La découpe (La déprave 2)

(attention, lire « La déprave » avant : https://lespacelitterairesite.wordpress.com/2017/06/16/la-deprave/)

Jamais su ?

Loin. Bien loin. Avant.

Là l’où les fils multiples qui me saignent en rôti à présent, là l’où ceux-ci se rejoignent en un seul, là où l’enfance…

Vieux, lettrés, massacrés en coupes serrées en lisière de la Grande ville et de la jungle, entre chien et loup, car un discours plane de son bon droit dans ce pays, « la Culture dénature », plane sur le dos des frêles enfants, obscurcit leurs bouchons, « la Culture dénature », en sort-il, et « ouf ! », leur peu de temps leur a permis de s’en préserver, s’assurent ces minots en chœur à l’unisson, même urgence doit les animer pour s’en débarrasser où’ce qu’elle est implantée, l’extraire comme purulence au détriment des histoires et existences, les rigueurs des outils les plus coupants comme l’État de Nature hurlerait vengeance. « Coupe-coupe, petit frère, jusqu’au sein qui t’allaite, n’halète qu’à le faire ! »

Beaucoup d’entre les habitants ne fuient du pays que le nom, en esprit, en oublient les leurs, d’autres se concentrent sur une carte et un plan : 3 jours de marche entre la Grande ville et les réfugiés, leur camp !

Ainsi ma famille : des parents de peur de rien, leurs « intelligence, humeur et vigueur », trépied délicat, que les papattes charnues de leur fils, « choupinou », sécurisent en tant d’endroits. « Fils, ose dire que notre jungle n’est pas ce qu’elle est, dense, voire luxuriante, prodigue ! », tant et si que le fils avance, à 3 ans 3 jours durant, comme si tout allait de soi, tout respirait en allant.

Puis, une seule hésitation, à la croisée de 2 chemins, établit la précarité d’une ombre, une seule… Cela suffit pour autant.

« Fils, reviens… »

Car une infection l’emporte-poumon, le tire vers un délire d’enfant peuplé de visages creusés d’autant de rides que le ciel zébré de branches, lianes, feuillages. Revenir, n’était-ce qu’un conseil, un ordre, ou ? Rien ne permet de suivre aucun si le monde ne réagit plus, si même tenter de s’arrêter revient à glissades sur boue, si s’accrocher aux branches, lianes et feuillages, à s’en laisser griffer le visage.

« Fils, reviens… »

Mais il y est déjà, revenu, ne pourra plus le quitter, le monde et lui s’indistinguent, y glisser c’est se trouver, s’y griffer s’éprouver.

« Fils, reviens… »

Au bout de 7 jours après les 3, ses parents ne sont pas plus qu’un écho depuis son fond de conduit, oui, choupinou est au fond de lui, lui appartient :

« Au fond », car le fond ridé parle de lui-même comme d’une personne à la 3ème, « au fond, tu es au fond, à lui et, au fond, le fond n’a rien, dépourvu, c’est un problème jusqu’à ce que l’un des deux se décide, s’impose, du destin du hasard, c’est tout comme c’est importe, l’un des deux, destin hasard, s’adjuge la place à l’initiale, poussant l’autre à tenter de la ravir au tour suivant, l’un l’autre se considèrent comme élément hostile, rancœur, à ceindre avec une couche de concrétion calcœur, mais quoi de plus beau que le calcœur ? Toi, tu es au fond, cet amoncellement de calcœur, tu es au fond, cette perle nacrée. »

« Fils, reviens… »

Les voilà, papa maman, à redouter ses hauts-le-cœur comme d’ultimes soubresauts, à s’incliner sous l’ombre, elle seule, à recouvrir l’épave de leur fils avec ce linceul. Mais, pipe en bois exotique, ces hauts-le-cœur-là le redressent depuis son fond sauve qu’y pique : au bout de cette étuve infernale, qui n’est pas un mirage, un sale coup, se dresse le camp, « choupinou » !

