Le visiteur

Dès le premier jour où il se décida à écrire lui poussèrent d’incontrôlables métaphores intérieures, et il avait beau leur appliquer toutes sortes de baumes constituées essentiellement de pathétiques retours aux faits, jamais l’intensité de ses angoisses ne déclinait. Ces pauvres remèdes tout au contraire souvent les excitaient.

Inexorablement se résignait-il donc régulièrement à ne plus écrire, s’accordait-il quelques semaines de répit pour se remettre. Malheureusement, ce baume-là anesthésiait tout et il n’arrivait plus à profiter des situations dans lesquelles il se trouvait, le monde qu’il avait quitté pour écrire et qu’il avait concédé à retrouver ne lui suffisait plus en soi, ce monde-là manquait désormais d’une interprétation supérieure, la sienne sans doute, pour se rendre un minimum supportable. Son existence devenait flottante, seule l’amarrait au sol un lourd sentiment d’abandon, d’un abandon de ce lui-même qu’il essayait de définir en écrivant.

Ce sentiment ne lui était pas inconnu, rencontré quelques années auparavant lors de ses premières masturbations. Après quelques éjaculations alors, il s’était décidé à résister à la sortie de l’éjaculat, le considérant comme une frontière physique qui s’imposait à lui, qui l’empêcherait de connaître un plaisir infini. Au bout de quelques jours d’une intense concentration, il avait réussi à ne plus éjaculer du tout. Le plaisir qui en avait résulté s’était révélé plus subtil qu’attendu, une force immense persistait en permanence dans son bas-ventre, irradiait l’ensemble de son corps et de son caractère. Mais inexorablement, après quelques temps, il se trouvait débordé par son énergie et finissait par la déverser en un long et épais liquide, avec le dépit d’avoir réduit à rien tous ses efforts, avec ce fameux sentiment d’abandon. Alors, après de nombreux échecs, il avait fini par se convaincre que cette énergie infinie ne pouvait être contenue dans son seul corps, que le monde et ses possibilités étaient les véritables responsables de toutes ces déconfitures, insuffisants pour accueillir cette puissance débordante en leur sein. C’était là qu’il s’était décidé à écrire pour en créer de nouveaux, un monde et des possibilités enfin dignes de ce qu’il contenait au fond de lui. Seulement voilà, ce sentiment d’abandon revenait lorsqu’il écrivait. Se pouvait-il qu’il soit seul à ce point ?

C’est étonnamment à la formulation de cette question qu’il se remettait alors à écrire, oui, tout cela n’avait été qu’une petite faiblesse, maintenant il écrirait tout le temps, progresserait sans cesse, pour ne plus connaître de limites, pour enfin revêtir les immenses habits du monde, et lorsque le monde le revêtirait à son tour, tous les deux se feraient face sur un pied d’égalité, c’est-à-dire nus l’un vis-à-vis de l’autre, un sexe en érection devant une croupe en attente.

Les années filèrent, les moments de retraite par rapport à l’écriture se firent de plus en rares, de plus en plus courts, et finirent par disparaître totalement. Les métaphores se développèrent à l’extérieur.


C’est mon collègue Bidule, un infirmier comme moi, qui me parla de ce patient. Étonnant comme prénom, Bidule, n’est-ce pas ? Mais ce n’était rien par rapport à ce patient :

« Un zizi, Pierrot, un zizi ! Un cheval, un éléphant, tout ça, c’est rien que des espèces dépassées à côté ! Il y a la longueur, Pierrot, c’est entendu, mais c’est surtout l’élasticité qui ne souffre aucune comparaison, un matériau étonnant, capable de toutes les contorsions, puis tu t’approches, tu palpes – ça, Pierrot, c’est Lucie qui me l’a dit, tu penses bien – et sa vigueur te saute en plein visage !

  • Mais…

  • Le plus étonnant dans tout ça, c’est la haute tenue de sa conversation, une parole rare, mais… Et puis un visage tout lisse, comme une piste de bowling !

  • Mais pourquoi est-il toujours nu ? »

Bidule eut une expression-Bidule, une de celles qui ne permettaient pas de conclure s’il ne comprenait pas ou s’il ne comprenait que trop bien :

« Ah ça, il y tient, pour sûr qu’il y tient ! Même qu’il faut se présenter à lui nu soi-même !

  • Toi, tu…

  • Oui, moi aussi ! Lucie aussi, enfin tout le monde, quoi ! C’est à prendre ou à laisser ! Et puis, c’est pas ça qui te met mal à l’aise, non, ce qui est étonnant ce sont les réactions de son sexe en fonction de tes mouvements ou de ce que tu dis ! Un bon mot et, paf, il peut se mettre à bander comme un taureau ! Enfin, même si la comparaison est insuffisante !

  • Et alors il te…

  • T’inquiète, il se passe rien, il prend juste des notes, il ne fait que ça ! »

L’expression-Bidule s’empara à nouveau de Bidule, puis :

« Cependant, il n’a pas de crayon !

