Il n’y a pas de sot métier

Le temps, c’est un mystère, le temps. Le temps passe vite.
La vie aussi passe, ça c’est une certitude. La roue tourne, comme on dit. On est vivant puis on est mort. Les orthodoxes ne disent pas « il est mort », mais parlent de « naissance au ciel. », c’est plus sympa. Je connais à peu près tous les dignitaires religieux de la ville, le prêtre comme le rabbin. Je reste à la porte de leurs rites, mais à ma manière je participe. Moi-même je suis un personnage essentiel du rituel, un élément du décor. Je suis ce que certains appellent le croquemort. Moi, j’aime pas, mais « employé de pompes funèbres », j’aime pas non plus. Le plus dur dans ce boulot, ce n’est pas de côtoyer la mort d’ailleurs, plutôt l’image que l’on dégage auprès des vivants et qui fait de nous, malgré notre costume noir cintré et nos manières policées, des marginaux.
Je travaille en centre-ville, dans une agence parsemée de fleurs en plastiques et de pierres tombales, une vitrine en quelque sorte pour nos clients. Je fais des devis la journée, je participe aussi aux enterrements, aux crémations, quelle que soit l’heure en matinée, je vais chercher les documents qui officialisent le décès à l’état-civil de la mairie, j’accueille les familles, je les réconforte. Parfois les gens pleurent dans mes bras, ou me confient des choses bizarres, des choses qu’ils n’ont pas pu dire au défunt, au dernier moment, comme je l’aimais, ou je le haïssais, il m’a trahi, il me devait de l’argent. L’autre jour une veuve éplorée m’a raconté qu’elle n’avait jamais digéré que son mari l’ait trompé, une fois. Elle n’était pas certaine que cela ne se soit passé qu’une seule fois d’ailleurs, même s’il le lui avait encore juré sur son lit de mort. Du coup, elle était décidée à se venger, seulement maintenant, quarante ans après! Le problème c’est qu’elle avait du mal à trouver un partenaire, à quatre-vingt ans passés. Elle m’a demandé si j’étais intéressé. Je lui ai répondu que j’y réfléchirais. Dans notre métier, faut être diplomate, apprendre à ne pas froisser, montrer de la compassion tout en restant discret, à notre place, on n’est pas de la famille, c’est sûr.
Je travaille avec une jeune collègue, Sandra, tous justes vingt ans, si jeune pour venir s’enterrer dans ce métier… Elle est petite, mais très jolie, un visage délicat, de très beaux yeux bleus, mais la peau si blanche, presque diaphane, la première fois que je l’ai vue j’ai pensé à un fantôme. Elle est faite pour ça, elle a la vocation, elle aussi, malgré elle. Elle est un symbole de pureté, un lys virginal et sa voix douce, un délice pour consoler. Ces seins aussi sont très jolis, à ce que je peux en deviner sous sa chemise, une sacrée paire de nibards, mon bonhomme ! Oui excuse-moi, mais faut dire la vérité, c’est ainsi, à trop fréquenter la mort, on a comme des pulsions de vie, pareil que dans les hôpitaux: à ce qui paraît, dans les services d’urgence ça n’arrête pas de baiser !
Nous, on ne consomme pas. On reste dans le fantasme, ça s’arrête là, on sublime. Je le sais bien que Sandra aussi, elle a des idées qui lui traversent la tête, mais comme moi elle s’empresse de souffler pour éteindre les braises et elle part dans le petit bureau remplir un contrat prévoyance obsèques, pour penser à autre chose.
Elle n’a pas de petit ami, elle non plus. Moi j’avais une femme, avant, mais on s’est séparés, il y a quatre ans. Les poissonniers sentent le poisson quand ils rentrent du boulot, la serveuse de bistrot sent les frites après le coup de feu de midi, nous on doit sentir la mort, y a quelque chose de ce genre. La mort, ça sent pas fort, mais t’a beau te laver, rincer sous l’eau froide, y a rien à faire, ça reste, ça te colle à la peau.
