa trottinette électrique ; deux femmes face à face, dont l’une photographiait sans doute l’autre devant l’entrée du théâtre, un peu sur la droite de l’homme adossé au mur, encore adossé au mur et pourtant mort, et qui regarde, de ses yeux vides le corps d’un Arabe coiffé de son bonnet de prière et d’un autre au bras tenu en écharpe ; un skateur nu-tête, planche en main, deux porteurs de cartons – vers quel déménagement s’acheminaient-ils ? –, une jeune femme à cheveux teints en blanc, épaule tatouée, un homme à bouc noir tenant en laisse un chien à taches noires, une jeune femme à très forte poitrine – pourquoi donc le poids de ses seins ne l’a-t-il pas entraînée vers l’avant au moment de sa chute ? –, un jeune homme à crâne rasé, avec des écouteurs dans les oreilles, un autre jeune homme, chignon, sac à dos et barbe, une joggeuse, débardeur bleu et mini-jupe de sport noire, une vieille femme vêtue de noir et de… A quoi bon poursuivre cet absurde inventaire ?!  Le charnier pestilentiel attire déjà les charognards. A grands coups de bec ou de dents, ils dépècent et déchirent les chairs, privilégiant les peaux fines et les tissus tendres des plus jeunes. En quelques jours, d’autant que rats et chiens errants, revenus tout droit de l’enfer, se joignent au festin, tripes et morceaux de viande ou de peau, mèches de cheveux et tissus arrachés formeront un cloaque dont il vaudra mieux se tenir éloigné.

E.B.

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Danse macabre

  1. FabaFalbala dit :

    La vie de la Calade croquée à mort !!! J’apprécie que les écrivants de notre tablée n’y soient pas détaillés ! Beuuurk !

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  2. atelierlel dit :

    C’est un oubli regrettable en effet. Work in Progress… Je m’y recolle pour vous inviter à la table du festin !

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