Nouveau souffle

Je sentis l’air frais pénétrer ma cavité buccale, descendre le long de la trachée (tuyau en acier inoxydable recouvert d’une protection en titane) puis s’engouffrer dans les bronches et gonfler mes poumons tout neufs. J’inspirais à nouveau. Les micropales de mon ventilateur interne tournaient à plein régime.

– Qu’en pensez-vous ? me demanda le médecin chef, le Pr Duncan Mulligan qui avait supervisé toute l’opération.

– C’est incroyable… soufflai-je.

– L’impression désagréable d’avoir une roue de hamster qui tourne à l’intérieur du coffre disparaîtra très vite, plaisanta le professeur.

– Nous en avons profité pour augmenter votre capacité respiratoire, ajouta le Dr Yasmine Bridges, la chirurgienne qui avait œuvré à l’installation du nouvel organe. Votre Vo2 max est désormais proche de 270 ml·min-1·kg-1,

– Vous avez à peu près le même taux qu’une antilope ! ajouta le Professeur Mulligan.

– Vous n’aurez plus le droit de participer à aucune compétition sportive, précisa la doctoresse, vous seriez disqualifié d’emblée…

– J’ai passé l’âge de faire du sport, lâchai-je mécaniquement, ce qui provoqua le rire de mes deux interlocuteurs.

– Vous ne mesurez pas encore l’impact de cette implantation pulmonaire, rétorqua le professeur quand il eut cessé de rire. Vous allez immanquablement augmenter votre activité et vos muscles vont suivre, ne vous en faîtes pas.

– Je ne mesure pas, en effet.

Je n’en étais pas pourtant à ma première opération d’envergure. A quarante-cinq ans, suite à un ulcère, on m’avait greffé en estomac positronique et cinq ans plus tard, j’avais opté pour le processeur interne de régulation des pulsions sensorielles, afin de modifier mon comportement alimentaire et contrôler une hygiène de vie devenue lamentable avec les années. Cela m’avait fait un bien fou, j’avais notamment pu cesser alcool et cigarettes en tous genres.

Les quinze années qui suivirent, je laissai de côté tout recours à la médecine, si ce n’est un reliftage général que je m’octroyai à l’heure de la retraite. Je me sentais en pleine forme et cette peau flétrissante reflétait mal ce sentiment intérieur. Grand bien m’en fit, car après un coûteux divorce je rencontrais très vite Amanda, jolie jeune femme de trente-cinq ans ma cadette et je dois dire que ni son entourage ni le mien ne se permit jamais le moindre commentaire, nous étions parfaitement assortis autant de corps que d’esprit.

A quatre-vingt ans, je me résignai à subir l’intervention la plus lourde, un pontage vertébral, je ne le regrettai pas. Une vraie cure de jouvence ! Ma moelle épinière fut entièrement nettoyée et rénovée et l’on m’injecta également des cellules souches de Gama Alpha.

Mon comportement s’en trouva ensuite légèrement modifié, je le concède, je mis environ un an à apprivoiser mes émotions, pulsions puissantes qui me saisissaient sans prévenir: bouffées d’adrénaline et comportement super viril, un des effets secondaires inéluctables. Amanda m’aida énormément à franchir le cap. Elle se réajusta elle aussi au niveau hormonal pour suivre le rythme, puis elle accepta, à quarante-cinq ans, d’entamer une ultime grossesse. Nous avons eu à cette occasion les jumeaux, Tammy et Salibur.

Ensuite Amanda décida d’évoluer vers sa seconde partie de vie. Elle voulut expérimenter l’état de vie masculine et entama les démarches nécessaires, tout en s’occupant merveilleusement bien, je l’avoue, de nos deux enfants, je n’ai rien à lui reprocher de ce côté. Sa décision fut brutale et inattendue, même si je savais qu’elle nourrissait ce désir depuis quelques années déjà. Amanda a toujours souhaité la complétude pour son âme et selon elle, l’apprentissage par expérience restait le seul chemin. Nous sommes restés en bons termes, mais une séparation s’imposait, il n’était pas question de continuer à sexuer nos rapports pour moi comme pour Amanda (Armand désormais).

Ce fut une période délicate d’un point de vue affectif et j’envisageais un temps d’entamer une relation avec une androïde réplicante très charmante, mais l’essai ne fut pas concluant, j’avais besoin de davantage d’échanges, d’esprit à esprit si l’on puit dire.

Ce fut une chance que de connaître Anita, une femme de ma génération que je rencontrai lors d’une thalasso de réadaptation (une opération bénigne, je venais de me faire changer les deux tympans afin de pallier un déficit auditif qui s’amorçait.)