– Mais, Bidule, comment… »

Je commençais à être moi-même dangereusement d’une circonspection-Bidule, une de ses mélasses aux allures de chiasse. Et puis cet orage qui s’annonçait, qui vous embourbait dans la pesanteur de sa préparation. Je décidai de recentrer droit au but :

« Bidule, il a bien dû expliquer pourquoi il fallait être soi-même nu, non ?

  • Oui !

  • Vas-y, Bidule, vas-y !

  • Il dit qu’il veut nous voir clairement, Pierrot, et qu’il est impossible de déshabiller du regard !

  • Hum, c’est très juste en un sens… Mais qu’apporte notre nudité de plus que notre conversation ?

  • Pierrot, il faut que t’ailles lui rendre visite, voilà ce que je pense….. »

Quand Bidule en avait terminé d’une discussion trop longue, il le manifestait par un point-Bidule, plus évasif que des points de suspension. Bidule s’en allait alors poser quelques cathéters pour se reconformer, après quelques-uns, Bidule pensait à nouveau Bidule.

Je dus donc m’arranger avec Lucie pour m’organiser une petite visite à ce patient. Dans la journée, ce fut fait.

Lorsque je pénétrai dans sa chambre, l’orage venu, je fus immédiatement saisi par une étrange sensation d’inversion qui me faisait voir les choses directement sur leur négatif, comme si elles m’avaient invité dans leurs coulisses ou convié à contempler en avant-première le dessous de leurs cartes. Malgré moi, cette grande confiance qu’elles semblaient m’accorder m’opprima, écrasé sans doute en partie par le poids de leurs figures.

L’immense sexe dévoilé du patient se démarqua, véritable boudin blanc exposé sur un étal de boucher, ouvert à l’appétit des gourmands. Parmi toutes les figures, celle-ci était le symbole de l’attente :

« Ah, je t’attendais, installe-toi…

  • Vous m’attendiez ? Où ça ?

  • Oui, sur cette chaise, ici…

  • Vous m’attendiez ?

  • Oui, j’ai entendu quelqu’un travailler ses gammes au piano tandis que l’orage éclatait. À ma fenêtre, le ciel broyait du noir, les éclairs le titillaient pour le zébrer. Bientôt, les lignes du zèbre s’écrivirent comme des partitions de piano, mais ce n’était encore que des lignes, alors il fallait bien que quelqu’un vienne chuchoter à mon oreille pour les remplir… »

C’était bien beau tout ça, oui, bien… beau, mais je n’y pipai mot, j’avais dû trop fréquenter Bidule. Heureusement que je retenais les leçons :

« Pourquoi suis-je tout nu ?

  • Pourquoi le suis-je moi-même ?

  • Vous êtes dans votre chambre, sur votre lit, vous y faites bien que ce qui vous enchante, ce n’est pas pareil ! Moi, je viens vous rendre visite, et ce n’est pas dans mes habitudes de me présenter nu en pareille circonstance !

  • Allons, c’est qu’il te faut être nu pour que je puisse t’habiller…

  • Pour que vous puissiez m’ha ?… Pourtant… »

C’était encore l’effet-Bidule.

« Hum, je vois, c’est encore Bidule qui t’a parlé…

  • Comment savez-vous que Bidule m’a parlé ?

  • C’est que Bidule parle beaucoup, Bidule sera toujours Bidule, non ?

  • Ah, ça !…

  • De toute façon, c’est toujours pareil, à chaque fois que vous êtes entre vous, les discussions prennent un tour absurde, vous ne répétez ce que je dis qu’avec des déformations…

  • Nous ? »

Oui, ce n’était pas rien de me placer ainsi dans le même sac que Bidule.

« Maintenant, ressaisis-toi, sens-la à nouveau caresser tes paroles…

  • Quelle est cette personne dont vous me parlez ?

  • Comment donc ? Celle qui est en train de te corriger pendant que tu me parles !

  • Que me… Je ne comprends pas ! Vous estimez que ma correction est insuffisante ? C’est pourtant vous qui tenez à ce que je sois nu !

  • Tu ne saisis pas effectivement. Tu n’es pas mis en cause, rassure-toi. Mais avec les années, ta pensée peut-être, ta grammaire sûrement, risquent d’être dénaturées par les forces malignes de l’inculture. Certaines personnes très rares, pour ainsi dire précieuses, telles que cet ange d’amour, forment des remparts contre certains âges plus ingrats que les autres.

  • Un ange d’amour ?

  • Oui, oui, ne sens-tu pas sa douce main t’accompagner dans chacune de tes paroles ?

  • Maintenant que vous me le dites… Je me sens une chaleur étrange au coin des lèvres. Mes mots deviennent plus précis, j’ai une confiance retrouvée !

  • C’est elle, c’est elle !

  • Comment pouvez-vous en être si sûr ?

  • La chaleur que tu évoques m’accompagne moi aussi, sur mes lèvres à n’en pas douter, mais également dans tout mon corps. Et c’est une chaleur qui m’accompagne dans toute mon existence. C’est elle qu’il nous faut chercher ensemble !

  • Nous ?

