Gloire à votre corps

Madame est à 4 pattes, son postérieur imposant rompt tout principe de perspective. Du point de vue de Monsieur qui étudie la question par derrière, Madame est une image à deux dimensions, un cul d’où dépasse une tête :

« Ne vous inquiétez pas, Monsieur, c’est la première fois…

  • Mon bout n’est pas plus qu’un cigare mouillé au bord de vos lèvres, Madame. Et c’est justement parce que ce n’est pas la première fois que je ne m’inquiète pas. Ce cigare qui stagne dans un bain de détresse, c’est une nouvelle fois l’effet de vos fesses…

  • Oui, je vous sens ému, Monsieur !

  • Vos fesses, Madame, paix à votre âge qui ne vous rattrapera donc jamais, votre peau, votre gras, me font l’effet d’un divin coulis de framboise, j’en suis cette fois à repenser à mes premiers desserts ! »

Si ce n’est pas une fatalité qui se joue de Monsieur, bien présomptueux celui qui évoquerait une félicité. Monsieur cherche donc une explication dans le moindre interstice par lequel se serait engouffrée pareille nostalgie. Il se lève d’un bond sur le lit et se contorsionne en tout sens pour inspecter, de telle sorte que son zob se balance entre-jambes pour décompter l’instant. Madame rêvasse spontanément, un rien l’inoccupe, elle est dans une galerie d’antan, un petit atelier d’artistes où l’on projetait des vidéos, dans l’une d’elles, un homme à grosses coucougnettes les balançait d’avant en arrière et ça faisait comme un pendule de Foucault. Tiens, elle y pense, les couilles de Monsieur mesurent-elles quelque chose ?

« Il y a quelqu’un dans ce placard, j’en suis certain ! »

Monsieur se projette jusqu’au placard, s’admire dans son miroir, l’ouvre, personne, se dirige dans la salle-de-bains, sa baignoire, toujours rien, la cuisine, sous l’évier, le salon, ses amples malles de pirates, pas plus. Monsieur enrage :

« Où l’avez-vous donc mis, ce petit salopard ?

  • Monsieur, de petit salopard, je n’ai point vu, ou c’est peut-être qu’il s’est caché dans mon… »

Cette Madame qui ne laisse jamais un bout de phrase à l’abandon d’une rime, ce n’est pas un charme, cela, c’est un caractère fort et entier, à l’image de son… Monsieur bande instantanément et n’a plus que faire des desserts : « Venez là, Madame, que je lui chauffe les oreilles ! »


Bras dessus, bras dessous avec Monsieur, Madame remonte patiemment l’empilement d’idées servies lors de la soirée. Ces invités qui s’en délectèrent à différents moments différentes manières, certains avec une petite cuillère pour ne pas déranger, d’autres avec leurs gros doigts pour tout goûter, les derniers des yeux d’une oreille avec l’air de pas vouloir finir.

Madame resserre le nœud de son étreinte, voilà le signe pour Monsieur que quelque chose encore lui échappe et il ressert son alibi habituel :

« Que foutez-vous avec moi, Madame ?

  • Avec vous, Monsieur ? L’affaire est simple, vous n’entrez dans aucune catégorie… Avez-vous seulement remarqué la pièce montée de ce soir ? »

Pour ça, oui, il avait bien profité du gros gâteau, c’était donc cela que l’on appelait une « pièce montée » ?, quant aux catégories évoquées par Madame, la poisse, certaines l’avaient bien traversé durant la soirée à écouter tous ces trous du cul, mais c’était comme si des pensées s’étaient invitées toutes seules sans carton, elles lui avaient susurré, tenez, un quaker !, et là, une sacrée sorcière !, oui-da, encore un naturiste !, 3 catégories en tout et pour tout, pourtant il n’avait pas cherché à en établir une seule, lui s’était contenté de déguster seul le véritable gros gâteau à la fourchette.

Madame libère instantanément un de ses bras pour porter ses bagues aux doigts sur les bijoux de Monsieur :

« Surtout, Monsieur, que met-on sur un gâteau ? »

Madame esquisse pour illustrer le même sourire qu’à la saison des cerises :

« Avec vous, c’est double ration… »


Sur leur lit, Madame toujours armature l’espace par son cul planté, ses jambons genoux pliés pour accueillir ses livres, et le temps, elle ne répond qu’entre 2 chapitres, jamais que par soupirs.

Monsieur est en suspens car Monsieur aime plus que tout les coutures bien faites, les cicatrices filées, les puzzles terminés, les joints soignés, les réponses immédiates après question, tout cela apaise son appétit de continuité, seulement il est d’un compliqué, s’il considère l’ensemble avec recul, cela lui rappelle qu’il déteste les patchworks. Monsieur se contente de remonter pour l’heure leur couette unie pour se rassurer.

