La foudre

« Tu m’aimes ? », me demanda-t-elle comme d’habitude.

Pour tout dire, non, je ne l’aimais pas, comme toutes les autres d’ailleurs.

« J’aimerais tellement, tu sais, mais il me manque quelque chose d’impalpable, un petit rien sans doute… », lui répondis-je.

« Une simple connaissance… », ajouta-t-elle.

« Une connaissance ? », m’étonnai-je.

« L’électricité… », renchérit-elle.

« L’électricité ? », m’angoissai-je.

« Sans électricité, il n’y a pas de coup de foudre ; sans connaître l’électricité, il est impossible de concevoir même la possibilité du coup de foudre. Trouve ce qu’est l’électricité et le coup de foudre te reconnaîtra comme un candidat possible à l’amour… », conclut-elle.

Évidemment, on m’avait appris comme à tout le monde que l’électricité consistait en un déplacement de particules négatives appelées électrons. Mais on m’avait annoncé également dans le même cours qu’elle était toute autre chose plus fondamentalement, que personne n’avait malheureusement jusqu’à maintenant jamais réussi à déterminer.

Je me souvins alors que la lumière pouvait être considérée à la fois, selon les phénomènes à étudier et expliquer, tantôt telle un rayon lumineux qui se déplaçait de manière linéaire et choquait notamment les miroirs comme le ferait une balle caoutchouteuse, tantôt telle un paquet d’ondes de toutes les couleurs, un peu comme une boîte de stylos. Deux visions étranges a priori, qui avaient néanmoins réussi à convaincre tout le monde jusqu’à présent.

J’acquis donc la confiance suffisante pour développer ma propre vision de l’électricité.

Il fallait tout d’abord que j’en détienne un peu. Je confectionnai un long objet métallique au moyen de béquilles que je liai les unes sur les autres au moyen d’un gros fil de fer : un paratonnerre. Quelques jours plus tard, le bulletin météo de France Inter m’apprit qu’un épisode cévenol avec fort risque de tonnerre se préparait à proximité. Je me dirigeai vers les zones les plus à risques avec ma voiture et tendis mon bras gauche par la vitre, mon paratonnerre orienté vers le ciel. Un œil s’ouvrit dans le ciel et un coup de foudre s’abattit sur ma colonne de béquilles.

J’entendis pendant quelques secondes la voix radiophonique de France Inter me répéter : « N’oubliez pas d’écouter régulièrement notre bulletin météo. N’oubliez pas d’écouter régulièrement notre bulletin météo. N’oubliez pas… »

Lorsque je me réveillai, ma voiture dans un fossé, je compris que j’avais oublié de prévoir un volume de stockage, quelque chose enfin pour éviter que l’électricité ne circule et ne s’agglutine en moi. Au moins, me rassurai-je alors, je reconnaîtrais les effets du coup de foudre lorsque l’amour toquerait.

Après avoir dormi quelques heures, je me convainquis très vite de poursuivre mes investigations chez moi, chaudement et sans courir aucun danger. Disjoncteur relevé, je dénudai un fil. Disjoncteur rabaissé, je me plaçai à son côté, sans m’en tenir trop près non plus, afin de le regarder intensément. Au bout de quelques secondes, autour de mon point de concentration, toutes les molécules d’air se mirent à danser en virevoltant, à se laisser aller, à baisser leur garde pour révéler leur vraie nature. Je me réjouis tout à fait de cette découverte somme toute essentielle : il s’agirait de scruter de même l’électricité, c’est-à-dire comme on scrute les étoiles les plus éloignées la nuit tombée, en prenant garde de ne pas la regarder directement, la cornée de l’œil étant la plus sensible à sa marge. Lorsque j’essayai avec le fil dénudé, un profond désir m’envahit effectivement. Je touchais certainement au but.

Le soir-même, je me trouvais en face de la femme dont je souhaitais éperdument tomber amoureux. Je pris garde de ne pas la fixer directement et choisis un point derrière elle au-dessus de son épaule gauche pour donner le change au besoin de mon regard de fixer son attention quelque part. Très vite, ses cheveux s’élevèrent comme par magie, pour retomber aussitôt. C’était un vilain tour joué par le vent.

Je recommençai l’opération et croisai alors, toujours au-dessus de l’épaule gauche de la femme dont je voulais tomber amoureux, le regard d’une jeune femme, pareillement à moi concentrée, assise en face d’un homme qu’elle semblait faire en sorte de ne pas regarder.

Nous nous levâmes tous deux dans un même mouvement et elle prononça d’une voix radiophonique : « N’oubliez pas d’écouter régulièrement notre bulletin météo. »

La foudre s’abattit alors.

G.C.

Cet article a été publié dans Saison 1 (2015-2016). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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