Voguer sur un champ d’interlignes

Couper les cheveux en 4 ne servirait qu’à soigner la qualité de sa coiffe ? Et ce cheveu que l’on porte parfois sur le bout de la langue comme un bout de phrase, que devrait-on en faire dans ce cas ? Le rectifier lui aussi ?

Non, retourner une carte pour voir son dessous, explorer un autre versant, éclater une chose en 4 comme un cheveu pour enfin savoir ce que ses interstices cachaient depuis toujours, tout cela, ce n’est pas autre chose que faire le constat de l’existence des interlignes.

En Lituanie, la lecture des interlignes est d’ailleurs un sport national. La Lituanie peut s’enorgueillir de compter parmi ses citoyens le champion du monde de la discipline. Emir Hazavicius, à l’extrémité d’une ligne, s’accroche à sa dernière lettre et se laisse aller dans le vide qui le sépare de la ligne suivante. Ses pieds en suspens donnent l’impression qu’il vole dans l’interligne, qu’il maîtrise cet élément.

Lire entre les lignes est une qualité tellement vénérée en Lituanie qu’Emir Hazavicius a été élu Président de la République Lituanienne l’année dernière. Convenons que lire entre les lignes permet plus facilement de déceler les intérêts cachés, ce qui peut servir lors de grands rencontres internationales. Seulement Emir Hazavicius a jusqu’à maintenant refusé à passer à la ligne ultime sur les documents de synthèse et n’a pu pour l’instant y apposer la moindre signature. L’ensemble des lituaniens semblent commencer à s’avouer que ce peut être un problème. Après une seule année, peut-être est-ce couper les cheveux en 4.

Dans la plupart des pays, les citoyens préfèrent se jeter dans les zones d’ombre, sous leurs meubles, dans leurs poussières. C’est un risque sans doute, beaucoup tombent nez-à-nez avec leurs cafards. Tenez, deux d’entre eux viennent de se toucher les antennes, les connexions crépitent et il y a tout un questionnement :

« Dis, c’est par où, la rue des Cacas ? J’ai une dalle, moi !

  • Alors, rue des Cacas, 1e à gauche, 2e à droite et tu y es, si je ne m’abuse !

  • Ouh, je crois que tu te trompes, vieille blatte, ça, c’est l’allée des crottes, c’est bien trop distingué pour moi !

  • Ben, je vois pas alors… »

Oui, et tous les citoyens, comme les cafards, manquent cela, car la rue des Cacas n’existe tout simplement pas, remplacée par un long toboggan-tuyau qui fait le bonheur des petits et des gros cacas. Même des plus gros cacas rendus tout mous par trop de détente.

Tous se laissent aller à une glissade sans retour jusqu’aux gros bassins de la station d’épuration. Là, d’énormes bactéries les prennent en charge pour leurs dernières vacances, les agglutinent pour mieux les assimiler, décantent au fond sous leur propre poids. Bientôt, voilà nos cacas étalés au ciel comme un champ de mines séchées.

Un de nos citoyens, l’ingénieur Émile Astier, admire sur un de ces parterres de boue un plant de tomates, médite sur le cycle des choses qui a amené une graine de tomate à passer le transit intestinal d’un de ses concitoyens pour l’acheminer jusqu’ici, entourée de tant de substances nutritives. L’esprit d’Emile Astier déborde, il pense à la Terre qui tourne, il pense qu’il a beaucoup tourné lui aussi, qu’il a beaucoup voyagé sur cette Terre pour son travail, qu’il a passé chacun de ces pays au crible de ses nombreux critères personnels : l’éloignement, la Culture, la qualité des toilettes, de la nourriture, le mode de gouvernance, etc. Puis il se dit pour la première fois que, sans doute, c’est comme pour une graine de tomate qui a passé tous les obstacles pour se distinguer maintenant parmi ce champ de merdes, que seul compte ce que contiennent les interlignes. Alors Emile Astier prélève une tomate pour la croquer, son jus détale dans des parties de son corps qu’il ne connaissait pas et il se rappelle que c’est sa dernière journée de travail en tout et pour tout, que cette station d’épuration est sa dernière, que dès demain sa retraite commencera :

« La Lituanie se dit-il spontanément, sera mon premier voyage pour ma retraite. Oui, la Lituanie, c’est un bon choix, je ne sais même pas quel est son sport national !… »

Cet article a été publié dans Saison 3 (2017-2018). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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