Des lunettes de vue

J’ai changé de lunettes l’année dernière.

Il y a un an, je décidais de monter à Paris – de manière impulsive, c’est tout ce que je retiendrai du caractère de cette décision, décider ne pouvant avoir proprement une fin ou un sens, il faudrait être fou ou d’une rigidité extrême pour croire le contraire. Rompant ainsi brutalement avec une retraite anticipée qui n’avait que trop duré, j’allais me faire couper les cheveux, j’achetais quelques chemises (blanches, car le blanc atténue le manque de teint qui m’atteint l’hiver, on était alors en avril), j’achetais de nouvelles chaussures, noires, bon marché, condamnées à se décomposer par la semelle en quelques semaines – tout ceci dans la même grande surface de mon village car répugnant généralement à ce genre de foire, je ne connais pas les bonnes enseignes, n’en couve aucun désir, et n’en retire de toute façon pas plus de plaisir que de prendre le métro tous les matins (de la vie que j’allais imminemment mener). Ainsi je parvenais à me convaincre de la cohérence du projet.

Cependant, me sentant étrangement pousser des ailes (le phoenix a des ailes après tout), je consentais à me parer de nouvelles lunettes. Un nouveau cadre. A ce moment-là, je n’avais pas le sentiment de sacrifier un zeste de ma personnalité, mieux, j’étais curieux et il me fallait un prétexte. De nouveaux habits pour un nouveau moi. Pourquoi pas. Pourquoi des scrupules ? Je me réinventais un avenir, après une pause sérieuse dans l’existence, j’oubliais alors ce que c’était de mentir. J’oubliais à quelle genre de lutte j’ouvrais ma porte jusque là scellée.

Un an donc que je me trimballe ces lunettes comme un masque. Je les ai choisies grosses, à écailles, souples et légères. Aériennes, il me fallait des lunettes aériennes. Un verre n’arrête pas de se faire la malle à ce propos, il s’échappe comme un forcené et à mesure que je le contrains à demeurer dans son orbite, je crois que je l’énerve ce pauvre verre, on a un contentieux tous les deux. Les anciennes lunettes désormais semblent bien désuettes. Elles le sont à vrai dire, une perspective de ce que vont devenir les nouvelles, rayées, abîmées, épuisées. C’est qu’elles supportent tout le manège quotidien de la vie, lorsqu’elles sont posées, reprises, reposées, laissées, pomées, cherchées et retrouvées. Je les insultent, je les implore de réapparaître, je les maltraite, les jette dans un geste d’énervement …

Je me souviens, le verre s’était une nouvelle fois épris de liberté, alors que je quittais mon bureau excédé par ma collègue qui ne voulait pas en démordre sur le sujet épineux du harcèlement et du patriarcat qui a explosé à la figure de tous, concernés ou non, le point d’accroche étant justement de savoir à quel nous étions concernés en tant qu’hommes, femmes, citoyens ou chimpanzés. J’ironise sur ce thème mais à cet instant j’étais on ne peut plus sincère dans ma tentative d’extrapolation quant au principe d’universalité, celui qui me pousse à croire que nous sommes tous embarqués dans le même bateau, essayant de manoeuvrer vainement contre le vent, ou avec lui.

Devrais-je dire toute la vérité sur ce qui s’est déroulé ?

On m’a sourdement traité d’anguille. Je me suis fendu d’une pirouette (on ne sort de l’ambiguité qu’à son détriment). On m’a taxé d’évitement et assené la phrase, véritable fétiche autour duquel ces proclamés juristes dansent comme des diables (ce qui se conçoit clairement, s’énonce clairement). J’ai voulu répondre par quelques aphorismes extraits du Tractus Logico Philosophicus mais j’ai vite compris par la suite qu’ils ne permettaient de converser qu’avec moi-même. J’ai fini par m’enfermer à nouveau à double tours, Brassens dans les oreilles à longueur de journée, Martin Eden sur le coin de la table comme manuel de ce qu’il ne faut pas reproduire, me répétant inlassablement l’influence paralysante qu’exerce le préjugé démocratique dès lors que se pose la question des origines.

Ces lunettes ne m’ont pas aidé à y voir plus clair.

Un auditeur de l’émission La Page et la chambre

Cet article a été publié dans Saison 3 (2017-2018). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Des lunettes de vue

  1. guidru dit :

    Voilà un auditeur qui doit avoir une belle qualité d’écoute !
    Un auditeur qui évoque de plus Martin Eden. Qui est cet auditeur ?

    J'aime

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