  • Oui, cherchons cette femme qui nous rend moins seuls, cet ange d’amour qui produit cette chaleur qui donne une direction à notre existence… »

Se pouvait-il que cette direction ait un quelconque rapport avec toutes celles que suivait tour à tour son gros zizi depuis mon entrée, qui virevoltait comme un fanal que tous les vents tentaient de jouer en un souffle, une partie qu’aucun ne remportait, car il y avait dans son mouvement quelque chose de la méduse aux mille et un serpents, m’était-il dès lors interdit de le regarder droit dans l’urètre ?

« C’est fou, dit le patient, ce que mon zizi peut contenir de métaphores en suspens…

  • Attendez, vous pouvez lire dans mes pens…

  • Oui, d’autant que les tiennes sont plutôt sommaires… »

Ceci dit, le patient me prêtait une capacité d’abstraction, ce qui constituait une différence indéniable avec Bidule, une preuve supplémentaire que j’étais désormais dans le même sac que celui de ce patient. Il fallait que je m’en montre digne :

« Hum, hum, ne seriez-vous pas en train de me dire que je suis un personnage ?

  • Et que je suis un écrivain…

  • Mais je peux décider que vous ne serez pas écrivain !

  • Comment ?

  • En restant infirmier tout simplement… En refusant la correction de votre ange d’amour !

  • Es-tu bien sûr que tu es infirmier ?

  • Oui !

  • Pose-moi un cathéter alors…

  • Non !

  • Pourquoi non ?

  • C’est Bidule qui fais ça !

  • Es-tu certain que Bidule sait poser des cathéters ?

  • Évidemment ! Sinon comment se reconformer en Bidule ?

  • Mais Bidule sera toujours Bidule, je te l’ai déjà dit !

  • Vu sous cet angle…

  • Et t’en souviens-tu ?

  • De quoi ?

  • De ta vie ?

  • Quelle vie ?

  • De la vie d’il y a longtemps, celle dans laquelle tu n’étais pas un personnage ?

  • Tous les gens autour de nous ne seraient que des personnages ?

  • Naturellement, ils sont tous devenus personnages…

  • Depuis combien de temps serais-je un personnage ?

  • Celui-là, ou un autre ?

  • J’aurais aussi été d’autres personnages ?

  • Naturellement…

  • Mais alors, qui je suis ?

  • Tu vois, c’est plus ou moins ce que je te demandais : te souviens-tu d’avant ? Que faisais-tu ?

  • Cela vous intéresse-t-il vraiment ?

  • Naturellement… J’ai épuisé tout mon stock d’êtres vivants autour de moi et vous, les personnages, vous manquez de spontanéité, vous êtes comme des habits trop repassés. J’ai beau vous demander de venir dénudés, rien ne paraît plus de votre moelle initiale. Vous vous refilez des caractères entre vous, ça, vous vous complexifiez, mais vous n’êtes que des amalgames, des métaphores informes à visage humain. Enfin, presque humain… Allez, souviens-toi, je t’en prie, Pierrot…

  • Je n’y arrive pas… Mais attendez, vous connaissez donc mon prénom !

  • C’est la première chose que l’on donne à un personnage…

  • Bon, et mon prochain personnage, quel sera-t-il ?

  • Ça, tu vois, une petite voix m’a susurré : un quaker, un naturiste et une sorcière…

  • Un quaker, un naturiste et une sorcière ?

  • Ou une main innocente, si tu préfères…

  • Une main innocente ?

  • Oui, la tienne, car tu me connais bien toi aussi, et tu le sais, tu me susurres tout un tas de choses depuis des années et puis, sans le savoir, tu me tires de mes angoisses avec ta main innocente, et parfois je vais mieux. Toi, par contre, tu te prends mes angoisses en pleine tronche : regarde ton visage…

  • Quoi, mon visage ?

  • Rien, rien… Bon, et maintenant il est temps de s’y mettre… Allons, allons, tout ça dans la sacoche : le quaker, le naturiste et la sorcière, voilà ! Et maintenant mélange !

  • Comme ça ?

  • Oui, attention, voilà ! Maintenant, ouvre la sacoche et montre-moi ce qu’il en sort…

  • Un chapeau aux larges bords ronds, des lunettes et… une poupée !

  • Très bien, enfile-moi tout ça… Oh, oh, c’est que tu es effrayant… Et il ne reste plus rien dans la sacoche ?

  • Non, rien !

  • Donne… Mais si, mais si, ça ne pèse pas rien, il y reste tout un tas de choses… Allez, il est temps de s’y mettre ! Puisse notre ange d’amour nous aider dans cette tâche… »

Le patient, d’une main de maître, saisit à pleines mains son gros zizi :

« Ferme tes yeux, Pierrot, pendant que je prends des notes… »


« Le reste n’est qu’images sans structure, dit mon père à l’étrange visiteur que nous recevions chez nous ce soir-là. Tout est regard, me semble-t-il en même temps, non ? Le reste comme tout… Le reste comme tout est structuré par le regard de celui qui regarde.

Donc, hum, tel que je vous parle, je ne sais pas vraiment quoi penser, voilà la seule conclusion définitive. Cela est fou comme je n’arrive pas moi-même à structurer ma pensée face à vous, me voilà pris dans un piège que je me tends qui me pousserait à dire tout et son contraire.

