L’infusion

– Professeur, voici ma première proposition : notre homme se rappelle deux histoires. Dans l’une d’entre elles, Michel, camionneur de profession, faisait chaque nuit le rêve qu’il conduisait un camion. Il lui arriva malheureusement une fois de s’endormir réellement au volant, pensant le faire dans son rêve. Tragique ironie. Dans l’autre histoire, un des anciens amis de notre homme ne dormait plus, ne préférait plus le faire, car ses rêves semblaient l’existence même d’un autre individu qui se dessinait nuits après nuits. Et chaque nuit, le rêve reprenait l’existence de l’autre individu là où la nuit précédente l’avait laissée. Petit à petit, l’ami ne sut plus plus très bien qui il était et il dut choisir : alors il choisit l’existence de l’autre individu. Notre homme et lui ne sont désormais plus amis, ne se connaissant même plus. Notre homme, marqué durement par ces deux histoires, décide de ne plus vivre ni rêver afin de ne perdre nulle part son identité. Inexorablement, un combat s’engage entre la réalité et les rêves, tous deux blessés dans leur orgueil, qui se disputent âprement notre homme et finissent par lui arracher tout. Les médecins, face à l’encéphalogramme renflé vers le bas plus que plat, le certifient : coincé dans un unique songe, notre homme y mène de surcroît une existence des plus mornes.

– Non, mon élève, l’infusion a trop infusé le temps de ton histoire. Beurk, quel gâchis ! Tes rêves ont trop de corps…

– Professeur, je vais m’amender avec une autre proposition. Professeur, un enfant reçoit un bonsaï en héritage de son père, mort d’un suicide inutile. L’enfant applique la méthode éducative avec le bonsaï que son père a appliquée avec lui : il contraint la pousse des membres, tapant ou taillant, c’est tout comme, là où le développement s’amorce plus libre qu’ailleurs. L’éducation porte ses fruits : le bonsaï ne grandit pas. Bien vite, l’enfant se rend compte que sa propre croissance s’est interrompue elle aussi. À force d’avoir contraint son bonsaï, l’enfant s’est identifié à lui. Un jour qu’il le taille d’ailleurs, il se rend compte qu’il se taille ses propres veines. Comme son père avant lui. L’enfant survit néanmoins, puis grandit.

– Attends, attends… Décidément, mon élève, l’infusion est toujours trop amère… Raccourcis, raccourcis…

– Bon, cher et digne professeur, une image alors, rien qu’une : celle d’un professeur voguant dans ses pensées à qui seule une infusion témoigne du goût des choses. Sa vie réduite à cela : des pensées et le goût d’une infusion. En outre, ses pensées ne sont pas plus précises que les volutes dessinées par l’infusion lorsqu’elle se diffuse, ses souvenirs et son présent s’y mêlent indifféremment.

– Cher élève, ne t’es-tu donc rendu compte que, si je ne m’adresse jamais qu’à cette infusion justement, c’est que tu n’es toi-même qu’une invention de mon esprit, que tu n’existes pas, que tu es cette infusion même en dernière analyse ? Hum, hum… Tu as désormais, mon élève, un goût délicieux…

G.C.

Cet article a été publié dans Saison 1 (2015-2016). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour L’infusion

  1. atelierlel dit :

    L’infusion est plutôt bonne, avec ce goût bien reconnaissable qu’elle a toujours. Les mêmes parfums, qui font comme un style. Tu dois bien avoir de quoi faire un recueil, dans le disque dur de ta machine à infuser, non ?

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s