Le secret des Kuwabara

Une chauve-souris s’était introduite dans ma chambre, m’obligeant à éteindre, dans la précipitation, ma lampe de chevet, pour la laisser repartir par la fenêtre, grande ouverte sur le ciel étoilé. Battements d’aile fébriles et petits cris affolés (les miens…). Cas de force majeure : j’ai toujours été paniquée par ces bestioles, et en oubliai le roman de Murakami que je lisais. J’avais jeté le livre sur le sol, sans marque-page, au mépris de toutes les convenances à l’usage du bon lecteur. Je n’avais plus le goût, après cette frayeur, de m’y replonger. Mon cœur battant mit quelques minutes à retrouver un rythme normal et je rejetai le drap à mes pieds. Il était clair que je n’allais pas m’endormir de sitôt.

Je descendis à la cuisine, ouvris le frigo, choisis un yaourt nature au bifidus et allai le manger dans la véranda, assise sur mon fauteuil fétiche, les jambes repliées sous ma chemise de nuit trop courte. J’étais seule, qu’importe ma position indécente (je dors toujours sans culotte), je savourai la fraîcheur de mon yaourt. Plus tard, je m’engageai dans la nuit chaude, me promenai dans le jardin en écoutant les grillons chanter. Je m’arrêtai devant la souche du vieux séquoia. Il était tombé l’hiver dernier, poussé par les rafales successives d’une tempête assassine. Ne restait plus que la trace sourde d’une présence passée, à peine un demi-trou dans l’herbe, quelques éclats de tronc lisse, coupés à ras et qui fossiliseraient peut-être d’ici quelques milliers d’années.

J’avais aimé ce géant, l’avais tenu dans mes bras, enfant, ne pouvant étreindre toute la largeur de son tronc, mais je m’y blottissais comme un refuge, en caressais les flancs comme s’il se fut agi d’un cheval fidèle et je recevais en retour, il me semble, une sérénité toute végétale, acceptation sans conditions de ma personnalité imparfaite, sentiment intime et durable de sécurité totale. Mais il était tombé désormais.

Il me manquait.

J’étais donc en train d’errer cette nuit-là, au fond de mon jardin, sous les étoiles, dans une liquette trop courte et vaguement traversée d’élans nostalgiques, quand j’aperçus cette lueur suspecte chez mes voisins. Je n’avais pas été jusqu’à la haie là pour les observer, les guetter ni les surveiller, je me fiche de ce que font mes voisins. Les Kuwabara avaient racheté la maison des Sajinoki trois mois plus tôt et je n’avais eu avec eux que très peu de contacts (ils m’avaient invitée à leur pendaison de crémaillère, mais étant prise à cette date, j’avais décliné l’invitation). Il avait fallu une succession d’épisodes extérieurs, la chauve-souris, ce creux dans mon estomac, puis l’appel fantôme de mon arbre disparu pour me retrouver là, à cet entrecroisement du temps et de l’espace, face à une scène que je n’étais pas censée voir. (Pas préparée à voir ?)

Les époux Kuwabara se tenaient debout sous la clarté qui les surmontait, à environ un mètre cinquante de leur tête. Monsieur Kuwabara, homme très respectable d’environ cinquante ans, visage assez commun hormis des poches marquées sous les yeux, cheveux dru et grisonnants, dans un pyjama de soie bleue, les yeux levés et un sourire béat aux lèvres, semblait converser avec la lueur. Madame Kuwabara, sensiblement les mêmes âges, cheveux coupés au bol, chemise de nuit violette parcheminée d’oiseaux flamboyants, regardait dans la même direction dans une attitude silencieuse, mais le sourire rayonnant, les yeux pétillants de lumière.

Je m’approchai subrepticement, ne voulant pas interrompre leur cérémonie, je me cachai derrière les fourrés, mais la scène m’était tout à fait accessible, je n’ai aucun doute sur ce que j’ai vu : La lueur, une boule de lumière d’environ quinze centimètres de diamètre seulement, mais d’une clarté inouïe s’éleva un peu plus haut dans le ciel obscur. Les époux Kuwabara baissèrent la tête et un faisceau lumineux recouvrit leur front, un faisceau qui partait de la boule bien évidemment. Alors comme un aspirateur à idées noires, toutes les pensées négatives des Kuwabara furent absorbées par le rayon de lumière : cafards, araignées noires, serpents venimeux, en quelques secondes cette faune hétéroclite disparut dans la lueur irradiante comme consumée par une langue de feu purificatrice. Puis la boule se referma sur elle-même et descendit d’un palier, atteignant le niveau du front des Kuwabara, ceux-ci inclinèrent respectueusement trois fois la tête et prononcèrent un vibrant merci. Alors la boule disparut dans l’espace, plongeant le jardin de mes voisins dans son obscurité terrestre. Sans un mot, les époux Kuwabara rentrèrent chez eux, se tenant par la main comme deux enfants pleins de tendresse sur le sentier de l’école.

N.T.

Cet article a été publié dans Saison 1 (2015-2016). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Le secret des Kuwabara

  1. atelierlel dit :

    Texte assez murakamien. L’héroïne pourrait d’ailleurs lire un bouquin sans auteur précis et les voisins pourraient ne pas êtres japonais (l’art de ne pas citer ses influences). Enfin, dans le dernier paragraphe, est-il vraiment nécessaire de mentionner l’aspirateur à idées noires ?

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  2. puigfab dit :

    Une vraie ambiance à la Murakami… quand l’étrangeté semble aller de soi…! Cafards, araignées, serpents…? et si les idées noires étaient des éléphants, des casseroles, des tables à repasser, des parapluies, des centrales nucléaires… la boule lumineuse aurait-elle été suffisante ? 😉

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  3. granmocassin dit :

    Oui, puigfab, je crois que oui…

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