  • Allons, ne vous tracassez pas outre mesure… , notre visiteur s’apprêtait pour la première fois à prononcer plus d’une phrase. Vous avez raison quant à l’orientation qu’amène avec lui chaque regard, bien entendu, mais seulement dans une extrême majorité, car je persiste à penser que certaines images extrêmement rares contiennent une force indépendante du regard qui porte sur elles.

  • Vous conviendrez qu’il y a là un grand mystère, non ?, poursuivit mon père. Mais maintenant que vous me le dites, j’y vois une grande évidence. Ah, je recommence, je ne peux m’en empêcher. Aidez-moi, je vous prie, que je me fasse un avis définitif : d’où ces images pourraient-elles tirer leur force ?

  • De leur propre regard…

  • De leur propre regard ?

  • Oui, de leur propre regard, et je vais vous en faire la démonstration car vous avez chez vous une de ces images !

  • Mais comment est-ce possible ?, s’interrogea mon père à la manière du sacristain qui apprendrait de la bouche-même du prophète que la poche en cuir qui l’accompagne partout dans ses tournées avait toujours contenu une photo de Dieu le Père, qui l’aurait grandement aidé pour établir la Foi des autres et confirmer la sienne même. Pourquoi ne lui avoir pas révélé dès lors que cette poche lui avait été remise ? Mon père interrogeait donc par ces mots également les intentions véritables du visiteur, éprouva un peu de haine et beaucoup de culpabilité pour cela.

Ce soir-là, une pluie forte poussa effectivement un étrange visiteur à caresser énergiquement la porte de notre maison située sur la place centrale du village, ou plutôt à la frapper comme avec une douce aile. Dans le chaos de cette pluie, il me sembla tout d’abord que ce fût le vent qui s’exprimait sur cette porte. À l’oreille fine de mon père, organe compensant l’insuffisance de ses yeux atteints d’une myopie – des lunettes à verres plus qu’épais sur son nez promettaient une correction sans la tenir tout à fait – le souffle sur la porte sembla de suite intentionnel : quelqu’un souhaitait entrer dans notre maison pourtant fort laide qu’une extension en béton, entre autre chose, était venue récemment gâcher avec une parfaite assurance. Pour mon père, matérialiste autoproclamé, notre maison méritait bien toutes les visites du monde. Malheureusement, mon père plaçait dans le même panier des œufs d’espèces différentes : matérialisme avec utilitarisme, autoproclamation avec légitimité. Néanmoins, dans la précipitation de ses jugements, le panier tremblait, les œufs s’entrechoquaient et cassaient : qui aurait su distinguer des espèces différentes dans les jaunes, blancs, coquilles mélangés ? Son jugement l’emportait alors sur toute réserve éventuelle.

C’est ainsi accompagné par son propre adoubement qu’il répondit à la douceur de l’aile par le miel de sa voix :

« Entrez donc ! Ménagez les freins de votre pudeur ! Pas de ça ici, cher visiteur… »

Sans avoir pris le temps de chausser son nez de ses lourdes lunettes et de contempler le propriétaire de l’aile qui poussait la porte à ce moment, mon père décida de confirmer son avance en conservant l’initiative :

« On dirait que le destin vous a porté chance ce soir. S’il décide de produire une inondation, il s’est en même temps résolu à vous guider vers la maison qui vous assurera la plus grande des sécurités : l’entrée de notre maison est surélevée par rapport à celle des autres, vous avez peut-être même remarqué les quelques marches à gravir qui font la différence dans ce plat village où aucune maison ne peut être plus haute que les autres sans artifice. Si l’inondation est de celles qui ne se sont jamais produites, notre maison sera au moins inondée la dernière, avantage indéniable pour organiser sa survie. »

Au premier regard, la piteuse apparence de notre visiteur, trempé jusqu’à l’os par l’entremise de ses habits collés à sa peau sur toute sa hauteur et toute sa largeur, suggéra à mes yeux avant tout : si le destin avait guidé notre homme ce soir avec bienveillance comme nous incitait à croire mon père, qu’en aurait-il été avec un destin malveillant ?

Mais bien vite, en quelques lignes jetées à la volée par un esthétisme instinctif, son aspect d’abord étrange imposait sa cohérence et remettait en question la possibilité même d’un destin. Ainsi de son chapeau aux larges bords ronds qu’accompagnait dans la même courbe un sourire permanent vers un charme sauvage. Ainsi de son nez long et fort, pivot du chapeau et du sourire, qui imposait un centre à l’attention. L’attention ne supporte pas d’être obligée, elle fuit alors par un rejet instantané vers les environs immédiats : l’attention se rebelle, mais mesure ses efforts. Erreur fatale en l’espèce, le piège s’abat. Juste au-dessus du nez improbable, deux yeux noirs qui portaient à l’infini : un regard plein. Un regard pénétrant par l’attention piégée qui cherchait en vérité l’infini à l’intérieur de chacun.