Anita était en plein recentrage neuronal, après un pontage vertébral, je savais par expérience ce qu’elle endurait. Notre relation resta platonique de longues semaines, nous voulions être certains de nos sentiments. Nous aurions pu l’un comme l’autre nous mettre en quête d’une personne beaucoup plus jeune, mais de par notre expérience antérieure, (qui ne se reflétait que dans nos yeux), nous recherchions chacun un partenaire plus mûr, quelqu’un d’apaisé, qui ne ferait pas tanguer le bateau au moindre soubresaut affectif. Nous étions en effet lassés des affres de la passion amoureuse.

Nous avions par ailleurs beaucoup en commun, beaucoup de centres d’intérêt à partager. Nos anecdotes remontaient aux mêmes époques, nous avions vécu les mêmes évènements, dansé sur les mêmes musiques, traversé les mêmes épreuves. Dans notre monde chaotique et déstructuré, nos cycles coïncidaient pour ainsi dire naturellement.

Ce fut donc un amour tardif, sage, serein, même si de par nos processeurs internes de régulation sensorielle nous avions choisis de nous octroyer une ultime passionaria, en augmentant considérablement notre libido par un réglage approprié que nous avons conservé deux ans. Ensuite il fut choisi de baisser progressivement nos pulsions fusionnelles, en grande partie à cause de l’insuffisance respiratoire que je commençai à éprouver l’an dernier.

Problème désormais réglé, puisque mes poumons renouvelés par une greffe réussie me permettent de nouveau d’envisager l’avenir sereinement. Comme une antilope, si j’en crois le professeur…

Au sortir de l’hôpital, je décidai néanmoins (serait-ce un effet post opératoire ? un syndrome secondaire caché?), je décidai en effet de cesser mes colorations capillaires. Comme ça, sur un coup de tête.

Je n’avais jusqu’à présent jamais eu à recourir au moindre implant, ayant été plutôt largement favorisé par la nature de ce côté-là (j’ai une chevelure épaisse et abondante, une vraie crinière). J’avais depuis plusieurs décennies opté pour un brun aux délicats reflets auburn. Il m’est arrivé aussi de porter du blond platine. Mais les modes changent, le temps passe et je suis de plus en plus indifférent aux regards extérieurs. Je crois avoir atteint l’âge de la maturité. Si j’ai encore de longs jours à vivre, j’ai aussi l’expérience des années.

Quand Anita me demanda si je n’avais pas omis un rendez-vous chez le coiffeur, je lui fis savoir que c’était un choix délibéré.

– Mes cheveux gris ? Oui, Anita, laissons-les, il est temps.

N.T.

Cet article a été publié dans Saison 3 (2017-2018). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

7 commentaires pour Nouveau souffle

  1. guidru dit :

    L’idée de construire la narration d’une vie autour de recours ponctuels aux dernières technologies ouvre de sacrées perspectives, dis-moi ! Pour autant, tu as réussi à distiller une saine nostalgie en dépit de l’effacement physique des traces de vieillesse. Bravo, tu m’as fait penser à l’écume des jours !

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    • granmocassin dit :

      Merci pour la référence!
      J’ai pensé à l’homme Bicentenaire, un roman excellent co-écrit par Asimov et Robert Silverberg, deux pointures de la SF, où à l’inverse un robot se fait greffer des organes humains pour devenir mortel, un film en a été tiré avec Robin Williams (je ne l’ai pas vu.)

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      • guidru dit :

        ça me fait penser que j’ai toujours ton Silverberg, je te l’amènerai le 20 juin chez toi !
        Je chercherai à la médiathèque ton roman, merci pour le conseil !

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      • granmocassin dit :

        Le livre est une métaphore sur la mortalité perçue comme une condition de notre humanité, c’est une perspective intéressante car souvent niée dans nos sociétés modernes.

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  2. granmocassin dit :

    Ah oui, ce cher Silverberg! il fait partie de mes écrivains – amis intimes. Le 20 juin c’est aujourd’hui, t’as prévu de débarquer?!

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    • guidru dit :

      Mince, le 30, où avais-je la tête, où a-t-elle jamais été ?

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      • granmocassin dit :

        En fait, tu fais l’expérience d’une vérité première, seuls les autres ont une tête. Pour plus d’info sur cette prise de conscience existentielle, je te renvoie vers le concept de Vision sans tête selon Douglas Harding. Une philosophie qui pourrait t’intéresser.

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