D’une vague loupiote autrement dit

Comment je deviens fumeur noir…

Tout commence au milieu de l’océan sur un piteux bateau pneumatique, couleurs « supreme kitsch » tendance « special beach », qui doit bien avoir ses raisons de négliger ainsi sa propre dignité. Comment l’aider à la retrouver ?

Un oiseau, qui tourbillonne de compassion en figures arabesques semblables aux volutes de putréfaction marine, gâche mon plan d’aide en cours d’élaboration : sa compassion m’est manifestement destinée. Plus piteux qu’un piteux bateau, se dit-il sans doute, celui qui y est embarqué. Mon corps se jette éperdu de honte dans les eaux.

Au fond, les abysses, leur noir complet ; ici, ça ne chipote pas.

Dans un halo de mystère apparaît une créature, qui lâche depuis un orifice un fluide hydrothermal chaud, sulfureux d’odeur : mesdames, messieurs, un fumeur noir, seule créature sur Terre qui subit le manque total d’oxygène avec méthode et puanteur, sans crainte ni remords. Premier choix.

Par la grâce de sa chimiosynthèse bactérienne, phytoplanctons, bivalves, poissons, crustacés, poulpes se gavent à son chevet. Le fumeur noir est comme mort, c’est sa vie à lui, sa mort, c’est leur survie à eux, l’unique oasis ici. Des salopards de parasites, oui. Deuxième choix.

Aucun autre possible.

Par élimination, je ne peux être qu’un fumeur noir : les dispositions digestives adéquates me manquent pour profiter du banquet, avant même d’évoquer ma constitution morale qui rejette béatement toute idée de profit.

Mais j’ai faim tout de même. Comment me nourrir ?

Les nourritures marines

Des flashs surgissent en guise de réponse, des souvenirs épars qui déboulent, requins aux yeux jaunes et visqueux, désarmants de haine. L’aveuglement qui précède et suit chaque assaut, source de l’effroi, tiraille ces débris de mémoire entre vérité et réécriture : « Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai !… », crié-je pour tenter de dissuader l’ennemi. Seules des bulles incolores se forment à mes lèvres.

Sans s’annoncer comme d’habitude, mon inconscient néanmoins rétablit peu à peu son pouvoir, gère à nouveau son domaine ; ces agressions se font nourriture spirituelle pour lui. Mais si les bulles sortent riches perles noires désormais, elles se fondent dans l’obscurité absolue du chemin qu’elles suivent jusqu’à la surface : et dès lors quel message porteront-elles au-delà ?

Heureusement, mon corps a sa beauté ici-bas, jambes en tailleur, les espaces intercostaux prononcés par les quelques kilomètres d’eau au-dessus de ma tête, mes bras écartés, mon sexe érigé naturellement ; mon corps a sa beauté et il va sans dire que c’est une vertu à mettre sur le compte du lieu.

Alors laisse ton corps, fumeur noir, entrer en réaction avec la vertu, laisse-le à sa guise s’étendre en infinies ramifications ou se rabougrir en minuscules bourgeons, car c’est égal, être tout ou rien ici, vraiment c’est égal. Puis le message qui t’échappe fera de même, tu le sens. Sur son chemin, il se dépliera pour se dissoudre ou se réduira jusqu’à disparaître. En surface, s’il en subsiste encore une partie, le message ne sera qu’une version totalement édulcorée de lui-même.

Voilà de quoi retrouver ta dignité.

L’inversion

Là-haut, l’oiseau perçoit effectivement quelque chose du léger noir bouillon provoqué par l’éclatement des perles en surface, qu’il regarde, écoute, inspire par son bec. Il se prend alors d’une étonnante légèreté, virevolte dans l’air, négocie un piqué, plonge sa tête et saisit le regard du fumeur noir malgré l’obscurité, avant de poser son large cul plumeux sur la dignité, logée désormais dans le plus obscur des recoins.

L’oiseau cancane, caracoule, cajole tout à la fois. Son air, que l’on découvre à l’instant féminin, assure véritablement d’une belle intention. C’est bonheur que d’assister à cela.

Pourtant, le fumeur noir, si masculin dans son caractère, ne peut s’empêcher de déceler là une vilaine moquerie et, lorsque, malgré l’assiette liquide, les ailes se déploient majestueusement en signe de protection, le fumeur noir s’offusque de l’ombrage supplémentaire.

Puis l’oiseau s’enlise pour s’enfoncer irrémédiablement.

Pourquoi ?