Mon père, piqué par je ne sais quelle aiguille, posa en réaction ses lunettes sur son nez pour considérer enfin l’homme et s’étonner de ce qu’il sondait l’infini sans aucun double foyer. La réponse ne se trouvant pas non plus dans ses focales d’appoint, il reposa les verres sur sa table et les rechaussa bien vite, transpercé cette fois par l’incompréhension sans nul doute. La machine était lancée : mon père hésiterait dès lors en permanence entre myopie et lunettes pour considérer le visiteur, ne trouvant jamais le change à l’effort qu’il déployait pour comprendre le phénomène, avec le vague sentiment d’être toujours plus ou moins en retard par rapport au visiteur qui semblerait présider une réunion avec un ordre du jour parfaitement établi.

Mon père hésiterait dès lors entre tout et son contraire.

« Quelle bonne odeur que celle de votre foyer !… » fut la première parole prononcée par le sourire du visiteur, pas plus inattendue qu’une autre il est vrai, mais tout de même, assure-t-on sérieusement sa propre survie face au déluge en félicitant la première masure croisée pour la bonne odeur qui s’en échappe ? L’on se serait attendu à plus d’urgence, à un « Cher hôte, mes os sont glacés, la faim me tenaille : reçois-moi ou éconduis-moi sur le champ ! » sans passer par l’étape de l’odeur agréable du foyer. D’autant que notre visiteur ne rajouterait rien sur la question : l’odeur le pénétrait sans réveiller sa faim.

Un bœuf-carotte mijotait sur notre poelle et son odeur diffusait en volutes par de minuscules ouvertures de notre fait-tout dans les moindres recoins de la maison. On le visualise bien, les limites de sa juridiction n’étaient autres que les murs de notre demeure : son principal travail consistait dès lors à renforcer ces frontières afin d’empêcher l’étrange odeur que la pluie produisait par-ici de pénétrer nos lieux. Les douaniers péchaient parfois par excès de zèle, il n’aurait donc pas été étonnant que l’odeur de mijote ait éprouvé la perméabilité naturelle de toute frontière pour s’aventurer à l’extérieur de telle sorte que le visiteur ait pu être guidé par elle jusqu’à notre porte. Mon père accepta, pour évacuer à flux tendu les raisons de s’interroger qui s’amoncelaient, que le visiteur fût venu guidé par le hasard de l’odeur plutôt que tenaillé par la poigne intraitable de la faim. Il ajusta ses lunettes sur son nez aquilin :

« Oui, en ces drôles de périodes, seule cette odeur est capable de lutter contre le moisi et la mort qui s’installent au-dehors ! »

Maintenant que le visiteur avait pénétré la source de l’odeur, il sembla que ce sujet n’avait tracé qu’une ligne droite en lui, une ligne qu’il avait saisie sereinement dans l’obscurité extérieure, avec son sourire, et qu’il avait relâchée dès lors qu’il avait rencontré un lieu présentant les traits d’une destination : notre maison, dans laquelle pour l’heure il cherchait une nouvelle ligne par un coup de balai lent de son regard infini sur le décor. L’ayant trouvée, il la saisit :

« Ce que c’est beau chez vous !… »

Le regard de mon père, surmonté de lunettes à l’instant, essaya de retracer le même parcours que celui du visiteur afin de permettre à son esprit de remonter les mêmes effets d’association. En vain. Il déchaussa son nez de ses lunettes, appelant la myopie à la rescousse : le flou obtenu n’aida en rien. Il ne restait qu’une chose à faire, ou plus exactement à admettre : que les véritables sujets d’ici-bas tels que la survie en milieu hostile n’alimenteraient pas ce soir les considérations de table et qu’il faudrait se contenter de quelques lignes pour accompagner le repas. L’idée rassura finalement mon père et réveilla même quelques velléités chez lui. Quelques lignes iraient même peut-être jusqu’à constituer un tableau cohérent. Sombre présage en vérité que cette idée rassurante :

« L’image du foyer, cher visiteur, voilà ce qui forme, pas plus qu’une esquisse finalement, l’image de la beauté. Une mère, un fils et un père, leur amour respectif : la beauté n’a besoin que de ces quatre perles pour monter le plus exquis des colliers. »

Le regard du visiteur tournoya, entraînée dans la ligne du collier que mon père avait suggérée, mais fut dérangé à chaque tour par un défaut. Le visiteur reprit :

« A ce propos, où est votre femme ce soir ? »

Butant à chaque syllabe, comme la tête d’un asperseur automatique à chaque demi-tour dans un champ d’oignons victime de sécheresse, mon père justifia la perle manquante :

« Ma femme est fatiguée. Elle est d’un tempérament musical, dirais-je, et la moindre fausse note gâche sa symphonie. Je lui ai donc aménagé une partie du grenier – vous y accédez par cet escalier, voyez – où ses nerfs peuvent s’accorder avec le calme lorsqu’elle en ressent le besoin. Elle s’y repose actuellement. Mais revenons à notre sujet. Le voulez-vous ? L’image de notre foyer – et chacun le sien, bien entendu -, voilà la seule image qui me semble avoir une ligne directrice intrinsèque, qui puisse ainsi être belle en elle-même. Vous comprenez ? Est-ce compréhensible ?

Le reste n’est qu’images sans structure… »

La discussion qui s’en suivit a déjà été exposée. L’essentiel : le visiteur prétendait qu’une image chez nous recelait une force indépendante du regard qui se posait sur elle.