« Vous en êtes, des rares survivants, venez vous réfugier… », s’exprime un de la Croix-Rouge sans plus hésiter. La dictature des jeunes avait exterminé tous ceux qui avaient emprunté le chemin de fuite, le fameux de 3 jours à emprunter dare et vite. « Quoi, où, mais ? !?, comment avez-vous fait ? »

« Nous ? Avons hésité… »

L’hésitation avait tracé un chemin de traverse plus long de 7 jours, mais un de grâce vers la liberté. Ce que les jeunes n’ont pu deviner, une preuve parmi tant qu’ils se trompent hé !, c’est que les cultivés, loin d’un paquet uniforme, ne répètent que cela si on les oblige à commun dicton : « Il y a de tout dans une Nation ! ». Parmi la multiplicité, mon père a ainsi cette particularité, d’être un éminent lettré qui, pour lire une carte, manque d’un certain doigté…

Un relâchement étreint choupinou jusqu’à séant, çui-ci produit menues crottes, perles de chiasse en enfilement, « Ouh, dit la Croix-Rouge, faut penser à le soigner ! ». Choupinou pense, lui, à ses perles nacrées, au destin au hasard dans leur récente survie entremêlés, choupinou déraille jusqu’à généraliser, tous les réfugiés sont pas moins que perles nacrées qui achèvent de transformer ce camp en véritable collier, ses pensées débordent de son temps, le collier enlace tous les ans en-d’ça au-d’là du présent, l’Histoire se nourrit en toute autonomie de cette allégorie. En toute paix ; ainsi ; choupinou ; donc ; s’évanouit.

Des semaines après bon an mal an son père hurle humblement son bonheur à pouvoir distraire le camp. Dans une troupe de théâtre, lui écrit, certains mettent en scène tandis, dans des décors que d’autres construisent sans or, nenni.

Sur une scène montée, tous jouent avec la dictature des jeunes en joue, tous revêtent le même masque-symbole, une bravade, un masque de vieux avec rides douloureusement creusées, lunettes grosses de suffisance et d’aveuglement, masque-symbole de la grossièreté que le régime des minots assigne à leurs traits de lettrés. « La Troupe des Masques », simplement le nom de ces fantasques.

Un titi de 10 ans du camp s’enquiert de choupinou tant qu’à le placer sous son aile, une aile avilissante néanmoins. Le titi poursuit notre petit d’un des masques effrayants, volé, avec à ses pas le droit que donne la dictature dont il sort, le plus immédiat : celui du plus fort, obligeant choupinou rattrapé, effrayé dos-à-terre, harcelé par le masque nez-à-nez, à demander pardon. « Pardon, pardon ! » Se faire pardonner quoi ? À part d’être là ? Et quelque chose à chacune des fois s’imprime en choupi, un sentiment d’inachevé, d’inabouti. Car toujours la même mémé pondère sans passion celle de son titi-petit rejeton : « Allons, allons, l’a bien le temps de dire pardon… »

Cette mémé surjoue une timidité ; cette laideur à sa tête au masque de la troupe empruntée ; cette nuance dans ses rides qui le renvoie par cascades à son fond ; tant d’indices pleuvent sur le cockpit de son avion intérieur dont les roues lèchent déjà le tarmac des conclusions ; « recouvrir les odieuses rides d’un fond de teint, d’une couche de calcœur », « glissons-la, perle au collier, tuons la mémé ! ». Choupinou se lève de sa couche, s’apprête à crier, mais :

« Le temps est passé… »

Non, non ! ; c’est le masque de timidité qui vient de s’exprimer depuis la scène montée, dont l’expression se fait tout à coup moins figée, n’avait-elle été jamais qu’à l’état de projet ?, les voiles du visage se tendent à l’extrême sous l’effet de cordes désormais certaines, le mât de misaine plastronne de haine, le commandant se répète ; « Le temps est passé… » ; égal, plus aucune escale ; d’un bras baissé, la mémé lance son armée de jeunes illettrés qui se déversent et « coupent-coupent ! » les quelques corps lettrés jusque-là préservés. La Croix-Rouge tangue sous l’effet de son propre titre, crucifié sur un bois exotique verni par l’écoulement de son propre sang.

Choupinou plane dès lors entre ciel et mer ; n’atterrit jamais qu’en morceaux sur la surface mouvante que fait onduler l’embarcation de la mémé ; pour avoir laissé en suspens un poil trop la concrétion ; ne peut dire plus que « Pardon pardon ! » ; cet inabouti l’inaboutit, lui ! ; ce pardon adressé à ses parents, pourtant ; ce pardon, répété à l’identique sans pondération, porte aux yeux des enfants illettrés le sceau de la plus amère des rédemptions, qui lui délivrent la plus authentique absolution ; ce pardon pas plus qu’une meurtrissure ancrée à son front, en lettres d’orange sanguine, fruit jamais aussi rond que lors d’hivers trop longs ; Choupinou avec son C est suivi par tous les enfants, leur propre autel du pardon, la preuve que tout enfant peut s’amender pour redevenir enfant, une figurine à la surface platinée d’éternité, écartelée par ses sentiments pour aplanir la venue de rides.