Dans le bureau, y a aussi Fred, un grand gars costaud, plutôt mou, qui est pas là tous les jours, vu qu’il est à cheval sur deux agences. C’est le spécialiste du granit rose, du coffre en chêne massif et de la poignée en laiton, je lui reproche d’en faire un peu trop. Il a fait une école de commerce dans un passé lointain. Je le soupçonne aussi de s’être fait Sandra dans mon dos. C’est un chaud lapin. Il a du succès avec les femmes, mais ça ne dure pas, il doit être nul au lit… En tous cas, il ne se vante pas de ses conquêtes. Souvent ce sont ceux qui en parlent le moins qui en croquent le plus. Depuis peu, il y a une certaine tension quand ils sont tous les deux, c’est louche. Faut pas mélanger le boulot et l’affectif, que je dis toujours, le secret si tu veux faire de vieux os dans ce métier. Moi, ça fait vingt ans que je suis là.
Les gens nous aiment pas d’une manière générale, nous trouvent peut-être trop obséquieux, mais quand ils sont dans la peine, qu’un malheur les touche, ils rechignent pas quand il s’agit de prendre le mouchoir qu’on leur tend. Je fais mon métier avec sérieux, m’sieur. Je demande pas grand-chose, juste un minimum de considération.
Si je crois en Dieu ? Fatalement quand tu bosses dans la pompe funèbre, tu te poses un jour cette question. Je saurais pas te répondre, mais je sais qu’il m’est arrivé des trucs incroyables dans l’exercice de mes fonctions, mais au final c’est à la marge, un ou deux pourcent, le reste du temps c’est très banal, d’une mortelle banalité. Possible que l’âme des défunts participe à leur propre enterrement, ça j’y crois, m’est arrivé une fois qu’une mésange se pose sur mon épaule à une cérémonie, un jour de printemps.
Mais c’est sûr que s’ils ont un tel privilège, les âmes des défunts ont certainement plus à causer avec leur proche, qu’avec moi, qu’ils n’ont jamais vu d’Eve ni d’Adam. La fois où l’oiseau s’est posé, j’étais seul à l’enterrement. Peut-être une forme de me remerciement. Je fais toujours une petite prière, je peux pas m’empêcher de faire les choses avec le cœur. Un minimum de cœur. Le plus triste en effet, c’est quand le défunt meurt comme un chien, seul et oublié, qu’il n’a même pas une vieille tante ou un lointain cousin pour venir pleurer sur sa tombe, même faire semblant de pleurer, mais au moins être présent ! Les juifs paient des femmes pour venir jouer les pleureuses, et elles s’en donnent à cœur joie, ça chiale dans tous les sens, ça crie à vous crever les tympans… enfin certains juifs font ça, pas tous les juifs, venez pas me dire que je suis antisémite! Je suis l’homme le plus tolérant de la terre, je m’en fous de quelle religion vous êtes, ou que vous soyez athée ou agnostique, ça changera pas la rigidité de votre cadavre, hein ?!
J’ai vu un jour un corps qui refusait de se décomposer, ça faisait cinq jours qu’on le gardait au frais, c’est peu tu me diras, mais fallait voir la couleur, une sorte de phosphorescence, et le parfum qui se dégageait, un parfum de rose. Le type était jeune, trente-cinq ans je dirais, dans la fleur de l’âge quoi, très beau, le visage souriant dans son cercueil, comme cueilli par la rosée. Mort du sida à ce qu’on m’a dit. Énormément de monde à la cérémonie, des fleurs à plus savoir où les mettre. Le prêtre m’a fait jurer de ne pas dire ce que j’ai vu quand on a posé les scellés sur le cercueil, alors je dirais rien. Muet comme une tombe, un peu la devise du métier, non ?

N.T.

Cet article a été publié dans Saison 1 (2015-2016). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Il n’y a pas de sot métier

  1. atelierlel dit :

    « Sans m’écouter, il m’expliqua que son livre chanterait la fraternité de tous les hommes. Le poète de notre temps ne peut tourner le dos à son époque.
    Je demeurai pensif et lui demandai s’il se sentait véritablement frère de tous. Par exemple de tous les croque-morts, de tous les facteurs, de tous les scaphandriers, de tous ceux qui habitent à des numéros pairs, de tous les gens aphones, etc. Il me dit que son livre se référait à la grande masse des opprimés et des parias »
    Jorge Luis Borges, L’Autre, in Le Livre de sable

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  2. granmocassin dit :

    Une bien belle citation!

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  3. atelierlel dit :

    Tirée d’une nouvelle ou Borges âgé, rencontre sur un banc en Angleterre, Borges très jeune, aux débuts de sa carrière d’écrivain.

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