« Ce tableau ! »

« Oui, ce tableau ! », répéta notre visiteur, que son regard désigna sur le même mur que celui du poelle en action.

Ce tableau représentait en son centre la petite échoppe, adossée à la façade de notre maison située sur la place principale du village, que j’avais tenue il y avait quelques années. J’y confectionnais des poupées sur une table qui occupait toute la largeur du fond de boutique et les vendais en devanture. Devant la boutique, j’y apparaissais de profil, une poupée dans la main que je m’apprêtais à tendre à une enfant tout à fait émerveillée.

« Comment est-ce possible que ce tableau… ? », mon père, à vrai dire peu étonné tout comme moi qu’il soit question de ce tableau précis, mais piqué, au vif cette fois, d’avoir été devancé dans la désignation du tableau. Il n’aurait jamais su dire quel pouvoir possédait ce tableau, il savait simplement qu’il en avait un qui lui permettait de ressentir une douleur intense et son baume dans le même instant. Piqué au vif par un timon rudimentaire : « Ce tableau ! ». Par un processus naturel devant ce tableau, il trouva instantanément l’onction qui soulage :

« Je pense que vous avez tort : il représente une période faste de mon fils dans le monde et, placé ainsi, à l’intérieur de notre maison, sur le mur du poelle, il symbolise à nos yeux notre foyer, ouvert à l’extérieur et rassurant à la fois. À tout autre regard, il ne représenterait rien… »

Le sourire du visiteur se désolidarisa du chapeau et rétrécit jusqu’à s’effacer. Le chapeau n’ayant plus lieu d’être, il fut enlevé et posé sur la table. « Puis-je ? ». « Mais certainement !… ». Restaient le nez et le regard qui se collèrent tous deux au tableau.

« Décrivez-moi l’image, que je la suive avec votre propre regard…. »

Puis, comme ces poupées qui, couchées, ont les yeux fermés et les rouvrent le temps d’une bascule jusqu’à la station debout, passant du monde de la nuit à l’éveil, le visiteur tourna sa tête vers mon père et retrouva le temps de la rotation son sourire parfaitement dessiné. Seulement le chapeau n’était plus là, provoquant un effet définitif sur mon père : le regard du visiteur sembla s’échapper du carcan que lui imposait le duo symétrique sourire/chapeau. « Je vous prie… » Seule échappatoire possible pour mon père : ceindre volontairement son regard dans les limites du tableau avec la plus grande des précisions possibles, les lunettes selon une assiette stable sur son nez, une voix chevrotante néanmoins qui suggérerait la précarité de l’échappatoire. Nez et regard du visiteur firent de même.

« Vous apercevez donc sur la gauche du tableau une scène autour de mon fils devant son magasin de poupées adossé à notre maison. L’image de notre foyer comme je vous l’ai dit. Sur la droite du tableau, les gens du village tous occupés à regarder la moitié gauche du tableau, tantôt occupés à autre chose également, tantôt occupés seulement à cela. On sent bien qu’il n’y a pas que de la bienveillance chez certains, leur regard préférerait chez la plupart même que cette moitié gauche n’existât pas. Que représente-t-elle pour eux ? Une réussite qu’ils ne connaissent pas ? Quelque lourd secret ? Peut-être voyez-vous vous-mêmes d’autres possibilités… »

« Mais il y a quantité d’images positives par ailleurs selon moi : regardez ces jeunes filles, les yeux débordants d’admiration et de vie à la vue des poupées étalées en devanture. Regardez particulièrement celle-ci qui s’apprête à recevoir une poupée, semble-t-il, une poupée que mon fils tient dans ses bras encore. Une poupée au visage d’enfant : je n’ai jamais réussi à identifier ce qui pourrait dans cette poupée précisément la différencier avec une enfant.

Et mon regard d’admiration à moi… ». A la vue de son propre regard, les prunelles de mon père retrouvèrent l’admiration dans sa totalité, teintée toutefois de nostalgies et de tristesses si grandes.

Sans laisser à ces réactifs le temps de produire un mélange assuré, le visiteur poursuivit :

« Dites-moi, cher hôte, où se trouve votre femme sur ce tableau ? »

A cette question que je ne m’étais moi-même étonnamment jamais posée, mon père n’eut aucune réaction, les prunelles remplies du mélange figé au moment où l’hôte posa sa question. Il était évident que le visiteur n’aurait pas de réponse, il ne sembla s’en réjouir que plus, le sourire réalisant le tour de son visage, lorsque mon père tenta une lancée en forme de pathétique virevolte :

« Il m’a semblé que, dans ce tableau, le personnage qui méritait une attention répétée était cet homme que l’on voit ici de face. »

Puis le visiteur, présentant son profil, le visant de son long nez, son regard ajustant la focale :

« Oui, j’y suis. Dites-moi… »

« Vous y êtes ? Comment cela ? Ah oui… Vous savez, ce tableau a été réalisé par deux artistes de passage qui donnaient l’impression d’avoir tout juste trouvé la sortie d’une décharge après y avoir séjourné quelques années, des loques, semblant constituées de matières en décomposition en guise d’habits. Un homme noir barbu et son compagnon de route. Une forme de charité, mêlée à de la curiosité, me fit accepter leur proposition d’apporter un témoignage pictural sur ces instants merveilleux que nous connaissions grâce à mon fils. Ils m’assuraient que, lors de tous les voyages que leur vie de clochards leur imposait, ils n’avaient jamais croisé tel bonheur. L’autre, pas l’homme noir, le compagnon enfin, voilà, insista sur leur assurance, répondant selon lui à une mission qui leur avait été confiée. Tout ce vers quoi elle conduisait ne souffrait aucun doute.

