Roule tes boules

main-tenant-une-boule-de-cristal-Copie Langue au chat. Devinette. Langue étrangère, à deviner. Boule de cristal, toujours en poche, petit format, disponible dans le creux de la main, ronde, lisse, lumière dans les ténèbres quand rien ne s’éclaire. La serrer très fort dans la paume et la faire tourner du bout des doigts quand la pression se relâche pour chercher une position plus favorable, cul par-dessus tête, d’un côté, ou de l’autre. Retourner l’affaire, tête en l’air, sans queue ni tête, la rouler dans tous les sens possibles, au fond de la poche d’abord, puis à la vue de tous, les yeux plantés dans le cristal. Attendre un éclat particulier, celui d’une voix, profonde, revenue d’un territoire de langue morte, mordue jusqu’au noir, celui d’une voie tracée dans les ténèbres d’incompréhension. Divination attendue jusqu’aux derniers mots, ceux des adieux définitifs au sens cachés, extirpés d’une gorge, profonde, parée d’indécence. La langue bien pendue déverse ses sonorités de traverse, la pomme d’Adam affolée court dans l’un des sens imaginés pour sa glissade verticale. Elle se laisse monter, excitée, alors que les yeux roulent autour de la planète cristal et que boule après boule la gorge se resserre. Le cri n’est pas loin, l’éclat menace, la vérité aussi. Il suffirait de jeter la boule de cristal dans la bouche de celui qui n’y comprend rien. Il étoufferait sur le champ. Bataille inutile. Non maîtrise de la langue. Elle est trop sauvage, gutturale, elle galope, défonce les barrières des territoires, saute dans tous les sens, indomptable pour qui n’en connaît pas les secrets gardés au fond du trou paré de dents serrées. Croquer une boule de cristal à s’en défoncer la mâchoire et la recracher intacte au milieu des débris, langue en bouillie sanglante, ne rien y comprendre, ne plus rien gober et ne pas faire le tri. Les boules savent pourtant que cracher n’aide en rien sinon qu’à colorer de rouge les mots opaques. La teinte est perceptible et les contours floutés gardent leurs sens hors d’atteinte. Roule ta boule et ton obscure ignorance au fond de ta poche, la langue ne t’apprendra rien, tourne-la et tais-toi. Les boules sont silencieuses. Ferme ta gueule de crocodile et donne ta langue au chat d’une sorcière. Les sens s’endormiront alors sur un mutisme mystique après absorption d’une potion de langues de vipères dans la pénombre du cristal. Les maux ronfleront au fond d’une poche noire.

F.P.

Cet article a été publié dans Saison 3 (2017-2018). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

5 commentaires pour Roule tes boules

  1. guidru dit :

    Proposition de musique pour la lecture de ton texte (en fond, volume léger) lors d’une prochaine émission de radio : https://www.youtube.com/watch?v=PeZ703em0Tc
    à toi de voir !

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  2. FabaFalbala dit :

    La perspective d’une lecture radiophonique en musique ! chouette ! J’aime ta proposition de notes cristallines qui s’égrènent… bien qu’un peu trop « harmonieuses » pour ce texte me semble-t-il. Je tenterais bien ça : https://youtu.be/nxvEbqKZy-0

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  3. guidru dit :

    Effectivement, moins d’harmonie ! Du coup, ça m’éclaire un peu plus sur l’intention tapie sous ton texte. Cette musique a donc son utilité !

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  4. atelierlel dit :

    Deux textes en une semaine, yeah ! Et le suivant pour ce week-end ?

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  5. kadbou dit :

    Wahou! J’adore la musicalité qui se dégage et cette boule qui fait perdre la boule! Je suis vraiment adepte de ton style! Merci d’avoir publié! Bises

    Aimé par 1 personne

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