Sentinelles

tuyauxElle retient son geste, le doigt pointé vers le gros bouton poussoir de la chasse d’eau, hésite à cause du bruit, hésite ensuite à la vue des rectangles roses ramollis dans l’urine, prend appui sur la surface en pvc blanc, retarde sa décision, caresse le plastique mat et remarque la trappe située juste en dessous de la pustule chromée. Une petite trappe carrée, un trou en son centre dans lequel il serait possible de glisser deux doigts pour la retirer, ou jeter un œil. Une cavité inexplorée, matrice renfermant les tuyauteries cachées, les circuits d’eau sophistiqués, mécaniques précises, organisées, jointées, jaugées. Viscères des wc, coudes, lignes droites montantes et descendantes, bouchons, réservoirs,  écluses, niveaux variables, rondelles en caoutchoucs, fracas d’eau, glouglous, étranglements, sentinelles. Un grand nombre de sentinelles veillent sur les flux. Leur  tâche est complexe. Elles sont organisées et présentes à chaque étape du parcours, toujours attentives à la bonne circulation de l’ensemble. Très spécialisées aussi. Contrôler le débit, vérifier les itinéraires, les stagnations, les variations sonores, tous les paramètres nécessitant des compétences adaptées. La parfaite coordination de leurs actions conjointes assurent une efficacité hors-norme bien que discrète. Très disciplinées aussi. Aucun relâchement dans leur vigilance. Elles savent que l’eau restée immobile dans les tuyaux durant plusieurs heures peut exercer une poussée énorme sans préavis. Elles sont prêtes à gérer l’accélération soudaine de la masse liquide. Leurs ondulations deviennent alors intenses et rapides, tissant un kaléidoscope aquatique. Chacune des sentinelles interférant avec sa voisine dans une extase symbiotique, les mouvements d’eau leur donnent une orientation millimétrée. Elles s’allongent au cœur des tuyaux, se rétractent, s’enroulent parfois sur elles-mêmes ou en spirales autour d’un épicentre déterminé selon les besoins, toujours connectées au mouvement d’ensemble. Dans le noir absolu des canalisations, elles savent se situer, moduler leurs postures au micron près. Si l’une d’elles se décentre, la structure se décompose. C’est arrivé. Elles n’y pensent plus. Elles ne doivent pas penser à ça. Celles qui y pensent sont dangereuses. Elles tenteraient de recommencer. Le désordre provoqué est ensuite compliqué à maîtriser. C’est déjà arrivé. Une sentinelle qui y pense veut inutilement connaître ce qu’elle ignore, l’au-delà des murs sombres, elle commence à chercher un passage, un interstice dans lequel se glisser. Elle gratte, pousse la paroi, gratte plus loin, s’acharne, martèle. C’est déjà arrivé. L’eau s’est échappée, la sentinelle aussi. Une goutte a suffi. D’autres ont suivi, lentement d’abord, puis il est devenu difficile de comptabiliser les pertes. Elles ne sont jamais revenues bien sûr, ça n’arrive jamais, ni les gouttes, ni les sentinelles. Elles ne reviennent jamais pour décrire l’organisation de l’ailleurs. C’est préférable. Cela donnerait à penser davantage et risquer un chaos aggravé. Penser empêche tout retour en arrière, impose un renoncement à l’extase collective des canalisations.
Elle appuie enfin sur le bouton poussoir, se réjouit finalement du fracas d’eau. Il fait disparaître la trappe. Ou plutôt cela provoque une faille dans son observation de la paroi. Un flou plutôt agréable. Quelque chose de rare.  Il faut qu’elle surveille ça. C’est arrivé parfois, mais pas assez souvent. Pisser sans penser à rien. Elle se détend, ondule légèrement, retourne se coucher enroulée sur elle-même, jusqu’à plus tard. Soulagée.

F.P.

Cet article a été publié dans Saison 2 (2016-2017). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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