Je finis de mon côté par accepter qu’une force ayant à voir aussi bien avec le destin qu’avec le hasard s’était sans nul doute exprimée effectivement en me faisant croiser au moment précis de ce bonheur des personnes qui étaient aptes à le percevoir dans sa singularité et que cette force, souhaitant ici manifester sa présence à nos yeux ne pourrait le faire qu’avec la plus parfaite sincérité : le témoignage que ces artistes se proposaient d’apporter, forcément sous-tendu par cet enjeu, n’aurait su donc être autre que parfaitement objectif. »

« Mais ? »

Mon père ne s’inquiéta pas de cette sournoise invitation du visiteur. Malgré ses hésitations manifestes, ses détours aux allures de contradiction, son récit lui était connu dans les moindres détails, dans ses plus infimes nuances, il suivait à son tour une ligne claire, son visage en était transfiguré. Plus d’hésitation ici, toujours moins. Si ce « Mais ? » était une invitation, elle ne ressemblait à ses yeux myopes qu’au besoin sincère d’un touriste perdu, formulé auprès d’un guide, de déplier une carte jusqu’alors fermée.

« Ils ont peint ce tableau devant mes yeux, ébahis tout d’abord par cette beauté singulière qui consiste avant tout en un contraste, celui de l’œuvre lumineuse et de la sombre apparence des peintres, puis étonnés par leur méthode, chacun des deux compères ayant sa moitié à peindre et n’en changeant jamais, enfin surpris que le rendu final, d’une unité exemplaire, ne laisse pas de trace de ce travail à deux.

Ils l’intitulèrent « La Poupée » et, outre les quelques questionnements transitoires évoqués qui ne m’apparaissaient que d’ordre technique, rien ne me parut dévoyer toute cette entreprise de sa cohérence, de son objectif. Sauf… »

« Sauf ? »

« Sauf ce personnage justement, que je n’avais jamais aperçu dans l’œuvre lorsqu’ils la peignirent, lorsqu’ils la terminèrent et lorsque nous la regardâmes ensemble pour comparer et accorder nos visions. Ce n’est qu’au moment où ils refermèrent la porte de chez moi après avoir pris congé que je le vis au centre du tableau, à la jonction des deux parties principales du tableau, à la jonction de la contribution de chacun des deux artistes. »

« Vous donnez l’impression que ces artistes ont souhaité vous adresser un message. Me trompé-je ? »

« Je ne sais pas, mais une chose supplémentaire m’a a posteriori toujours étonné : ce personnage est le seul qui regarde dans la direction du spectateur. »

« Le tableau semble dès lors vous regarder ? », ajouta le visiteur, comme si ce n’était qu’une simple suggestion parmi tant d’autres. Néanmoins, l’effet fut immédiat : le regard porté embrassa tous les regards des spectateurs de cette pièce, mon père, le visiteur et moi ; et nous attira en lui, en un vertige inattendu pour mon père et moi contractés, en un lent cortège connu pour le visiteur parfaitement calé dans sa situation.

Mon père fit ce que chacun aurait fait pour prolonger indéfiniment une expérience inconnue aux effets jusqu’alors ressentis totalement nouveaux et aux suites possibles tout autant imprévisibles : il tourna autour du pot, après avoir pris soin d’enlever ses lunettes, espérant ainsi réduire le pouvoir du regard du personnage dans le tableau.

« Oui, oui, c’est cela, mais plus que cela. Ce n’est pas le regard qui compte, mais la manière de l’analyser. Le fait que ce regard ne soit aperçu et appréhendé qu’après avoir parcouru l’ensemble du tableau nous donne une énigme a posteriori. Comment dire ? Voyons… Le titre de ce roman policier « Le mystère de la Chambre Jaune » nous donne l’énigme qu’il faudra résoudre : quelque chose de mystérieux s’est produit autour et dans cette chambre, et l’ensemble du livre nous aidera à le déterminer. Ici, le titre « La poupée » n’est qu’illustratif. L’analyse du tableau nous aidera à déterminer l’énigme, pas à la résoudre. D’ailleurs, si on prend le temps d’y réfléchir, ce titre est même un trompe-l’œil, un obstacle pour réussir à se formuler la véritable énigme : quel rapport en effet entre « La poupée » et « Le mystère du regard du personnage central du tableau », comme l’on pourrait formuler l’énigme ? »

« L’énigme est la fin en soi et elle réside toute entière dans ce regard. »

« Oui, c’est cela… »

« L’énigme est la fin en soi et sa résolution une chose que le tableau n’aborde pas ? »

« Voilà… »

« Très cher hôte, nous y arrivons ! », la voix du visiteur sembla trouver sa source en tout point de la pièce, ou se refléter sur tous les murs, c’est au choix et inutile pour tout dire.