Ah, le monde, ses grands mystères…

Un exemple : prenez des sentiments et le temps de les écrire, étonnez-vous qu’ils s’attribuent eux-mêmes le nom d’amour. Vous vous direz alors : « J’ai figé ce que je ressens, c’est beau ou ce n’est pas beau, peu importe, l’amour s’est inventé, voilà, et ce qui est écrit restera, il suffira de le relire. L’amour de toute éternité… ». Mais le lendemain, et cette chose arrivera réellement, vous reprendrez votre écrit et les lignes noires sur fond blanc la veille seront devenues blanches sur fond noir. Ce grand mystère ne s’expliquera évidemment pas, pourtant les sciences y décèleront deux causes possibles : soit votre regard se sera inversé, soit vous aurez écrit sur un négatif. Et à vous de choisir.

C’est précisément ce qui arriva à l’auteur des premières lignes avant ce chapitre L’inversion : le monde qu’il avait décrit une première fois s’inversa du tout au tout, à commencer par les rôles respectifs de chacun : elle devint fumeuse noire et lui oiseau de mauvais augure. Peu enclin au doute scientifique, l’auteur se détourna des causes possibles pour s’assurer en lui-même que seul l’oiseau jadis avait pu fomenter tel complot ; sujet néanmoins au doute tout court, il se dégota pour se rassurer :

1. Une preuve irréfutable à ses yeux : l’oiseau jadis était effectivement le seul dans l’affaire à abandonner quelque chose qui n’appartenait qu’à lui, sa faculté de voler, et on ne perdait pas ainsi un tel privilège sans le décider. Évidemment, l’auteur omettait volontairement qu’il acquérait du même coup ce privilège précis puisque les rôles s’inversaient et qu’il fallait pour cela non seulement décider, mais aussi exercer un absolu pouvoir.

2. Tout un tas de témoins imaginaires qui ne témoignaient néanmoins que de l’imagination de l’auteur.

3. Un but supposé pour le fomenteur de complot : la vengeance, comme si c’était l’oiseau jadis qui s’était senti perdre sa dignité. En outre, rappelons que l’oiseau jadis disposait avant l’inversion de deux dignités : la sienne propre en son cœur, celle de l’auteur en son cul selon l’interprétation de l’auteur…

Ainsi, quand il devient oiseau de mauvais augure et elle fumeuse noire, il dirige des cieux en croassant et planifie le cœur débarrassé de toute éventuelle culpabilité. L’oiseau de mauvais augure possède en outre un sacré foutre de talent, qui sait ménager les effets pour les rendre odieux, briefant les souvenirs épars qui assaillent la fumeuse noire sur leur atroce symbolique, comme un entraîneur de boxe son boxeur sur les points faibles de son adversaire. Sans équivoque, les yeux jaunes et visqueux des requins n’aspirent qu’au KO.

La fumeuse blanche…

Ah, tu as ri, quand tu étais l’oiseau jadis ; rumine désormais, fulmine, fumeuse noire !

Mon âcreté dessine aisément à la volée ta situation : au fond, ta position de fumeuse noire en tailleur, bras écartés, donnant à voir tes seins érigés et la béance de ton sexe ; ton corps et certes sa beauté, toute dignité envolée néanmoins dans la direction que mon vol stationnaire et mes pattes palmées relevées t’indiquent. Regarde, regarde !… Ah, mais tu ne peux rien voir…

Vol stationnaire, ailes paralysées d’un coup, portées par un courant d’air chaud ascendant qui me dessine d’autres images :

Ta bouche si mignonne s’ouvre sur tes jolies dents qu’une canine manquante allège d’un souffle rentré, une fébrilité agite tes lèvres. Mon dieu, c’est une invitation aux requins que tu opposes à leur haine et les voilà alignés au rythme de ce flux fragile.

Les perles sourdent blanches de ton minois pour irradier de lumière l’obscur environnement, tu ne souffres donc pas, toi, de ne pas maîtriser leur message. Je me surprends à être rassuré pour toi.

Tu as inversé la couleur même des sentiments, fumeuse blanche.

Un court-bouillon blanc, d’ailleurs, s’échappe en surface : « Mon amour… »

Je pique alors jusqu’à la surface, plonge ma gueule dans l’eau et regarde au droit du court-bouillon en quête de précision.

La recherche s’exécute au hasard de lois d’optique instables dans les eaux, de maints remous, stigmates de la vie sous-marine, de l’éclairage somme toute aléatoire des perles blanches, et lorsque nos regards s’échangent un instant, le mien se pétrifie : ton regard, fumeuse blanche, est de la même couleur que ta fumée, blanc, plein d’une confiance terrible en moi et d’un abandon à ma personne, en bref un regard qui n’a que faire de dignité, ce qui ne le rend que plus digne.

