Baiser échoué

le_baiserElle détend sa mâchoire, avance son menton, le fait osciller par petits mouvements rapides de gauche à droite avant de tendre ses lèvres vers l’avant. Elle les ramène en les pressant l’une contre l’autre jusqu’à les faire presque disparaître en les aspirant.  Vers l’avant ses lèvres se tendent à nouveau. Elle relâche la pression, ouvre un peu la bouche et renouvelle ses petits mouvements secs projetant son menton de droite à gauche. La mâchoire craque. Le bruit l’amuse, elle continue et essaie d’amplifier en ouvrant plus largement la bouche. Considérant que cette préparation a assez duré et que ses lèvres ont gagné la souplesse suffisante pour embrasser l’homme endormi qui de toute façon ne percevra pas de différence avec un baiser crispé, elle avance son visage vers le sien en allongeant le cou, ne sachant pas encore très bien si cette élongation sera suffisante pour atteindre son but. Le risque serait de ne pas réussir à toucher la portion de peau visée et devoir alors s’avancer davantage sur ses coudes sans perdre l’équilibre. S’effondrer maladroitement sur le corps d’un rouquin n’est pas une expérience qu’elle souhaite. S’effondrer sur un homme blond serait probablement pire sans qu’elle sache clairement comment cette étrange certitude lui est apparue. La même scène avec un homme à la pilosité plus sombre, voire partiellement chauve ou complètement rasé, pourrait avoir des conséquences moins gênantes. Embrasser un chauve ne lui est jamais arrivé. Question d’âge probablement. Embrasser un brun lui est arrivé trop souvent. Absence ou excès d’expérience conditionne aujourd’hui sa réflexion, elle le réalise. Avec un roux, il ne faut pas se rater. Son cou continue de s’étirer, elle sent son épaule se durcir, ses coudes s’enfoncer dans le matelas pour compenser le déséquilibre occasionné par le poids de sa tête projetée exagérément vers l’avant. Le craquement de ses cervicales lui annonce qu’elle est bientôt en bout de course. Elle avance le buste, creuse ses omoplates, gagne ainsi quelques centimètres supplémentaires. Ses épaules deviennent douloureuses, il lui faudrait accélérer pour ne pas transformer ce discret baiser volé en torture mais elle doit contrôler son approche, rester tout en légèreté, en effleurement. Elle grimace, sa lèvre supérieure se retrousse découvrant ses canines. La douleur qui lui transperce maintenant l’épaule l’empêche de continuer toute approche, elle est coincée à deux ou trois centimètres de la joue mal rasée. Elle ne peut plus reculer non plus, une sorte de crampe la paralyse. Elle se concentre, cherche à rassembler ses forces dans une tension extrême, hésitant entre tenter le baiser dans un élan désespéré qui lui permettrait en même temps de trouver la force de se reculer après l’avoir accompli, ou préférer y renoncer avec prudence et reprendre sa place malgré le sentiment d’échec à surmonter. Elle serre les dents, la crampe lui cisaille la nuque, il faut se décider, elle est allée trop loin. Sa respiration se fait plus rapide, presque sifflante. Elle enrage à l’idée de faillir. Elle voudrait mordre quelque chose pour étouffer la douleur et éviter de crier. La jugulaire de l’homme palpite à quelques centimètres de sa bouche. Elle avance les dents et dans une expiration profonde elle se précipite en avant. Ses coudes cèdent. Elle bascule sur ses avant-bras, évite de peu la collision de son front contre le menton de l’homme qui recommence à ronfler. L’arête de son nez heurte la clavicule de l’homme. Il grogne, elle aussi, effondrée sur un roux, cartilage endommagé. Il dort toujours. Il ronfle, elle reprend son souffle, discrètement, en éloignant sa bouche du cou massif.

F.P.

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Baiser échoué

  1. guidru dit :

    C’est fort de tenir en haleine ainsi tout un texte grâce à l’attente d’un baiser qui n’aura jamais lieu. L’étirement du geste… Bravo !
    Dommage qu’on ne puisse pas voir l’image associée (en tout cas, sur mon ordi, je ne peux pas)

    J'aime

  2. atelierlel dit :

    S’échauffer, s’entraîner, se préparer avant un baiser, tout un sport, un art du « French kiss » qu’un rustre de l’hémisphère sud, tout juste capable de dormir, ronfler, grogner, inconscient et indifférent à tous les efforts de la petite Française, ne mérite pas. Aux chiottes l’Australien roux au crocodile débile !

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s