« Nous y arrivons, dites-vous ? », mon père, comme moi, le regard englué dans le tableau et qui commença à trouver cette position confortable tout compte fait avec l’intuition que le moindre mouvement aurait pu en déstabiliser l’équilibre précaire.

« Cher monsieur, jeune homme, regardez-moi dans les yeux ! ».

A ces seules paroles, avant même qu’elles n’aient pu être suivies, la déflagration se produisit, rompant le fil de la soirée, ténu certes, mais suffisamment solide pour avoir supporté les méandres empruntés jusqu’à maintenant : le collier de notre foyer, la ligne imaginaire qui avait guidé le visiteur jusqu’à notre demeure, le sourire et le chapeau du visiteur, la balade dans l’histoire du tableau au mur adossé à notre poelle, la balade sur les traces du personnage central que nous n’avions soupçonnées qu’au départ des deux peintres. L’équilibre, infinitésimal face à l’infini jusque-là, alla donc se faire voir totalement et se réclama un successeur par nature – L’équilibre n’est plus, vive l’équilibre ! : de nos places éloignées à mon père et moi, nous nous tournâmes vers le visiteur qui réussit l’exploit de nous regarder dans nos yeux à tous deux en même temps.

Un magicien aux yeux virevoltant à vitesse suffisante pour donner, persistance rétinienne à l’appui sans doute, l’illusion de la permanence à chacun de nous deux, éloignés, j’insiste.

Un bonneteur qui nous hypnotisait par profession au moment où il nous aurait fallu dénicher la boule sous le bon gobelet avec toute notre tête. « Regardez-moi dans les yeux ! » nous disait que les coups offerts à son entrée par ce maître du jeu n’avaient engendré que gains volontairement faciles afin de nous amener à augmenter nos mises. Pourquoi mon père se serait-il autant livré par la suite sinon ?

« Regardez-moi dans les yeux ! » et la véritable manipulation débutait.

« Une mère, un fils et un père, leur amour respectif : la beauté n’a besoin que de ces quatre perles pour monter le plus exquis des colliers. Je vous cite, cher hôte… »

Une des quatre perles, boule entre les doigts du maître, pénétrée par le fil de la soirée, rompu tout d’abord, puis recomposé à partir des morceaux résiduels de la déflagration en un chapelet fermé, que le maître s’apprêtait à égrener. En commençant par la première perle :

« Un père… », perle intensément fixée par le maître, autant déshabillée que nous par ce regard infini.

Regarder deux choses différentes avec deux yeux pouvait encore relever de la prouesse technique, par définition difficile mais possible, en regarder trois ne pouvait plus convaincre qui aurait voulu pourtant intensément le croire. Nous devions changer à nos propres yeux la nature du visiteur pour lui offrir d’autres caractéristiques qui expliqueraient ce qui semblait ne pas répondre à un miracle. Lorsque nous évacuâmes la dernière possibilité que le visiteur put être identique à nous en nous frottant le front pour vérifier qu’aucun troisième œil n’était tapi dans une quelconque de ses pliures, pas plus que dans une des nôtres, le visiteur prononça son sourire :

Il était un personnage de tableau ! Nous regardâmes dans le même mouvement précipité le personnage du tableau. Il était le personnage précisément ! Nous revînmes à lui et l’horreur nous saisit, le temps d’envoyer l’information à notre système nerveux : le personnage et le visiteur étaient indéfectiblement identiques en tout point, et, pour l’essentiel, ils avaient un sourire qui empruntait une courbe pareil à celle d’un chapeau, le chapeau du visiteur sur notre table. Nous regardâmes le tableau, sur une petite table située à proximité du personnage, comme une desserte, trônait le même chapeau.

« Un fils… »

« Pourquoi votre fils a-t-il arrêté son activité ? »

« Une mère… »

« Car, dites-moi, très cher hôte : où est donc votre femme ce soir ? »

« Leur amour respectif… »

Jetant son regard en direction du grenier, le nez et le doigt projetés accusateurs, le visiteur demanda, propulsé par l’urgence du wagon de tête :

« Qu’y a-t-il réellement dans ce grenier ? Que pourrais-je y trouver ? »


« Ouvre tes yeux, Pierrot… Comment vas-tu ?

  • Je… Hé bien… Je… ne sais pas…

  • Bon, tu t’en remettras, Pierrot. Maintenant, peux-tu regarder à nouveau dans la sacoche ? Y vois-tu quelque chose d’autre ?

  • Non, rien…

  • Mais comment saurais-je ce qui se trouve dans le grenier ?

  • Votre ange d’amour ?

  • Non, ça, c’est une autre affaire, Pierrot… Une compensation…

  • Mais ne pleurez pas !…

  • Se peut-il, Pierrot, que je sois seul à ce point ? »

C’est à ce moment précis que se fit entendre un toctoc-Bidule à la porte, reconnaissable entre tous :

« Entre Bidule, oui, je t’attendais…

Pierrot, peux-tu nous laisser ? »

Cet article a été publié dans Saison 3 (2017-2018). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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