Choupi, pour tout dire, trimballe une unique prophétie en sacoche, un rêve en surmultiplié de nuances, d’un doigt porté en anse avec son désespoir qui l’en tance :

« Deux couloirs parallèles, avec murs et plafonds comme tout autre couloir.

Aux deux extrémités de chacun des couloirs, des portes double-battants ouvrent sur deux escaliers d’une dizaine de marches qui permettent donc de relier les deux couloirs, qui donnent l’aspect d’une boucle à deux niveaux à l’ensemble.

Dans le couloir inférieur, Choupi hésite malgré le seul but qui le meut, ouvrir les doubles-battants derrière lesquels le Masque ne se trouvera pas !, gravir les escaliers, flanquer les doubles-battants supérieurs, éreinter leurs gonds, se promener dans le couloir supérieur de lui-même.

Mais les ressorts se contredisent. Le hasard dirige d’abord l’entreprise, ses pieds avec la gravité font pencher la balance vers une des portes, mais si le hasard guidait le Masque aussi ?, ne serait-ce pas temps de laisser le destin peser d’un poids certain ?, Choupi, as-tu saisi ?, Choupi rebrousse, le hasard à ses trousses, le destin et l’autre porte en ligne de mire, avec cette certitude pire, le destin du masque ne s’est-il pas jusqu’alors identifié au sien ?, et Choupi rerebroubrousse, de certitudes en doutes, le temps file plus long que neuf, quatorze, cent-vingt-et-une vies, Choupi finit par pousser une porte sans savoir qui l’a habité cette fois comme corps pour écrire ses potins, le hasard, le destin ? Derrière les battants projetés, qui a poussé ses propres battants en surplomb, le Masque ridé, monstrueux de timidité, rehaussé pour cette fois de 2 cornes endiablées pour jeter sur lui ce sort en toute simplicité : « Dis pardon… » »

À la mort de la mémé, à ses 10 ans toujours au camp, Choupinou s’éclatera la gueule sur la surface de son identité, s’y plongera, flottera dans les méandres de son océan personnel, pétrole noir anoxique dans lequel spiraleront, se perdront les couches de calcœur, nuages du lait de sa petite enfance. L’océan établira une narration uniquement spatiale ; et sur le chemin jusqu’au fond, Choupi se découvrira Bibi, moitié autre moitié lui ; Bibi rencontrera à ses 20 ans sonnés une sirène jolie qui lui servira de moitié, de fleur à préserver ; l’union fera un petit, une perle d’un nacre sans défaut, une pépite ; les deux couloirs toujours le cerneront, vestiges immuables des cadavres oubliés, et le Masque incrusté dans la houle se penchera déjà sur le berceau ; Bibi décidera, ce sera sa première fois ; Bibi continuera seul sa descente pour préserver sa pépite, certain que le Masque poursuivra sa seule ligne de courant ; Bibi se retrouvera à ses 30 ans sur un autre continent, à l’Auberge du « Saute-Mouton », selon toutes les apparences, un fond ; c’est là que vous l’aurez rencontré, rappelez-vous ; rêvant dans les interstices de chaque moment, et maintenant vous le savez, préparant un cauchemar au Masque qui ne saurait tarder ; à son arrivée, ne pas le couper, ne pas rajouter des morceaux aux morceaux, non…, le faire fondre, voir sa peau se détacher, sa douleur transpirer par tous les pores, utiliser sa cire en fusion comme liant entre tous les morceaux, réparer le monde, voir enfin pleurer et pleuvoir ; rappelez-vous aussi, Baleinier était arrivé.

Cet article a été publié dans Saison 3 (2017-2018). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour La découpe (La déprave 2)

  1. claraklaris dit :

    Magnifique!! J adore ! Très beau travail, très beau texte !

    J'aime

  2. Ping : La crame (La déprave 3) | l'espace littéraire de La Page et la chambre

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s