Juxtaposant tes yeux et ma propre bassesse, je saisis toute l’horreur de mes interprétations, tout à l’heure l’oiseau jadis que tu étais n’avait pas voulu faire disparaître ma dignité en son séant, il avait voulu la couver pour la faire croître. J’écarte les ailes pour m’assurer définitivement de mon erreur : ta jolie tête reçoit effectivement l’ombrage comme une protection.

Lourd de vacuité, les ailes serrées volontairement contre mon corps, je me laisse alors enfoncer et rencontre en chemin tes perles blanches, dont je n’ai appréhendé qu’un reliquat en surface. Revient par cycles, en nuances de phrases à chaque fois renouvelées, l’idée d’un horizon infini qui s’ouvre à nous même depuis le fond, à la condition que nous y soyons tous les deux.

Et s’invitent des images de mon enfance.

Les dépendances d’un château, son immense grenier, des bottes de paille soigneusement empilées, je m’engouffrais régulièrement dans cette masse et, à la faveur de ceux des interstices entre les bottes qui m’opposaient le moins de résistance, je me donnais l’impression de constituer mon propre circuit. Inexorablement pourtant, après parfois quelques heures, le circuit se révélait boucle lorsque je revenais à mon point de départ, et mon corps parsemé de vives écorchures, autant de preuves que je n’étais malgré tout plus le même qu’au départ, me suggérait en une bouffée d’angoisses qu’un esprit malfaisant avait tramé préalablement ce réseau fermé que j’avais pris pour un terrain de jeu ouvert. Tentant de reprendre le contrôle, je me persuadais que se présentait tout de même une alternative : chouette, quelqu’un a construit un jouet pour moi ; mince, je suis le jouet de quelqu’un. Mais ceci constituait évidemment l’alternative du hamster dans sa roulotte et, à cette vérité, rien ni personne ne me semblait dès lors me réconcilier avec quoi que ce soit. Je m’enfonçais à chaque fois de nouveau dans la masse pour y trouver la sortie, la construire s’il le fallait, et je tombais alors bien vite sur cette petite fille à peine plus âgée que moi, elle aussi à quatre pattes, son corps pareillement écorché, qui cheminait en sens contraire. Elle souriait et laissait voir un trou dans sa dentition, une canine manquante, je sentais un léger souffle m’attirer à elle, une aspiration produite par cette dent en moins, et je me rassurais définitivement lorsqu’elle posait ses lèvres sur les miennes. M’écartant pour apprécier les effets du baume sur ma bouche, je trouvais à la petite fille un air niais qui me donnait l’impression d’avoir un miroir en face de moi. « La canine qui te manque a un pouvoir magique !… », concluait-elle.

Emmailloté dans tes perles blanches comme dans le réseau de bottes, je suis ce petit garçon. Je l’avais déjà compris sans me l’avouer, lorsque j’étais fumeur noir : tu es cette petite fille.

Je connais désormais le message que tu as entendu, l’oiseau jadis.

La fumée blanche

« Mon amour… », susurre la fumeuse blanche à mon oreille après m’avoir accueilli au fond en son sein et son corps.

Nous déposons chacun un baiser sur les lèvres de l’autre, exactement le même en équilibre de douceur et d’avidité. Nos bouches collées l’une à l’autre comme celles de lamproies, une musique de conque résonne lorsque sa fumée blanche, plus légère encore que l’air, remplit mes poumons, avant de poursuivre son transit et ses effets jusqu’aux cellules les plus dérobées de mon corps. L’ultime cellule atteinte, une longue décharge électrique me fait relâcher toute étreinte.

Je remonte alors naturellement en surface, propulsé par mes poumons toujours remplis, et me projette des eaux à la manière d’un bateau pneumatique.

Le piteux bateau m’attend en surface, imperturbable, toujours garni de ses couleurs « supreme kitsch » tendance « special beach » qui me semblent désormais le résultat de la décomposition de la fumée blanche et pure diffusée au fond par mon amour.

Plus piteux qu’un piteux bateau et que celui-ci qui y est embarqué, celui-là qui n’a d’autres choix que de s’y embarquer à nouveau et de s’y contenter dès lors d’un soleil au spectre réduit. D’une vague loupiote autrement dit.

G.C.

Cet article a été publié dans Saison 1 (2015-2016). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour D’une vague loupiote autrement dit

  1. granmocassin dit :

    Un mélange étonnant d’humour et de poésie. Avec de beaux moments, comme la petite fille dans le foin et la rupture en mode intervention de l’auteur sur la partie inversion.
    L’inspiration comme une longue plongée intérieure, quelques obscurités ici ou là, mais tu tiens le bon bout!

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