Comment je me suis disputé (ma vie scolaire)

Les coupes de cheveux changent, la longueur des jupes, l’argot aussi,

mais l’administration des lycées ? Jamais

Stephen King.

Madame Guylaine, secrétaire de monsieur le Proviseur

M’avisa d’un ton sec que j’étais convoqué pour un entretien particulier.

Motif : mon renvoi.

Monsieur le proviseur ne savait où me placer.

Sa proposition : une autre galaxie.

Je fus sommé en plein cours à l’appel de mon nom (classé par ordre alphabétique s’entend)

De me rendre au plus vite dans cette auguste demeure de l’autorité,

Non sans avoir au préalable pris un billet vert au bureau de surveillants.

Là, malgré l’état d’urgence de la requête, je fus invectivé : que faisais-je à cette heure à traîner dans les couloirs ?!

–  J’ai rendez-vous avec Porcelet, dis-je pour me défendre. Monsieur Porcelet ! rectifia le conseiller principal d’éducation.

Je pris deux heures de colle. J’en avais tellement des colles, que je pouvais la snifer et même la revendre au copain en faisant un prix de gros. Mais là n’est pas mon propos.

Madame Guylaine me fit savoir que Monsieur Porcelet m’attendait. Elle me fit asseoir. J’attendis à mon tour.

– Monsieur Porcelet, murmurais-je, je suis là, ouvre-moi ta porte!!!

Mais la porte resta fermée. Et je me mis à souffler comme le Loup des trois petits cochons, pour qu’enfin monsieur le proviseur daigne se souvenir de ma présence qu’il avait grandement contribué à créer, car de mon plein gré, j’évitais consciencieusement l’administration scolaire.

– Monsieur Lenovo, me dit-il d’un ton sentencieux, cessez de vous agiter ! Entrez, j’ai deux mots à vous dire.

Il en eut mille deux cent cinquante exactement, je les ai comptés. Du coup, j’en perdis aussi le sens, mais avec lui je savais que cela n’avait pas trop d’importance.

Madame Guylaine se chargea de résumer l’entretien dans mon carnet scolaire. Cela tenait en une simple phrase : Thomas Lenovo passera devant le Conseil de discipline.

Il m’en fallut du courage pour le faire lire à ma famille, à ma petite sœur et à ma grand-mère, et surtout à mon père qui s’affligeait jusqu’au coup de sang de ma débâcle dans les études, même s’il n’avait guère brillé lui aussi : il avait entretenu l’espoir que je sois, moi, celui qui allait relever le niveau…

Je m’évertuais depuis des années à lui guérir cette illusion, mais il persistait dans sa maladie, maladie congénitale bien sûr.

– Mais où va le monde ?! s’énerva-t-il. Où va le monde ?

Je crois qu’il attendait que je réponde à cette vaste question.

Ma mère prit ma défense :

– Ce petit n’est pas responsable de l’état du monde….

– C’est vrai, repris-je, sentant le bon filon, j’ai même pas demandé à naître !

– Faux et archi-faux ! répondit mon père, faux sur toute la ligne, t’as pas arrêté de nous souler, moi et ta pauvre mère pour débarquer dans cette fichue famille, maintenant assume !

– J’assume, fis-je avec fougue, mais j’ai besoin de votre soutien. J’ai choisi de passer en candidat libre devant le Conseil de discipline. Je ne prendrai pas d’avocat. Mais je compte vous appeler à la barre pour témoigner en ma faveur.

Mon père et ma mère échangèrent un regard interrogatif, mais leur réaction ne se fit pas attendre, leur sang ne faisait qu’un tour quand il s’agissait de défendre la progéniture. Brave parents. Ils me défendirent avec toute l’ardeur de leur mauvaise foi. Mais le juge suprême, monsieur Porcelet, avait (en plus d’une mauvaise haleine) une mauvaise foi tout aussi ardente. Et je le soupçonne d’avoir fortement influencé le verdict.

Je fus envoyé au bagne, dix ans, où je retrouvais Julien Imbert, qui terminait sa peine. Nous cassâmes des cailloux quatre ans ensemble.

Quand je fus rendu à la vie civile, monsieur Porcelet avait pris sa retraite.

Je ne pus aller le saluer. Je voulais le remercier. Grâce à lui je suis devenu sculpteur et mes œuvres sont exposées dans le monde entier. La plus connue : La liberté guidant l’école.

N.T.

Cet article a été publié dans Saison 1 (2015-2016). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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