Madame a l’intellect qui nourrit les belles idées, et parmi elles, celle que la gloire du corps sera toujours à venir, qu’il s’épaissira d’expérience, s’affaissera par certaines malheureuses, qu’il est ce parchemin qu’on écrit tout chemin, qu’on ne décode surtout que les lendemains. « Oui, Monsieur !, sur mes cuissots, une saine lecture ! » Monsieur, l’angoisse du vide en creux, ne peut que se laisser à nouveau happer par ses manques :

« Madame, m’avez-vous déjà trompé ?

  • Pour tout dire, jamais l’envie ne m’en a manqué !

  • Sont-ce donc les occasions, Madame ? »

Madame aspire longuement sa cigarette, se laisse remplir d’une réponse à venir et pète gravement, en tout cas plus bas que l’on ne s’y serait attendu, avec le rond d’une contralto. Les 2 en pissent 2 voire 3 gouttes de rire et, là est leur fond commun, ce goût du jeu de mots, ils se formulent le même sans se le dire : « Nous avons des alèses, mettons-nous à l’aise ! » Alors Monsieur éjecte une rivière par son tuyau, Madame un semblant de ruisseau par sa fougère, l’un sur l’autre, et ce ne sera toujours qu’un début, car ils se renifleront, se lécheront, s’enlaceront et lorsqu’une lumière leur ouvrira les yeux, ce sera déjà celle du lendemain.


Monsieur rêve de deux formes si rondes qu’elles sont son linceul, Monsieur s’en approche si près qu’il se trouve sous leurs ombres. Entre les deux, un trou noir, lumière à l’envers, émet tout à coup une bourrasque immense, aussi chaude qu’un Sigmund tropical, aussi pervertie qu’un cloaque, Monsieur a les cheveux plaqués en arrière, les joues ballottées, et avec cette violence inouïe qui le saisit, il tente vaille que vaille d’articuler une prière guerrière. Peine perdue, mais il se lance ventre-à-terre entre deux lignes de courant jusqu’à boucher avec sa tête tous les espoirs du trou noir, il ouvre les yeux, aperçoit une lumière au loin et s’en approche à 4 pattes jusqu’à pouvoir écarter les mâchoires inférieures et supérieures qui en restreignent l’accès, il sort, se dresse sur ses deux pieds, se voit en reflet dans le miroir du placard, nu comme au premier jour, mais ceci n’est pas un rêve prémonitoire, ses yeux sont pochés, l’ensemble fatigué, Monsieur, comme Madame traversée, fait bien sa soixantaine.


Depuis la terrasse, le ciel perle pour Madame, ce ne sont pas ses étoiles, pas plus sa texture, c’est seulement le seul mot qui lui vient à l’esprit, quant à la première parole : « Et vous, Monsieur, m’avez-vous déjà trompée ? »

Aucun mot ne vient à Monsieur, c’est que tout, sauf Madame, se contredit en lui, le corps de Madame est ici, et pas celui des autres, qui ne peuvent constituer des arguments valables, tous ces corps, ces personnalités, comment dire ?, c’est cela, jamais à la bonne heure, d’ailleurs aujourd’hui sont-ils là ?; certains trop en avance, certes pas défraîchis, non, seulement en avance sur la maturité relative des fantasmes de Monsieur, à chaque fois il s’était recroquevillé comme un frêle haricot ; certains bien en retard et il avait senti tous ses attributs déborder de lui-même, il aurait fallu qu’il explique, qu’il enseigne, qu’il justifie une sorte de rang, alors plutôt s’enfuir.

Il y a le corps de Madame, sa perle de toujours, là en découpe dans l’embrasure de la porte-fenêtre, parfaitement raccord avec le ciel de cette nuit. Voilà un mot, se dit-il : « Ne trouvez-vous pas, Madame, que le ciel perle ce soir ? »

Madame aspire sa cigarette, sa fumée, petite perle par petite perle dans tout son corps, finit par dessiner un sourire sur son visage.

Cet article a été publié dans Saison 3 (2017-2018). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Gloire à votre corps

  1. granmocassin dit :

    Très original comme à ton habitude. Une belle énergie créatrice, on sent un souffle épique traverser tout ce texte!

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  2. guidru dit :

    C’est très gentil, mon bon ! Et ça fait du bien !
    Ta pile de DVDs fait comme une montagne chez moi, je ne sais pas par où l’entamer ! Au passage, j’ai vu dernièrement un super film brésilien, Aquarius, avec une vieille actrice étonnante, un rapport moteur aux souvenirs, ce quelque chose de positif qui manque à notre cinéma européen, toujours tourné vers la nostalgie lorsqu’il s’agit de vieillesse…

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  3. granmocassin dit :

    J’ai regardé le trailer d’Aquarius, effectivement ça à l’air pas mal! Oui, les films français sont à peu de choses près assez décevants, la faute à mon sens au système de production et au financement public croisé privé. Avec la débâcle programmée de Canal, j’espère que ça va fissurer un peu ce système et remettre de l’innovation dans tout ça.

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